Bertrand Bonello : « Pas de cinéma politique, mais du cinéma fait politiquement »

Cinéaste et musicien français, connu pour des longs-métrages comme Le PornographeDe la guerre et plus récemment L’Apollonide (Souvenirs de la maison close), Bertrand Bonello s’est peu à peu hissé parmi le club fermé des quelques grands réalisateurs français. Petit entretien à bâtons rompus avec cet homme pressé mais accessible.

Crédit: Renaud Monfourny

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Vous avez déclaré au « Monde » avoir passé une jeunesse pleine de solitude.  Pourquoi ? Quel regard portiez-vous sur votre génération à ce moment-là?

Disons que j’étais un enfant seul dans un monde d’adulte. Ce qui ne me rendait pas malheureux, mais souvent silencieux. J’y voyais une génération vivante, où, avec le recul, la légèreté pouvait se mélanger à l’intelligence et à la vie. Probablement que je cours encore après cela.

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Cette mélancolie très observable dans chacun de vos films vient-elle de là, selon vous? Le regard de Bonello est-il désenchanté ?
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Il y a une phrase de Gramsci qui m’a beaucoup marqué, et à laquelle j’adhère totalement. Il dit: “ Il faut mélanger le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté”. Voilà… Chez moi, nul cynisme, ni franc désenchantement, car je crois encore – et avant tout – à l’action. La mélancolie, en revanche, j’assume.
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Vous avez une formation initiale de musicien classique. Comment s’est opéré le glissement vers le cinéma, notamment avec votre court-métrage « Qui je suis » (1996) inspiré par un texte de Pasolini ? Quand et comment sont nés à la fois l’amour du cinéma et l’envie d’en faire ?
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Un peu par hasard… Je m’ennuyais en musique. C’était une époque où les ordinateurs et Home studio n’existaient pas encore et faire de la musique, pop, rock, en France était très difficile. Il fallait passer par des maisons de disques et faire des singles pour le top 50. Nous rêvions tous de quelque chose d’anglosaxon et c’était quasiment impossible. Sans connaître le cinéma, je me suis dit que ce serait un territoire dans lequel je serais mieux; je m’aperçois que mon intuition était bonne. Les début ont été difficiles, je ne connaissais rien ni personne. J’ai écrit plusieurs projets qui ne se sont pas faits.  Un jour, j’en ai eu marre, et j’ai eu envie de faire un essai cinématographie, sans l’aide de personne, d’après ce court livre qui était un de mes livres de chevet. Encore une fois, l’action plutôt que la plainte.
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Quelles sont vos principales références et inspirations de cinéma ? En ce moment, quels cinéastes vous nourrissent le plus ?
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C’est un long cheminement. J’ai découvert le cinéma en même temps que j’ai commencé à en faire. Chaque film, cinéaste, m’ont emmené à un autre, et je me suis construit ma propre histoire du cinéma, la seule qui vaille pour moi. Les influences ont donc suivi, puis peu à peu, ont disparu, j’espère, ou ont été digérées.
Je pense que, au fond de moi, je peux être influencé autant par Dario Argento que par JM Straub.
En ce moment, Visconti peut-être un peu plus qu’un autre… Je ne sais pas.
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Dans chacun de vos films, vous créez des mondes dans le monde (espaces clos, communautés) en même temps que vous décrivez des mutations fondamentales. Vous considérez-vous comme un cinéaste-démiurge ?
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Ce n’est pas à moi de le dire, mais je l’ai souvent lu… Il y a donc peut-être du vrai.  En tout cas, oui, j’aime les mondes dans le monde, parce qu’ils peuvent inventer leurs propres règles. Ces règles s’apparentent aussi à de la mise en scène.
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Le sexe (« Le Pornographe », « L’Apollonide ») a une place importante dans votre œuvre. Est-il un sujet en soi, pour vous, ou seulement un attribut de la marginalité ?

Un sujet, certainement pas. C’est vrai que les films dont vous parlez se passent dans des milieux marginaux, ce qui me plait, et que souvent les milieux marginaux flirtent avec le sexe, l’ombre…
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Vous composez la musique de vos films et, on l’a déjà dit, vous êtes d’abord musicien. Quelle place prend la musique dans la chair de votre cinéma, dans sa construction, dans son déploiement ?

Je l’intègre dés le départ, dés l’écriture. Pour moi, un film s’écrit, mais aussi s’entend. C’est fondamental. J’enregistre la musique du film pendant l’écriture du scénario, et je la considère au même titre: la musique n’illustre pas, elle raconte.  J’envisage un peu secrètement les films comme des longues pièces musicales, les voix des acteurs comme des instruments…

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Quels sont vos projets pour le cinéma (ou autres) à court et moyen terme ?

J’en ai plusieurs, c’est un tout petit peu tôt pour dire lequel sera le prochain…
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En quelque sorte, votre cinéma a toujours des implications politiques. Quel regard posez-vous sur l’actualité politique de notre pays ?

Je pense avant tout que l’on ne doit pas faire du cinéma politique, mais faire politiquement du cinéma. J’espère être dans ce cas. Quant à la situation politique du pays, forcément faussée en temps de campagne, je n’ai pas tellement plus à ajouter que ce que disent candidats et journaux. Elle est catastrophique et sauvage. Mais d’une certaine manière passionnante.  Excepté que je regrette le temps où la vision politique des choses l’emportait sur la vision économique.
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Notre revue s’appelle « Profondeur de champs », c’est un nom qui vous inspire ? (Question que l’on pose traditionnellement).

La profondeur de champ appartient au 35 mm… Qui disparaît au profit du numérique. Il faut la retrouver.
Je ne parle pas uniquement en terme de technologie, mais aussi en terme de pensée.

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Entretien réalisé par Quentin Jagorel
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