Karine Tuil : « Un livre doit être dangereux »

Cycle d’interviews  «Qu’est-ce qu’écrire ? »

Nous évoquons aujourd’hui le métier d’écrivain avec Karine Tuil, auteur de nombreux romans dont Douce France et La domination.
Nous avons tenté de poser les bonnes questions, et l’on sent, dans les réponses, qu’être écrivain ne peut qu’être le choix d’une vie entière.
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Commençons par le début. Avez-vous toujours écrit ou vous souvenez d’une première fois, d’une première envie d’écrire ? Comment en êtes-vous venue à l’écriture ?

J’étais une enfant assez solitaire et je me souviens que j’écrivais des histoires, pour moi, pour me distraire, j’adorais lire. Très tôt, ma mère m’a donné à lire des textes qui lui plaisaient, nous avions de longues discussions littéraires. Certains textes pouvaient être choquants pour l’enfant ou l’adolescente que j’étais et je pense qu’inconsciemment j’ai envisagé la littérature comme un espace où la liberté était absolue, où la transgression était possible. Après mon baccalauréat, j’ai commencé mes études de droit et écrit un premier roman, à dix-neuf ans, qui n’a pas été publié, puis un second, deux ans plus tard, et enfin un troisième qui a été remarqué par Jean-Marie Rouart alors directeur du figaro littéraire à l’occasion d’un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Ce texte intitulé « Pour le Pire » a été publié en 2000, chez Plon. Je préparais alors une thèse de droit que je n’ai pas soutenue, préférant me consacrer à l’écriture. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu écrire…
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Souvent, un auteur est avant tout un lecteur. Pouvez-vous nous parler de quelques ouvrages qui vous ont marqués ? Pensez-vous que la lecture d’un livre peut changer une vie ?
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Je pourrais citer Le bruit et la fureur de Faulkner ; Le Journal de Gombrowicz ; Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez ; Molloy de Beckett ; Le bleu du ciel de Bataille ; La lettre au père, de Kafka ; Les carnets du sous-sol de Dostoïevski ; Anna Karénine de Tolstoï ; Vie et destin de Vassili Grossman – il y a tant de livres que je ne pourrais pas tous les citer. Mais je relis régulièrement les deux premiers. Et aussi… j’aime beaucoup Philip Roth.
Bien sûr, un livre peut changer une vie. Je dirais même qu’un livre doit vous changer. Comme Cioran, je considère qu’un livre doit être dangereux, qu’il doit, comme l’écrivait Kafka : « être la hache qui brise la mer gelée en nous ». Certains textes ont une dimension éthique, morale, très forte ; ils donnent à réfléchir. Je pense notamment à Vie et destin de Vassili Grossman, par exemple ou, plus récemment, à L’élimination de Rithy Pahn et Christophe Bataille.
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Avez-vous un auteur modèle ?
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Non, je n’ai pas d’auteurs modèles – seulement des sujets d’admiration. Ce qui m’intéresse, c’est de développer mon propre univers, d’avoir une langue, un style, reconnaissables – et c’est un défi. Dans son ouvrage L’urgence et la patience(Minuit), Jean-Philippe Toussait écrit : « Au-delà du langage, il reste quoi, alors, dans un livre quand on fait abstraction des personnages et de l’histoire ? Il reste l’auteur, il reste une solitude, une voix, humaine, abandonnée. » C’est cela que je recherche quand je lis un livre. Beckett, Thomas Bernhard, Céline, Joyce font partie de ces auteurs qui ont une langue, un souffle très particuliers…
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A quels types d’obstacles se heurte-t-on lorsque l’on veut devenir écrivain? Faut-il également lutter contre soi-même ?
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Cela dépend de chacun. Pour ma part, j’ai dû braver de nombreux obstacles pour écrire.
D’abord, j’ai dû rassurer mes parents, j’ai donc fait des études de droit. Ensuite, j’ai rencontré beaucoup de difficultés pour être publiée, le milieu éditorial m’était totalement inconnu, je n’envoyais mon manuscrit qu’à deux ou trois éditeurs généralement mal choisis. Par ailleurs, même après la publication, d’autres obstacles se dressent, notamment financiers. Le statut d’écrivain est particulièrement précaire. Dans le livre En dialogue avec l’époque (Editions Joseph K.), Georges Perec dit ceci – qui est d’une justesse incroyable, hélas : « La place de l’écrivain dans le monde moderne est une place précaire et pas reconnue socialement. (…) Je passe ma vie à étudier certaines propriétés du langage et je n’ai jamais été reconnu. » La question financière est importante car si l’auteur n’a pas une relative liberté matérielle il ne peut pas écrire. En témoignent les célèbres échanges entre auteurs et éditeurs sur les questions d’argent, notamment celles entre Céline et Gaston Gallimard (leur correspondance est, à ce titre, très édifiante).
Enfin, il y a la question de la difficulté même de l’écriture. Ecrire, c’est se confronter quotidiennement à l’échec. Il faut lutter contre la tentation du renoncement, une certaine inclination à l’abattement, au découragement. Ecrire, c’est faire le choix de la solitude, du retrait, d’une forme de marginalisation qui, personnellement, me convient.
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Votre ouvrage La domination explore entre autres choses l’ambiguïté de l’autofiction. Est-ce malsain d’écrire, avant toute chose, sur soi-même ?
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En littérature, rien ne me semble malsain tant que l’auteur ne fait pas l’apologie du racisme ou n’écrive un texte qui attente à la dignité humaine. Je ne porte aucun jugement moral sur la chose écrite en dehors des cas prédémment cités. Je suis absolument contre toute forme de censure. Oscar Wilde disait d’ailleurs qu’ « un livre n’est pas moral ou immoral, il est bien ou mal écrit, c’est tout. » En ce qui concerne l’autofiction, j’ai écrit avant la domination, un texte qui s’intitulait Tout sur mon frère (Grasset) qui démontait les mécanismes pervers de l’autofiction à travers l’histoire de deux frères dont l’un, écrivain, racontait dans le détail, la vie de l’autre – un trader – dans ses livres. L’autofiction m’intéresse particulièrement dans la mesure où elle est une mise en scène romancée de la vie de l’auteur mais aussi de celle de ses proches, elle implique dont des individus qui n’ont pas forcément le désir de se retrouver dans un livre. Dans Tout sur mon frère, le narrateur le dit lui-même, parlant des écrivains : « un reptile est moins venimeux. » Quand on fréquente un écrivain, on n’est pas à l’abri de cette exposition-là… Ayant une longue formation juridique, je me suis naturellement intéressée aux répercussions que cette forme de littérature pouvait avoir sur la vie privée, le droit à l’intimité. J’avais été extrêmement marquée par le texte de Serge Doubrovsky Le livre brisé (Grasset) dans lequel, au cours de l’écriture de son livre d’autofiction, la femme de l’auteur se suicidait. La culpabilité terrible que ce décès soudain a engendré chez l’auteur m’a profondément troublée.
Toutefois, j’avoue qu’il est particulièrement excitant de jouer avec les codes de l’autofiction, de les détourner. C’est ce que j’ai fait avec Douce France  et La domination qui mettaient en scène des héroïnes que certains ont pris – à tort – pour moi. Cela m’a amusée…
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Vous définissez Douce France comme un roman enquête où tous les faits sont réels et le reste est fiction. Six mois, six jours est tiré d’un fait divers. L’ancrage du roman dans le réel est-il primordial ?
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Il l’est devenu pour moi. Je m’intéresse beaucoup aux faits de société, je me nourris de mes lectures. J’avais adoré De sang froid de Truman Capote, L’adversaire d’Emmanuel Carrère. Plus récemment, Claustria de Jauffret. Il y a là un véritable enjeu littéraire pour les auteurs. Et puis, au moment de l’écriture de Douce France, j’avais en tête la phrase de Sartre : « Dévoiler, c’est changer. » Il y a quelques semaines, deux articles, l’un écrit par l’écrivain Charles Dantzig intitulé « Du populisme en littérature » et publié dans Le Monde du 19 mars ; l’autre, rédigé par Michel Crépu, ont suscité quelques réactions, notamment celle de Frédéric Beigbeder. « Si on aide tellement les réalistes, écrit Charles Dantzig, c’est qu’ils sont dans l’immédiatement compréhensible, le communément accessible, le sujet. Que périsse ce qui est la littérature même, la forme! » Or, je pense – et le travail de Jauffret, en est la preuve – qu’il est possible d’écrire un grand texte littéraire à partir d’un matériau réel, d’un fait divers. La fiction n’est pas « asservie au reportage » mais elle s’en nourrit…
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Diriez-vous que votre œuvre est marquée par un certain nombre de thèmes récurrents, qui vous sont essentiels et surgissent toujours au cours de l’écriture ? 
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Oui, les questions d’identité, de transmission, de filiation, mais aussi l’imposture, sont au coeur de mon processus romanesque. Quoique je fasse, j’y reviens toujours… je reste persuadée que chaque artiste – écrivain, cinéaste – ancre son œuvre dans une même obsession dont il explore chaque facette avec de nouvelles nuances.
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Écrire est-il un acte purement solitaire, est-ce une forme de solitude ? 
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Je suis devenu écrivain parce que j’aimais la solitude. 
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Plus encore, y a-t-il une relation entre l’écrivain et ses lecteurs ? L’écrivain écrit-il pour les lecteurs ou avant tout pour lui-même ?
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J’écris pour moi-même, j’aime me raconter des histoires, je crois que je ne cherche pas à plaire. J’irais même jusqu’à dire – au risque de choquer –  que dans le domaine littéraire, j’aime déplaire.
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Y a-t-il un désir d’écrire ? Si oui d’où naît-il ?
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Je dirais qu’il y a une impulsion forte qui naît peut-être d’une certaine incapacité à affronter le réel, d’une insatisfaction, d’une frustration. Mais je n’aime pas tellement les analyses psychologisantes. Beckett disait : « bon qu’à ça. » Cette formule me plaît…
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Pensez-vous que vous écririez de la même manière si ce n’était que pour vous, sans espoir d’être publiée ?
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Non, je ne crois pas. La publication suscite une certaine attente, génère une tension qui est nécessaire à l’écriture. Philippe Muray écrivait : « il n’y a pas de littérature sans conflit ni aggravation du conflit. » Ce conflit naît souvent de la réception du livre, par l’éditeur, les premiers lecteurs, les critiques.
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Se relire, est-ce nuire au texte ?
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Au contraire, il faut lire et relire sans cesse. Corriger. Je ne crois pas au mythe de l’inspiration. Je crois au travail, à la discipline, à la réflexion.
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Les mots, ce qu’on appelle le style, sont-ils à la source de l’histoire ou est-ce une conséquence, un reflet de ce que l’on veut dire ?
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Pour moi, ce qui importe le plus, ce qui est au cœur du processus littéraire, romanesque, c’est avant tout la langue. Je ne peux pas lire un roman dont l’auteur n’a aucun style. Quand vous lisez par exemple La pianiste de Jelinek, vous êtes d’emblée happé par la langue, la singularité du style ; l’histoire – les rapports mère/fille – est universelle.
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Comment évolue-t-on au fil des années d’écriture. Pensez-vous pouvoir encore changer radicalement dans votre manière d’écrire ?
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Cette une question très intéressante. Je cherche à me réinventer à chaque livre et je suis persuadée que l’on peut changer radicalement sa façon d’écrire. Pensez à Romain Gary qui s’est réinventé en Emile Ajar.
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Dans beaucoup de vos ouvrages, les personnages ont une relation compliquée avec leur famille, et ont du mal à comprendre, à déterminer ce qu’ils sont. Ecrire est-ce pour vous une réflexion sur l’identité ?
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Il me semble qu’on écrit pour tenter de questionner le monde, pour trouver sa place dans le monde. Lorsque j’ai pris conscience de ma judaïté et que j’ai découvert le chaos de l’Histoire, la Shoah, à travers des livres essentiellement : La nuit  d’Elie Wiesel,  Si c’est un homme de Primo Lévi mais aussi des films : Shoah de Lanzmann ou Nuit et brouillard de Resnais, ma première réaction a été la colère, la rage. Je ne comprenais pas ce qui, dans l’identité juive, dans le judaïsme (que je vivais comme un humanisme), avait pu susciter cette fureur, cette haine. J’ai lu Hannah Arendt, Jankelevitch, Hilberg, mais c’est la littérature, le roman, qui m’ont permis de cerner cette douleur-là, de vivre (sans jamais me départir de ce sentiment d’incompréhension totale.)
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Vous peignez des personnages duaux, secrets, et qui vivent de leur secret. Cette dimension psychologique fait-elle du roman une sorte de terrain d’étude, propice aux expériences ? 
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Non, la dimension psychologique ne m’intéresse pas vraiment. Je cherche à raconter une bonne histoire et à tenter de créer une langue qui me soit personnelle. Mais j’observe la société, les comportements de ceux qui la composent…
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Douce France aborde le sujet des centres de rétention et le titre  lui donne une dimension politique évidente.  Vos romans ont-ils une dimension politique ? Il y a-t-il au fil de vos écrits une forme de dénonciation ?
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Je ne cherche pas sciemment à leur donner une dimension politique mais la vie sociale, politique m’intéresse. Par ailleurs, je ne vise pas la dénonciation – c’est un terme trop fort – mais à décrire, dévoiler, montrer.
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Vous préparez actuellement une adaptation de Douce France au cinéma. Comment peut-on adapter un roman sans le trahir ? Le cinéma peut-il exprimer certaines choses face auxquelles le roman est impuissant ?
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Ce n’est pas moi mais le réalisateur Raoul Peck qui adaptera Douce France pour le cinéma. Je considère qu’une adaptation cinématographique devient un nouvel objet artistique, totalement indépendant de celui qui l’a inspiré. D’une certaine façon, le réalisateur peut et même doit trahir l’auteur. C’est sa vision qu’il nous livre, pas une simple transposition de celle de l’auteur.
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Vous êtes passionnée de cinéma. Il y a-t-il certains univers cinématographiques qui vous inspirent dans l’écriture ?
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Oui. Les films d’Audiard par exemple, ou de James Gray, m’inspirent car ils abordent souvent des thématiques que l’on retrouve dans mes livres. Je partage avec James Gray une même obsession de la filiation, de la transmission, du déterminisme. Quant à Audiard, il y a une violence contenue, une nervosité dans ses films, une tension dans la mise en scène que je ressens dans le processus d’écriture. Ecrire vous rend vulnérable, vous expose, vous électrise. C’est une forme de violence que l’on s’inflige.
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Être écrivain, est-ce un choix de vie ? Si oui, qu’implique-t-il ?
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Je ne sais pas vraiment si l’on peut parler de choix, la nécessité de l’acte d’écrire est d’une telle puissance qu’elle annihile tout doute, toute résistance, mais il est vrai que l’exercice littéraire implique le choix d’un certain mode de vie ; on ne le dit pas assez : il faut aimer la solitude. Dans son dernier roman, La grande maison, l’écrivain américain Nicole Krauss évoque cette question passionnante. Il faut parfois savoir dire non à ses amis – au risque de les perdre, de les blesser –, refuser des invitations, pour écrire. L’écriture exige des sacrifices. Vos proches doivent le comprendre et l’accepter.
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Nous aimons beaucoup ici une citation du Prix Nobel turc Orhan Pamuk : « J’écris parce que la vie, le monde, tout est incroyablement beau et étonnant. J’écris parce que je n’arrive pas à être heureux, quoi que je fasse. J’écris pour être heureux. » Ecrivez-vous pour être heureuse ?

Non… J’aime beaucoup Orhan Pamuk qui a non seulement écrit des livres magnifiques mais aussi un discours de réception à l’Académie Nobel particulièrement émouvant puisqu’il y évoque son père – la phrase que vous citez en est d’ailleurs extraite –, mais j’aurais préféré que sa citation s’arrête ici : « j’écris parce que je n’arrive pas à être heureux. » Ecrire est – pour certains – la preuve qu’ils ne peuvent pas s’adapter au monde, la seule réponse à l’absurdité de leur condition.
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Ressentez-vous parfois une certaine lassitude d’écrire ? Arrêter d’écrire, est-ce possible ? 
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Non, aucune lassitude, jamais, au contraire, plus les années passent, plus j’ai envie d’explorer de nouveaux modes d’écriture. Je ne pourrai jamais envisager une vie sans écriture – ce serait un échec, un renoncement – une ruine absolue.
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Écrire, est-ce aussi pour laisser une trace ?
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Non. Je crois que l’on existe seulement dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés.
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Entretien réalisé par Valentin Hénault
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