“Are people dancing? Yes. Then I’ve achieved my goal.”

Crédit photo: Brian Mojica

Je crois qu’au départ, c’est l’histoire d’un type louable. Un type louable et sincèrement humble. Un type qui n’avait sans doute pas vraiment prévu une telle reconnaissance, qui n’avait pas imaginé arriver là où il est arrivé. Ce n’est pas la success story d’un génie-né, pas non plus le destin tragique des « Club 27 ». En fait, c’est l’histoire d’un type courageux qui a cru en lui, qui a construit son personnage sur sa déchéance, avec du vrai. C’est surtout l’histoire d’un type qui a donné sa vie à la musique. Qui sans jamais se perdre, y a laissé ses quarante premières années.

En réalité, James Murphy ne s’est jamais lui-même considéré comme un grand songwriter. Mais il est devenu un grand artiste. Il a créé, porté et mené jusqu’à maturité l’un des plus beaux projets musicaux du début du siècle, LCD Soundsystem. Ne vous méprenez pas : on ne parle pas vraiment de MonsieurToutLeMonde. Murphy est une encyclopédie musicale. Depuis bientôt 20 ans, il produit (The Rapture, Tiga), mixe et compose. Ingénieur du son, c’est un spécialiste. Il a touché à tout, goûté à tout ; il a tout écouté. Un geek sans doute. Mais si le geek musical est aujourd’hui commun avec Internet, il l’était moins il y a quinze ans : ce geek était souvent un obscur DJ ou un critique passionné. C’est d’ailleurs plus ou moins l’inspiration des multiples hipsters tentant aujourd’hui de percer parmi la masse avec plus ou moins de succès. Murphy, lui, a cru en ce qu’il était et en ce qu’il aimait ; il a ramé, il a vieilli mais le geek de studios pourtant peu charismatique a fini par gagner, construisant ses premiers succès justement sur cette sensation mélancolique du vieux dépassé et sur un style faussement brouillon et verni à souhait. Sans vraiment avoir le physique ni le caractère pour l’emploi, il est devenu un meneur, un leader, un exemple. Et à 41 ans, sa biographie indique la création de son propre label DFA Records mais surtout la menée au sommet de son bébé, LCD Soundsystem.

LCD Soundsystem, c’est une création indéfinissable apparue sur l’échiquier de manière tonitruante en 2002 avec I’m Losing My Edge. C’est avant tout le bijou d’un seul homme qui se penche sur le moindre détail de ses albums (LCD Soundsystem en 2005, Sound of Silver en 2007, This Is Happening en 2010). James Murphy est un monarque : il ne laisse de place à personne pour la prise de décisions (il écrit, enregistre et chante tout) ; LCD Soundsystem n’est pas une démocratie. Néanmoins, le projet solitaire se meut en live en un collectif où chacun apporte son énergie. Murphy ne pourrait créer un tel effet seul sur scène : il a le mérite de le reconnaître et d’agir en conséquence. Du coup ça rend bien : d’une manière assez similaire d’ailleurs à Arcade Fire, ils sont beaucoup, ils sont heureux et ils transmettent (une attitude toujours irréprochable à chaque prestation: on en trouve peu encore aujourd’hui) autour d’un leader illuminé. Réputés et confirmés grandioses en concert, ils attirent. Observer les fans de LCD Soundsystem serait sans doute une expérience intéressante : ils apparaîtraient… divers. Punks assagis ou fans de musique électronique touche-à-tout, rockeurs de club ou disco-boys modernes. Les masses attirées par les albums riches de Murphy ou par la promesse de prestations sincères et sans retenues sont variées. Elles sont variées parce que LCD Soundsystem est varié : je vous mets au défi de trouver une seule bonne critique sur le net parvenant à définir un style musical commun collant au genre des Américains (ou de l’Américain d’ailleurs). Dans chaque album de Murphy cohabitent des influences multiples, toujours identifiables mais jamais réellement délimitables, assez nombreuses pour en rendre toute énumération trop ennuyeuse ou rarement complète. Chaque live est un spectacle et un voyage, que l’on termine tous en sueur. Et c’est beau. Il/ils n’ont pas de limites : toute manipulation sonore nécessaire sera toujours réalisée pour toucher et affecter les corps. LCD Soundsystem est nourri de tout. Pourtant, James Murphy n’a jamais semblé perdre le fil conducteur. Il a maintenu une alchimie dynamique électro-punk (pour ne choisir que deux qualificatifs), enrichie de différents styles mais toujours très cohérente. Se pencher sur tant de possibles chemins à la fois était risqué : semblant parfois partir dans tous les sens, LCD Soundsystem est néanmoins toujours resté fidèle à sa ligne de conduite. Certes, ce n’est pas l’unique projet musical porté sur le mélange de styles multiples : the WhoSupertramp ou New Order dans le passé, Radiohead durant les années 2000 sont tous des classiques. Pourtant, le souffle semble être différent, en plus d’être moins rock ; LCD Soundsystem surfe sur la vague façonnée par ces monstres et amène une fraîcheur nouvelle probablement offerte par l’apport électronique bien plus marqué. James Murphy, s’il ne perd jamais de vue une structure éloignée à priori des tubes house ou dance, n’a pas peur de faire de l’électro (Tribulations, Someone Great, Get Innocuous). Et s’il a toujours créé de la musique indé, il n’a pas peur de séduire le public large, de faire danser (Drunk GirlsDaft Punk Is Playing At My House). L’américain tient son rang parmi les perles multi-influences écloses durant la deuxième moitié des années 2000, en chef de file devant Hot Chip, les Klaxons ou plus récemment the Shoes. D’ailleurs, il est l’un de ces artistes scrutés continuellement par les purs DJs ou créateurs électroniques : la plupart de ses chansons font l’objet de multiples remixes.

Salué par les critiques les plus dures (le club des albums passant les 9/10 chez Pitchfork n’est pas si peuplé) mais reconnu aussi par le plus grand nombre (récompenses musicales moins alternatives, succès régulier dans les charts),LCD Soundsystem est un projet acclamé. James Murphy est un personnage débraillé mais populaire. Certains de ses titres sont régulièrement insaisissables et incompréhensibles mais terriblement efficaces (Yeah). Il est l’un des symboles de la fraiche hype du hipster, débutée essentiellement sur la côte Est des Etats-Unis (Brooklyn ou certaines facs comme Princeton, Yale), mais aussi d’une certaine bohème urbaine très new-yorkaise (New York I Love You). Sa mélancolie due à son décalage générationnel avec le cadre standard d’une carrière de musicien (le succès après les 30 ans) inspire aussi l’énergie de survie et l’urgence ressenties sur certains morceaux (All my Friends). D’ailleurs, Murphy n’a pas tellement l’habitude de bâcler les textes comme on pourrait s’y attendre avec un artiste électronique : il sait parler d’amour, de fun mais il reste surtout obsédé par la continue remise en question de l’artiste face au nouveau, face au jeune. Surtout la nostalgie qu’il transmet est toujours plus vraie que l’amour faux de nombreux jeunes artistes pour un passé qu’ils n’ont généralement pas connu. Cette sincérité transmise en paroles, en rythmes, en sons est clairement la force de LCD Soundsystem : l’écouter donne le sourire, rend heureux ou à l’inverse totalement mélancolique ; en tout cas procure quelque chose. Murphy est peut-être un avant-gardiste, d’un courant aujourd’hui bien élargi.
Pourquoi alors parler de LCD Soundsystem ? Parce que c’est aussi une belle histoire, parce que c’est peut-être une belle histoire que vous avez manquée. Le 2 Avril 2011, Murphy et sa clique donnaient leur ultime représentation dans un Madison Square Garden bondé pour l’occasion. Annoncée mais jamais réellement crue, la fin du projet fut bien réelle : durant plus de trois heures de concert et d’émotion, James Murphy enterra son bébé. LCD Soundsystem s’arrête réellement au sommet de la gloire, sans laisser le temps au déclin, sans chercher à prolonger le moment de grandeur. En réalité, Murphy estime ne plus pouvoir vraiment faire mieux : continuer serait prolonger la gloire ou faire de l’argent ; continuer ne serait pas donner plus. Il a préféré arrêter avant d’être rattrapé, avant de se perdre. Le geste est classe, même s’il ne contente bien sûr pas les fans… En réalité, cet arrêt est assez paradoxal : la séparation de LCD Soundsystem est au final la séparation d’un projet solo. Murphy n’a même pas déclaré vouloir arrêter la musique. Il continuera d’agir. Vous n’avez pas « tout » raté (de plus : le documentaire Shut Up And Play The Hits sur les ultimes 48 heures du groupe vient d’être présenté à Sundance et sera bientôt disponible ; trailer déjà sur Youtube). Mais c’est bien la fin d’un esprit de groupe, d’un projet avant-gardiste, d’une ambition nouvelle qui a inspiré de nombreux artistes derrière lui. Et qui a fait rêver et bouger de nombreux amateurs. Murphy laisse au final un projet intact, intouchable par la critique, bloqué au sommet, destiné à ne jamais en redescendre. Insaisissable tout au long de sa carrière grâce à son perfectionnisme, il termine son chef d’œuvre sur un coup de maître ultra lucide. Il ose la fin amère ; il se range derrière le neuf ; et se laisse emporter avec élégance nonchalante dans le mythe qui lui est promis.
Maxime Briantais
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