La fuite (2/2)

Suite

"La nuit des morts-vivants" de Romero (1968)

L’alarme d’une voiture se déclenche. Un train, aux abords de la ville, démarre et le tremblement causé par le contact des roues et des rails pourrait bien être un séisme qu’il lui parviendrait avec le même frisson. Le monde semble en ébullition, et pourtant, il ne voit personne, comme si tous les passants nocturnes s’étaient regroupés dans un coin de la ville et que lui se trouvait dans le coin opposé. Aucun homme, aucune femme, aucune ombre à part la sienne, à ses côtés, couchée sur la chaussée. Il se met à courir et la Seine finit par apparaitre en face de lui. Il remonte les quais sur un, deux ou trois kilomètres, peut être cinq cent mètres, grimpe quatre à quatre les marches d’un escalier en colimaçon et finit son ascension sur un pont. Là il s’arrête, essoufflé par sa course et soufflé par la beauté calme des hauts buildings qu’il peut apercevoir au loin. Il lève la tête, admiratif du spectacle qui se joue dans le ciel. Deux faisceaux de lumières s’entrecroisent, s’éloignent et se rejoignent comme dans un pas de deux, formant un couple de danseurs étoiles dans un ballet contre la nuit noire. Il s’approche du bord. A cause de l’obscurité, les bâtiments ne sont plus que de simples silhouettes dont on devine à peine les traits. Les ponts qui se succèdent à l’horizon lui donnent une impression d’infini, et la fumée sortant des usines donne à la nuit des airs embrumés de crépuscule. Il ne pense plus, et se penche vers la Seine. Il se rend compte qu’il s’est maintenant habitué au froid, alors il ferme les yeux, comme pour mieux s’imprégner de la douce atmosphère qui s’est installée autour de lui et dont il voudrait profiter avant qu’elle ne se dissipe. Il les rouvre, et aperçoit en bas sur la rive une forme sombre. Celle d’un corps étendu sur les pavés. Probablement un vagabond endormi là faute de mieux. Du pont où il est posté, il ne discerne aucun mouvement. Le corps, étendu sur le ventre, semble las. Impossible de déterminer s’il respire, si la personne est encore vivante. Il ne pourrait même pas dire si c’est un homme ou une femme, et il l’observe, sans savoir quelle position adopter, sans savoir s’il faut crier, l’appeler, ou seulement continuer sa route. Une éternité semble alors se dérouler avant qu’il ne décide enfin de reprendre sa marche solitaire. Il détourne la tête, et jette, par-dessus son épaule, un dernier regard. Et soudain, il capte un mouvement. Sur la rive, une autre ombre sort d’autres ténèbres. Il aimerait, à en considérer la démarche un peu brusque de cette nouvelle apparition, pouvoir affirmer que c’est celle d’un homme, mais à dire vrai il n’en sait rien. L’ombre, puisqu’il ne saurait comment la nommer autrement, se trouve à présent à vingt mètres du corps étendu. Elle se dirige vers ce dernier, mais son allure est lente et ses gestes maladroits, comme si la personne était blessée ou qu’elle était ivre. Elle traine sa jambe gauche et celle-ci trébuche contre ce qui semble être un pavé mal encastré alors, sans un moindre geste pour se rattraper, comme si elle ne s’en rendait pas compte, l’ombre tombe et vient fracasser son crâne contre la pierre. Le choc provoque un bruit sec. D’en haut, il contemple la scène, en spectateur déconcerté qui se demande si tout cela fait bien partie du spectacle ou si les acteurs se sont permis d’improviser. Incapable de prendre une décision, de savoir s’il vaut mieux courir ou bien descendre pour offrir son aide, il reste immobile, et, pendant un temps, plus rien ne bouge. Il fixe l’ombre. Il la voit relever une main, puis l’autre, et, doucement, se mettre à ramper vers le premier corps, qui n’est plus qu’à dix mètres. On peut entendre le frottement des vêtements contre le sol rocailleux. Arrivée à ce qui semblait être sa destination, l’ombre se met à genoux, à quelques centimètres du visage de la personne étendue sur le ventre, et se penche sur sa nuque. Les deux corps ainsi mêlés ne forment plus qu’une dernière ombre contrastant avec le clair des pavés.

Il n’ose plus faire un mouvement. Il perçoit un son, un souffle rauque et saccadé, proche de lui, comme le grognement d’un animal. Il regarde à droite, ne distingue rien d’anormal, jette un œil sur la gauche, et les voit. Il ne pourrait pas déterminer leur nombre, mais ils doivent être une vingtaine, à l’autre bout du pont, à une quarantaine de mètres de lui. Ils l’ont aperçu, il le sait car, malgré la distance, il peut discerner leurs yeux rouges qui le fixent. Ils se dirigent vers lui. Incohérents dans leurs gestes, apathiques, ils semblent conduits par une force supérieure car leurs pas, bien que malhabiles, sont sûrs. Leur démarche est lourde mais ils savent où ils vont. Leurs vêtements sont déchirés, poussiéreux, et certains sont nus, sans que le froid ne les affecte. Ils marchent courbés, comme si leurs corps étaient trop lourds à porter. Beaucoup ont du sang sur le visage ou sur le torse, des blessures profondes que le temps a probablement cicatrisées. Lui attend. Il les observe s’approcher lentement, sans ciller, sans peur mais avec curiosité, examinant ces revenants sortis des tombeaux pour une dernière virée nocturne. Car ils sont morts, il en est convaincu, leurs regards sont trop inertes, et leur marche trop laborieuse, trop pénible pour qu’ils soient des êtres vivants. Ils sont maintenant à vingt mètres de lui, et ils s’arrêtent. Lui recule de quelques pas, tout en les gardant face à lui. Ils semblent réfléchir à leur prochain déplacement.

Sauf qu’ils ne réfléchissent pas.

Cette pensée le heurte comme un éclair, et soudain, il réalise que ces promeneurs d’un autre type, sont vivants même si leur esprit est mort. Et il les envie. Il les envie car ils peuvent encore poser leurs pieds sur le macadam, sentir l’odeur particulière de la Seine, voir la nuit se poser sur Paris illuminé, et que pourtant, ils ne sont plus embarrassés par leurs pensées, ils n’ont plus peur, ils avancent, seulement guidés par leurs sens sans que jamais l’angoisse ni l’ennui ne soient derrière-eux, prêts à les rattraper. Ils sont libres, incapables de penser et donc incapables d’être seuls. C’est comme si cette nuit, pour eux, ne se finissait jamais.

Il s’allonge sur le pont, en travers de la chaussée. Il lève les yeux vers le ciel, et sans voir les étoiles, il peut admirer la lune qui se reflète sur le bitume. Plus aucun son, si ce n’est celui de pas feutrés qui se rapprochent. Serein, il sait ce qui l’attend : une autre vie, d’autres nuits, d’autres promenades sur les quais de Seine. Il ferme les yeux, et se rappelle un rêve qu’il faisait autrefois. Il est au pied du Sacré-Cœur, en haut des escaliers. En bas, une fille dont il ne peut discerner les traits mais qu’il sait jolie, joue du bilboquet; mais elle n’est pas très douée. Il descend les marches, une à une, sans la regarder, jouant l’indifférent. Elle ne lève pas les yeux. Arrivé à la dernière marche, il se pose à dix, disons plutôt quinze mètres d’elle, et attend qu’elle pose un regard sur lui. Il tente d’attirer son attention en lançant dans sa direction des petites pièces de monnaie, puis tout ce qui lui passe par les poches, en vain. Il râle.

Il n’entend plus rien. Un souffle froid lui balaie le visage.

Il décide alors de s’approcher de la demoiselle, et cherche une phrase, un mot, une onomatopée qui pourrait permettre d’entamer la conversation, mais quand il finit par trouver quelque chose (« douce nuit que celle-ci, n’est ce pas ? »), il est trop tard, elle est partie. Tant pis.

Une intense douleur transperce tout son être.

Alors, il se dit que quand il se réveillera, il fera jour; et il sourit.

 Eliott Khayat

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