« La Nona Ora » de Maurizio Cattelan (New York, 1999-2000)

La statue est installée sous une verrière. La météorite doit l’avoir traversée, puisque l’on voit du verre brisé sur la moquette, rouge comme le sang. L’homme, terrassé, s’agrippe à une croix, la météorite sur les jambes.

Bien qu’il ait les yeux fermés et le visage crispé par la douleur, on reconnaîtra longtemps Jean Paul II. Maurizio Cattelan, avec l’aide de Daniel Druet, a moulé le pape dans la cire, puis il l’a peint avec un soin minutieux : visage, mains, drapés, mocassins. La version du palais Grassi, à Venise, le vêt d’une chasuble d’or – on l’a vue à Dinard tout l’été 2009 ; l’autre l’habille en blanc, d’un tissu plus léger.
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Le titre vient des évangiles. La nona ora (neuvième heure) correspond au milieu de l’après-midi : « Et à la neuvième heure, Jésus clame d’un grand cri : ÉloïÉloïlemasabakhtani ! Ce qui se traduit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Marc, XV, 34.) On dit souvent que Jésus sur la croix se plaint de Dieu. En fait, il entonne, en araméen, un chant hébreu de l’Ancien Testament – le Psaume 22 (ou 21 dans certaines Bibles) – dans lequel un juste oublie vite son supplice pour louer Dieu. Si l’artiste ne connaît pas ce psaume, il ironise sur le sort qu’il assigne au pape ; s’il le connaît, il affirme sa dignité.
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Tout original qu’il est – et provocant car, en 2000, Jean Paul II vivait toujours, – ce sujet s’inscrit dans l’histoire de l’art.
En effet, Cattelan a réalisé un portrait d’apparat, un portrait de pape qui rappelle ceux de Titien (Paul III Farnèse, 1543) et de Vélasquez (Innocent X Pamphili, 1651) ; c’est aussi le portrait d’un pape blessé qui fait écho au pape hurlant que Francis Bacon a peint assis sur une chaise électrique (1953).
De plus, c’est un portement de croix. D’après Jean, XIX, 17, Jésus dut la porter lui-même. La tradition catholique veut qu’il soit tombé trois fois sous la charge et qu’il ait été relevé à coups de fouet ; depuis le XIXe siècle, un chemin de croix en quatorze stations orne l’intérieur des églises. Tintoret, par exemple, en a fait un chef d’œuvre (Montée au Calvaire, 1567).
Enfin, on peut y voir une variation – piquante – sur le géant Goliath qui, lui aussi, s’écroula frappé par une pierre (Premier livre de Samuel, XVIII, 48-51). Contrairement à Donatello (David, 1440), Cattelan ne montre pas le berger qui lança la pierre, ni l’épée qui lui servit à trancher la tête de Goliath. Mais il suggère que Dieu a guidé la météorite, puisqu’elle tombe du ciel.
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Quoiqu’on n’en sache rien, on supposera que Cattelan ne portait pas Jean Paul II dans son cœur. Comme beaucoup de gens de sa génération (il est né en 1960), il a dû voir plusieurs de ses amis mourir du sida. Or Jean Paul II a persévéramment condamné l’homosexualité et l’usage du préservatif.
Le Polonais Karol Wojtila fut élu pape en 1978, pendant que le cardinal Hans Urs von Balthasar expliquait aux journalistes que son prédécesseur avait été assassiné – un crime que personne n’a jamais prouvé. Jean Paul II (sans trait d’union) reprit les deux prénoms de ce prédécesseur pour indiquer qu’il serait fidèle aux enseignements de Jean XXIII et de Paul VI. Mais il s’éloigna vite du concile Vatican II, grâce auquel ces papes avaient voulu moderniser l’Église. Au risque de choquer, il alla jusqu’à canoniser Mgr Escriva de Balaguer, fondateur de l’Opus Dei.
Jean Paul II joua un rôle majeur dans la chute des dictatures communistes de l’Europe de l’Est. Il fit de nombreux voyages partout dans le monde, tantôt pour aller à la rencontre des autres religions, tantôt pour conjurer le recul de l’Église. Son prestige est ici suggéré par les soieries chatoyantes.
En 1981, il échappa à un attentat par balle, comme le rappelle ce projectile, la météorite ronde et noire. En 2000, le pape souffrait déjà de la maladie de Parkinson. Avec courage, il continua de se montrer – on le voit ici dans ses habits sacerdotaux. Il s’ensuivit que son agonie devint un spectacle pour la télévision, ce qui autorisait presque le caractère impudique de cette sculpture-installation.
Tous les catholiques ne l’entendirent pas de cette oreille. Beaucoup accusèrent Cattelan de souhaiter le « châtiment » du premier pape polonais. Quand La Nona Ora fut exposée à Varsovie, le scandale prit de telles proportions que la directrice du musée dut démissionner. Ainsi, cette espèce d’attentat – du « ciel » contre le pape – en a déclenché un autre – contre la liberté, contre l’art.
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Il est certain que Maurizio Cattelan a le sens de la publicité, plus, d’ailleurs, que le sens des affaires. Vendue quatre-vingt mille dollars, La Nona Ora s’est revendue depuis pour trois millions, mais sans profit pour l’artiste italien. Le 12 mai 2010, à New York, une autre de ses œuvres a été adjugée par Sotheby’s pour sept millions de dollars (huit avec les frais). Cattelan est un des créateurs vivants les mieux cotés derrière Jasper Johns, Jeff Koons, Damien Hirst et Murakami Takashi à New York, Peter Doig à Londres, Zeng Fanzhi, Cai Guo-Qiang et Liu Xiaodong à Hong-Kong (d’après Judith Benhamou-Huet, Les Œuvres d’art les plus chères du monde, Chêne, p. 250-252).
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Reste qu’en montrant la souffrance d’un homme, La Nona Ora engendre une émotion qui n’est pas dénuée de respect. Cattelan pourrait dire avec Bossuet (Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, 1670) : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. » Cet homme qui résiste à la mort, ça peut être chacun de nous.
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François Comba
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