Le musée du futur se trouve aux Antipodes

L’image que le parisien moyen se fait de l’Australie, c’est celle, teintée de mépris, d’un pays pas vraiment « arty », une espèce d’ersatz de Californie, superficielle et riche, sans même San Francisco pour relever le niveau. Quand on arrive à Sydney, on se marre bien en voyant les expositions dont absolument toutes les pièces sont empruntées à Beaubourg, et on rit au nez des australiens qui nous demandent si on est allés voir la superbe exposition Picasso à l’Art Gallery of New South Wales. Pourquoi dépenser de l’argent pour cela, alors qu’en tant qu’étudiant européen, on pourra voir toutes ces œuvres gratuitement au Musée National Picasso de Paris – c’est là que toute l’exposition a été empruntée – lorsque celui-ci rouvrira ses portes?

Mais lorsque l’on regarde de plus près, on se rend compte de l’injustice de ce cliché. En réalité, l’Australie, dépourvue de l’héritage classique européen, est résolument tournée vers l’art contemporain et ce qu’il y a après. Je l’affirme, au risque de subir les railleries de ceux qui restent convaincus que l’Australie n’est PAS un pays artistique, j’y ai découvert le musée du futur. Je ne me permettrais pas d’affirmer cela si je n’avais pas entendu de nombreux amis dire qu’il s’agissait d’un des 3 meilleurs musées qu’ils ont vus. Ce musée n’est pas à Sydney, ni à Melbourne, ni à Perth ou Brisbane. C’est à Hobart, la capitale de Tasmanie, au passif culturel relativement modeste, qu’on peut visiter cette perle d’innovation.

Le Museum of Old and New Arts, c’est l’histoire complètement folle d’un type qui a fait fortune en devinant les résultats de courses de chevaux (très populaires en Australie). Un « professional gambler », connu comme l’enfant terrible de Tasmanie, David Walsh. En échec à l’université, mais aujourd’hui millionnaire. Sa fortune, il décide de l’investir dans un musée. En 2001, il ouvre un musée à Hobart, le « Moorilla Museum of Antiquities », exposant principalement des pièces d’égyptologie. Celui-ci ferme en 2007, pour faire l’objet d’une rénovation chiffrée à… 75 millions de dollars australiens.

Le musée ne rouvre qu’en 2011 sous son nouveau nom. On peut y retrouver des pointures d’art contemporain. Le très controversé Andres Serrano (photographe du Piss Christ), la vidéaste serbe Marina Abramović (« grandmother of performance art »), l’australien Sidney Nolan, ou encore le richissime artiste britannique Damien Hurst (artiste le plus riche outre-manche) exposent des pièces dans la galerie. Je pourrais parler des heures des pièces exceptionnelles qui y sont exposées, mais ce serait long, laborieux et ça gâcherait la surprise.

Ce que je veux simplement souligner, c’est la priorité qui est donnée à l’innovation artistique. Dans ce musée, les matériaux, les supports, et l’usage fait des œuvres vous étonneront. L’électronique est omniprésente, comme dans cette structure métallique qui lâche par intermittence des gouttes d’eau d’une façon savante. Ces gouttes d’eau, éclairées par un spot, forment des mots dans l’air le temps d’une fraction de seconde. Une autre machine reconstitue de A a Z le processus digestif. 30 écrans dans un cube vous projetteront en simultané 30 fans de Madonna chantant a capella, chacun de leur côté mais d’une façon parfaitement synchronisée, l’intégralité de l’Immaculate Collection. 170 moulures de 170 vulves de femmes différentes apprendront à ces dames l’immense diversité de leur parties génitales, et l’absence de normalité. Une voiture obèse, un canapé affectueux, un IRM de momie, une simulation d’euthanasie, autant de pièces qui bouleversent les conceptions du visiteur venu un peu par hasard.

Car ici tout est un concept. Dans la liste des œuvres d’art proposées par le musée, vous trouverez les sanitaires. Le musée, en vérité, est lui-même une œuvre d’art. Designé par un grand architecte, tout semble être pensé dans l’agencement pour susciter l’impression d’être plongé dans l’œuvre de d’art, l’impression de n’être pas là comme simple observateur mais d’être immergé dans une sorte d’expérience étrange. Rappelons-le, les pièces d’égyptologie sont toujours là. En y allant, on ne peut que craindre un mariage hasardeux des deux genres, ultra-contemporain et ultra-ancien. Mais en réalité, le pari est très réussi. Dans ce musée, on a l’impression de visiter un projet artistique, d’être mené par un fil conducteur, et de ne pas être simplement face à des œuvres exposées là par hasard. Ceci est très probablement aidé par la technologie mise en place pour rapprocher le visiteur et les œuvres exposées. Vous ne trouverez au Mona aucune plaque explicative, pour aucune œuvre. A la place, on vous fournira, en rentrant, un iPod touch. Sur celui-ci, une seule application, le « O ». Une ingénieuse utilisation du système de géolocalisation vous trouvera, n’importe où dans le musée, et vous proposera toutes les œuvres se trouvant autour de vous. En cliquant sur celle que vous observez, on vous proposera une explication de ce que l’artiste a voulu faire. Mais on vous donnera aussi des pistes de réflexion : dans l’ »Art Wank » (traduire serait inapproprié) relatif à cette œuvre, on vous donnera des citations en vrac de visiteurs et de ce qu’ils ont pensé de l’œuvre. Le « Gonzo », lui, vous donnera directement l’avis de David Walsh lui-même, ou de l’un de ses collaborateurs le cas échéant. Sur certaines œuvres, une interview de l’artiste est même disponible. Oui parce qu’évidemment, on vous fournit les écouteurs. Ceux-ci d’ailleurs renforcent considérablement le sentiment d’immersion que j’évoquais plus tôt.

Vous passerez du temps dans ce musée, et tout ce temps sera sauvegardé dans votre O-tour qui, lorsque vous partirez, vous sera envoyé par mail, soit l’intégralité du contenu du musée que vous avez consulté. Vous pourrez le voir sur internet plus tard, comme je l’ai fait en rédigeant cet article. Le musée n’a qu’un an, mais deviendra sans aucun doute un des musée incontournable de l’hémisphère sud ; on en parle déjà beaucoup de ce côté du globe. Un passage à Hobart n’est probablement pas quelque chose qui arrive souvent, ni même probablement à beaucoup de monde. Le prix est un peu élevé, il faut payer un ferry et un accès, le tout pour 35 dollars australiens. Mais le ferry vaut le coup, et permet de faire d’une pierre deux coups grâce a un commentaire audio qui fait office de visite de la baie de Hobart. Sinon, vous pouvez vous y rendre gratuitement en louant un vélo auprès de l’autre musée de la ville, et ne vous acquitter que des 15 dollars d’entrée. Mais si vous avez l’occasion de visiter la Tasmanie et que le prix vous parait valoir la découverte des 400 pièces uniques de la collection de David Walsh, je ne saurais que vous conseiller de faire le détour par le Mona, pour voir ce qui, à mon sens, ressemble au musée du futur.

Thomas Colineau

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