Une Femme piquée par un serpent, et puis quoi encore ?

Avant l’époque contemporaine, où l’artiste est libre de tout, les œuvres les plus marquantes sont souvent celles qui ne sont pas ce qu’elle prétendent. Elles se jouent des règles, de la morale, des conventions. Elles mettent en place un subterfuge pour sauver les apparences afin de mieux les perturber.

C’est le cas de la Femme piquée par un serpent, sculptée par Auguste Clésinger en 1847, et qu’on peut voir aujourd’hui dans le grand hall du musée d’Orsay.
A première vue c’est vrai, tous les codes sont respectés. Le thème est classique. Un nu. Un marbre de style antique doté de la panoplie habituelle : bijoux, draperie… Allongé dehors sur un rocher couvert de fleurs, de roses, de camélias, comme les statues conventionnelles de gisants. Et puis la femme et le serpent, n’est-ce pas Cléopâtre, Isis, Eve ? L’allégorie-alibi est là.
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Tour de passe-passe
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Sauf que le trouble est semé assez vite. Il se passe quelque chose.
D’abord, le serpent est excessivement discret. Il faut bien le chercher pour le déceler autour du poignet gauche, plus bracelet antique -accessoire anecdotique- qu’animal mythologique. Par une opération de déplacement quasi fétichiste, le véritable rôle du serpent est tenu par une draperie, malmenée, glissée entre les cuisses de la statue, sous ses hanches, autour de son bras.
La pose elle-même dérange. Au premier regard elle est harmonieuse. La jeune femme est allongée sur le côté : genou et bras droits repliés et quasiment alignés, bras et jambes gauches tendus parallèles l’un à l’autre, le cou formant un angle parfait avec la ligne des épaules déployées. Mais ensuite les choses se compliquent, son buste bascule à la renverse, son dos se cambre, imprimant au corps une torsion extrême -certains artistes ont récemment essayé de la reproduire en faisant poser des jeunes filles, en vain…
Clésinger a choisi d’arrêter la posture à un moment de paroxysme. On sent qu’il y a eu un avant, il y aura un après, mais tout se passe ici, maintenant ; quoi exactement ? Son agonie ? Là est la question. Une certitude : le modèle est tout à l’intensité de ses sensations. Sinon, pourquoi sa main gauche se crisperait-elle ainsi sur le drap, et sa main droite sur une natte épaisse perdue sous sa nuque dans la masse de ses cheveux épars ? Pourquoi sa tête dépasserait-elle du socle –comme on franchit une limite- glissant dans un spasme incontrôlable ? Pourquoi le pouce de son pied gauche se dresserait-il ainsi ?
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Une belle femme un peu canaille
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Il suffit de s’approcher encore pour être saisi d’un autre trouble : cette femme paraît vivante. Ce n’est manifestement pas une statue antique. Le grain de la peau, irrégulier sur les cuisses, le ventre qui s’abaisse légèrement, attiré par la gravité, les seins pleins, denses, qui roulent sous la surface de la pierre, les plis marquant la taille et indiquant la vigueur de la torsion : elle est réelle jusque dans ses défauts, et n’en est que plus belle. On s’attend presque à ce que le marbre éclate et que la chair se mette à battre.
Effectivement cette femme est vraie, à plus d’un titre. Son nom : Joséphine-Apollinie Sabatier. Une personnalité étonnante. Surnommée la Présidente, et décrite par les frères Goncourt comme une « belle femme un peu canaille. » En 1847, elle a 25 ans. Elle est une demi-mondaine, libre, se moquant des conventions. Le dimanche soir, elle tient salon. Musset, Dumas, Berlioz, Flaubert… l’élite artistique s’y retrouve. Baudelaire lui a dédié certaines de ses plus belles Fleurs du Mal et sera son amant d’une nuit. Théophile Gautier lui envoyait des lettres érotiques et si Chopin la critique, c’est qu’elle lui a refusé ses faveurs. L’homme qui l’entretient est un riche industriel franco-belge : Alfred Mosselman. Pour le remercier de sa générosité, elle songe à lui offrir une statue d’elle, il gardera ainsi un éternel souvenir de sa beauté dans sa plénitude. Elle s’adresse à son ami –et ex-amant- Auguste Clésinger. Le Salon de 1847 approche, le sculpteur y voit une occasion de se faire remarquer, ce qui ne déplairait pas non plus à la jeune femme. Ensemble, ils choisissent la pose. Et lui la technique. Non un marbre taillé, trop lisse, trop convenu, mais ce que l’on nomme un moulage sur nature. Ce sera la copie conforme de son corps, grains de beauté compris. Arrive le premier jour du salon. Ce n’est pas ce marbre-ci qui est exposé, mais le plâtre d’origine, ciré, mis en couleurs… et terriblement suggestif.
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Plus vraie que nature
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Le scandale est immédiat, l’œuvre est vue comme une provocation. A commencer par cette volonté de présenter comme œuvre d’art un moulage sur nature, copie littérale du réel. Delacroix, en vrai romantique, déteste ce « calque inanimé de la vie ». La Revue des deux Mondes s’insurge : « le titre et le serpent sont des concessions faites au jury ! De qui se moque-t-on ! Cette femme ne souffre pas, elle jouit ! » Le mot est lâché. Et encore, ils ignorent le nom du modèle… Apollinie est ravie du battage provoqué. Elle se rend dès le lendemain au salon, où elle se livre avec un plaisir enjoué aux questions des curieux. Oui, c’était bien elle. Non, l’expérience n’avait pas toujours été agréable, elle avait dû respirer par le biais de deux pailles introduites dans ses narines, rester immobile pendant des heures, et depuis son corps était intégralement épilé. Oui, c’était parfaitement fidèle. Les regards vont de sa personne à la statue. Ils examinent ce double, son ventre, ses seins, sa bouche entrouverte, et ne sont pas dupes : en ce corps convulsé se loge plus de plaisir que de souffrance. Et c’est ce qui fait sa force : cette duplicité de l’œuvre, ce spasme mortel débordé en douce par cet inverse qui lui est indissociable : le transport amoureux.
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Mimer la mort pour mieux exhiber la jouissance, feindre le marbre antique pour révéler la sensualité crue d’un corps réel : pour parvenir au plus près de sa vérité, Clésinger passe maître dans l’art de manier l’imposture.
Cette tension palpable suscite, aujourd’hui encore, un trouble puissant chez le regardeur. Rien d’étonnant à ce que la Femme piquée par un serpent soit source d’inspiration pour de jeunes artistes contemporains. L’Américain Kehinde Wiley, par exemple.
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Catherine Rosane
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