Le discours du roi

Le premier film d’Armando Bó –« El útimo Elvis »- raconte l’histoire d’un Elvis portègne qui vit entre la passion et la folie d’un personnage intime et sa propre réalité. 

 Par Juan Manuel Domínguez

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Elvis. Le mythe en constant état de rénovation qui est passé de la légende à la franchise zombie (on a fait chanter le fils prodige de Memphis comme un hologramme post-mortem). On peut même aller plus loin : Elvis Presley est aujourd’hui un objet pluriculturel qui définit un pathos épique ; Elvis est un genre plus cinématographique que mélomane. Elvis est Hollywood, mais comme une fête de la manière dont il l’a été (reflétée dans cette canonisation ultra-pop que sont ces jeux sophistiqués qui personnifient un Elvis bien déterminé, comme « celui de Las Vegas » ou « celui d’Hawaï »), il est tous les Hollywoods possibles. Le Babylonien, l’exclu, le « plus grand que la vie », le « plus que grand ». Il n’y a pas un rayon qu’Elvis n’ait pas laissé à sa silhouette pour qu’elle jette l’ombre d’une carrière météoritique, afin de devenir la première, vraie et poptifiée divinité du rock. Elvis est notre première expérience religieuse et culturelle, osons la répétition, pluriculturelle : son fantôme définit chaque coin de l’idée de gloire avec une conduite aussi éléphantesque que cannibale. Elvis est Superman.

Face à cette figure messianique qui ne prêche étrangement que pour elle-même (l’ego démesuré comme dogme et comme miracle capable de prendre quelques spectacles à Las Vegas et de les transformer, comme dans Elvis : That’s the Way It Is, en une hérésie : il semble que Dieu soit épié), comment raconter l’histoire d’un apôtre usurpateur du titre de Roi du Rock, un certain Carlos Gutiérrez qui vit à Avellaneda et qui, quand sa fille –Lisa Marie évidemment- lui offre un pantin d’Elvis, répond : « Ils m’ont fait très maigre » ? C’est Elvis ou la folie ? L’œuf ou la poule ? Armando Bó, fils de la légende Victor Armando Bó et scénariste de Alejandro González Iñarritu ose une autre réponse : un big bang à la fois en constante implosion et explosion. Sans Elvis, Carlos Gutiérrez (c’est-à-dire le terrible et elviscéral John McInerny, qui crée ici la catégorie du non non-acteur) ne pourrait pas échapper à sa vie de colle bleu ; sans Carlos, Elvis ne peut pas être cet « omni-mythe ». Deux papillons de nuit dans une même flamme ; Carlos et Elvis, sublimés, miroités, l’un par l’autre.

Bó en sait sur la gloire. Mais son histoire, loin de l’usage critiquable de la légende et du microbe phagocytaire, embrasse son personnage dans sa chute, dans son saut fastueux dans le vide : « une des craintes était de ne pas pouvoir être à la hauteur d’Elvis, que le film soit pour les fans. Il avait besoin que quelque chose d’autre se passe. C’était l’histoire de Carlos Guitiérrez. L’histoire d’un obsessionnel. Evidemment, il avait besoin du cadre de la vie d’Elvis qui sert à contenir la vie de Carlos ».  Bó, donc, observe un papillon de nuit qui vit directement dans la flamme, qui décide de se brûler petit à petit selon les règles de son propre vol. Mais Bó sait, ou se rend compte en suivant la route d’Elvis/Carlos quand le monde l’oblige à être plus Carlos qu’Elvis, que cette autre vie, la normale, manque de grandeur même s’il partage la négation : « Le film parle de cela, de comment nous imitons (ou sommes en train d’imiter, comme tout le monde) des choses qu’on nous donne à imiter, comment les gens se regardent dans le miroir de personnes célèbres pour trouver leur personnalité. »

Elvis/Carlos, on l’appelle Elvis dans le quartier. Et lui vit, même quand il est seul, comme Elvis. En effet, lors d’une surréelle, même si contrôlée dans son débordement bizarre, rencontre avec un syndicat de Dobles, quand Iggy Pop se plaint de l’oubli de sa figure, Elvis/Carlos lui dit : « Comment pourraient-ils ne pas m’inviter, moi, si j’ai inventé le rock ? » Son ex-femme (Griselda Siciliani, avec les cheveux d’un jaune cramoisi et des cicatrices qui montrent parfois que son personnage s’agite au rythme des hanches d’Elvis/Carlos), mère de Lisa Marie, a un accident : et là le Las Vegas de Carlos est secoué sous le tremblement de la réalité qui implique qu’il s’occupe de sa fille. Au moment-même où Elvis/Carlos planifie, sans que nous le sachions, son chef d’œuvre, son concert de 1968.

Mais ce transfert, cette dimension inconnue qui implique pour Carlos, précisément, d’être Carlos, Bó a su l’embrasser : « Pour trouver Carlos, j’ai dû me mettre là où je ne devais pas me mettre, me rendre compte que le film ne devait être ni évident ni bizarre. Etre crédible, défaire l’image du costume qui reste drôle, supprimer l’étrange. Bien voir ce que je ne devais pas faire afin de ne pas être grossier, de ne pas perdre en profondeur. » Et, avec raison, il soutient : « Une réussite a été de mettre le poids sur un personnage et de suivre uniquement son point de vue. Elvis (Carlos) est presque dans 100% des prises. On refuse tout le temps qu’il voie ou sente des choses qui pourraient envahir sa réalité, sa croyance : on tente toujours d’affirmer son point de vue ».

S’intéresser à un papillon en feu, qui voulait être en flamme (et créer des flammes), c’est générer un cinéma de mouvements inattendus : d’un coup, la comédie d’un Elvis/Carlos qui cabosse le jour le jour apparaît (même à Memphis, il regarde un autre mégot que laissa la Rome en feu qu’était Elvis, comme s’il était un Elvis du petit train de Mar del Plata), apparaît la tendresse taille Sundance (mais enflée et ventrue dans un costume blanc de Elvis cousu à Once), apparaît l’épique Elvis Inc. (même si elle est au Bingo Avellaneda). Et tout cela sans jamais que ne disparaisse Elvis/Carlos. Bó a créé le parfait sacrifice à Saint Elvis : celui qui fait de la réplique, du délire ; de la vie vue comme un art, la plus sincère et brillante, même si elle est sous des kilomètres de la terre des folies.

– traduit de l’espagnol (Argentine) par Quentin Jagorel –

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