Je suis une légende

En pleine crise américaine, Bruce Springsteen donne une impulsion à ses inquiétudes et signe un nouveau disque classique.

   Par Oscar Jalil    (retrouvez ici la version originale de l’article)

« Ici, c’est moi le Boss». Avec franchise, Charly Garcia ne mâcha pas ses euphémismes pour marquer son territoire à Bruce Springsteen lui-même. C’était en 1988, un rassemblement de célébrités solidaires clôturait la tournée d’Amnesty International dans le stade de River Plate. Quelques témoins présents ce jour-là racontent que Bruce avait voulu écraser avec sa mandibule le musicien argentin mais, grâce à l’intervention de Sting et Peter Gabriel, l’altercation ne se transforma pas en scandale et se termina en devenant une simple remarque patriotique de la part de Garcia. L’anecdote dépeint bien la relation d’amour-haine qui existe entre Springsteen et la légion qui divisent les fans et les détracteurs depuis l’époque deBorn in the USA (1984). Avant cela, le Boss méritait déjà une place sur l’Olympe pour ces quelques véritables œuvres de rock à l’impulsion travailleuse ; robuste et fragile à la fois, cet homme à la voix tonitruante peut être raconté à travers des chefs d’œuvre comme Born to Run (1975), The River (1980) ou Nebraska (1982). Mais c’est son plus grand succès –Born in the USA donc- qui marqua le début d’interprétations erronées ; derrière les câlins au drapeau à étoiles apparaissaient une posture critique et un cri rageur : « Voilà cinq ans que je brûle la route sans nulle part où aller… Je suis un gars sans avenir aux Etats-Unis », déclaraient les paroles d’une chanson qu’il est maintenant pénible d’écouter, même si, dans son essence, elle est colère pure et cruelle déception face à l’assaut de l’empire Reagan.

Après l’explosion des ventes et les stades pleins à craquer, commence un va-et-vient entre succès (Tunnel of Love, en 1987) et détours forcés : la décennie 1990 est une étape pour le fils du New Jersey, Human Touch (1992) comme Lucky Town (1992) sont des travaux mineurs dans une carrière qui connaît peu de creux.
Tout devient clair à partir du pire jour de l’histoire nord-américaine, le Springsteen post-11 septembre s’appelle The Rissing (2002) et parle d’une tragédie qui a commencé bien avant la chute des tours jumelles et continue sa ligne dantesque dans la guerre en Irak (Devil&Dust en 2005). Avant de passer à une nouvelle décennie, Bruce salue le mentor des grands auteurs-interprètes, Pete Seeger, en offrant un panorama de chanson folk plus traditionnelle (We Shall Overcome, en 2006), et accorde sa confiance à Obama à travers un album militant (Magic, 2007).
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Cela faisait longtemps que ce chroniqueur de l’état des choses n’avait pas abouti à une œuvre porteuse de principes par cet alignement de dentelle entre mélodies et mots. Wrecking Ball marque le retour de la gorge puissante, comme aux jours d’or, et avec les chansons dans la manche pour faire revivre cette épopée d’une autre époque. Avec un E Street Band, orchestre de gitans qui accompagnent le Boss depuis 1973, moins omniprésent, le changement sonne aussi fort que le mur du son, grâce à Ron Aniello, producteur et créateur de genres. On entend le rock de la route et des stades, quelques mentions au folk celte, et même une citation soul avec un rythme hip-hop. Le tout avec une éloquence intimidante qui révèle des pistes de compréhension de la légende en état de grâce. Oui, c’est ampoulé et exagéré, mais dans ces explosions orchestrales, la voix de Springsteen luit avec majesté, et annonce qu’il est nécessaire de voyager dans le passé pour apprécier un disque classique. Seuls Dylan, Young et Cohen peuvent l’égaler, mais leurs voix sont bien faibles à côté de ce ronflement et de cet expressionisme écrasant.
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We Take Care of Our Own ouvre le bal avec des airs de Dancing in the Dark, succès de 1984. Cette nouvelle chanson est pourtant plus lente et beaucoup moins aimable dans son propos: « Le chemin des bonnes intentions s’est asséché jusqu’à la moelle », disent les paroles. « Nous prenons soin de nous-mêmes. Ceci est ce qui devrait s’être passé, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Je mesure toujours la distance entre le rêve américain et la réalité. Cette chanson formule la question à laquelle le reste du disque tente de répondre », a signalé Springsteen lors de sa présentation de Wrecking Ball à la presse française. Pendant cette conférence de presse, il a avoué que l’album a été composé bien avant le début du mouvement des Indignés, mais il est évident que tout le disque parle de la crise du capitalisme que les Etats-Unis traversent. « Obama a été l’ami des grandes firmes, plus que je n’aurais voulu ». Parmi les textes les plus réussis de l’album, on trouve l’histoire d’un chômeur : « Je couperai ton gazon/j’enlèverai les feuilles de la gouttière/je réparerai le toit pour éviter la pluie/je prendrai le travail que Dieu fournit/je suis un apprenti de tout/chéri, nous serons bien », entend-on dans Jack of All Trades, une balade avec la guitare de Tom Morello (Rage Against The Machine) et un chœur de trompettes qui trempe le tout de désolation. Coup bas ? Le Boss n’est pas modiquement transgressif et sa voix sonne aussi crédible que celle de Tom Waits qui chante les Chiens de la Pluie.


Wrecking Ball a la destinée d’un classique parce qu’il parle de l’ici et du maintenant d’une star du rock qui, il y a quelque temps, ne trouvait pas la tonalité de ses inquiétudes. Il regarde l’histoire sans appeler à la rétromanie quand il évoque Segger dans Shackled and Drawn et quand un chœur gospel renouvelle la prière : « Que fera un enfant pauvre dans un monde perdu ?/Je me suis levé ce matin, enchainé et captif ». Sur des batteries sèches, des orchestrations simples et des textes qui donnent des coups de pieds au derrière, le Boss construit un disque choc. En tête de la brigade irlandaise (Easy Money, Death to My Hometown, Wreching Ball), il y a cette facilité pour mélanger secousse, espoir et rébellion ancestrale.  Dans Rocky Ground, le rap de Michelle Moore est une simple référence pour un thème gospel avec Bruce en mode spirituel. Mais c’est Land of Hope and Dreams -et le saxo musculeux de Clarence Clemons- qui est le rituel le plus émouvant de l’album, adieu à l’ami dans le temps réel. Le final a quelque chose de l’espoir comme tout hymne irlandais : sur une mélodie country-western, Springsteen annonce que « nous sommes vivants » et double la mise dans le chœur : « Nos esprits renaissent pour porter le feu et allumer l’étincelle ». De nouveau, le surnom que Charly Garcia avait attaqué dans les arènes du Monumental de River Plate prend tout son sens.
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– traduit de l’espagnol (Argentine) par Quentin Jagorel-
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