Degas, les dessous du nu

Qu’est-ce qu’un corps nu en peinture ? Simple, me direz-vous. C’est un corps représenté alors qu’il est dévêtu.  Eh bien pas exactement. Les choses sont plus compliquées, et plus passionnantes. Surtout avec l’arrivée de Degas*. Il invente une nouvelle langue, aussi impitoyable qu’éblouissante. Et le corps s’en trouvera métamorphosé.

Degas, « La Baigneuse » (Musée d’Orsay)

Moi nue ? Ah bon ?

Oh des nus, on en voit énormément, depuis toujours. Antiques. Bibliques. Classiques. Déesse, saintes, muses, reines. Elles ont en commun d’êtres nues par nature. Leur nudité, originelle, fait partie de leurs attributs, elles la portent comme un uniforme souvent taillé à l’identique : formes généreuses, courbes voluptueuses, expressions aguicheuses. Elles n’ont jamais été vêtues, c’est tout juste si elles savent que les vêtements existent, aussi innocentes qu’Adam et Eve avant la chute. Si bien qu’une draperie légère leur suffit, donnant l’occasion d’effets de transparence ou de somptueux plissés.
Mais c’est un nu paradoxal, tellement codifié qu’il disparaît : il se dissimule derrière sa fonction allégorique, symbolique, mythologique. Il y a un récit à servir, une idée à défendre, une leçon à donner. C’est Vénus sortant de l’eau, Suzanne et les vieillards ou Diane au bain. Tout le monde s’y colle, jusqu’aux contemporains de Degas : Ingres, Cabanel, Gérome…. Le nu est devenu convention.
Cela ne nuit ni à leur beauté, ni à leur sensualité. Mais cela fixe les rôles. Il ne s’agit pas de vraies femmes, et nous, spectateurs, pouvons nous repaître de leurs chairs sans malaise : la règle du jeu est familière. Admise.
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Coup de canif
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Mémorable -et violent- coup de canif dans le contrat académique : l’Olympia de Manet, montrée et refusée au Salon de 1865. Le dispositif est sophistiqué. En apparence, une scène connue, dans la tradition des odalisques à l’esclave (voir Titien, la Vénus d’Urbin). Sauf qu’Olympia n’est ni alanguie, ni offerte. Un chat noir se tient à ses côtés, en équivalent de son sexe. Il y a en elle une dureté proche du mépris. Elle contrôle la situation. Son regard frontal défie le spectateur et nous renvoie notre propre voyeurisme. Elle nous provoque. Pourquoi sommes-nous là ? Qu’attendons-nous de la contemplation d’une femme nue, d’une prostituée ? Manet cherchait le scandale -parfois au prix de l’authenticité de sa démarche- et l’obtint.
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« ça mon nez, Monsieur Degas ? »
Degas n’a pas la volonté de choquer. Les rivalités de salon l’indiffèrent. Inventer de l’inconnu, trouver des formes nouvelles, voilà ce qui lui importe. Il dépouille le nu de son académisme, de son symbolisme, de son idéalisation, pour resserrer son regard au plus près de la chair, sans concession. Out la muse, la princesse, toutes sorties du même moule. Son approche tient évidemment du naturalisme ambiant. Montrer la réalité. Prendre pour modèles des femmes du peuple, des prostituées, des grisettes, à l’aise avec la nudité, exemptes de coquetterie mièvre. Et surtout, ne pas les transfigurer par un titre allégorique, un message. Ses peintures ne racontent rien. Une femme nue s’appelle « femme nue », basta. Quitte à se faire taxer d’obscénité, de trivialité, de cruauté. Ou à vexer les modèles, telle cette jeune fille s’écriant « Ca mon nez Monsieur Degas ? Je n’ai jamais eu le nez fait comme ça » ! et qui fut aussitôt mise à la porte.
Degas va plus loin encore. Ses nus sont d’ici et de maintenant. Non d’un temps immémorial. Donc ces femmes ont été vêtues, et elles se sont déshabillées. Leurs vêtements traînent souvent par terre, en trait d’union entre les deux moments.
Cela ne paraît pas mais cela change tout. L’impression produite sur le regardeur est inédite. Une anecdote le montre, concernant un camarade artiste, Henri Gervex, qui peint une toile intitulée Rolla, présentée également à l’exposition Degas à Orsay.
Henri Gervex, « Rolla » (1878, Musée d’Orsay) 
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On y voit un jeune bourgeois décadent, se tenant à une fenêtre, les yeux tournés vers une prostituée nue, endormie sur un lit. Jusque-là tout va bien, c’est un nu canonique. Trop selon Degas, qui conseille à Gervex d’ajouter, au bas du lit, une nature morte montrant les vêtements de la jeune fille : corset, jupon, mais aussi le haut de forme et la canne de l’homme émergeant du linge en un symbole sans ambiguïté, le tout dans un désordre qui signe l’intensité de leurs ébats amoureux.

L’objectif est atteint : le tableau est refusé au Salon de 1878 (il rencontrera ensuite un franc succès dont Gervex se félicitera). L’irruption de l’avant, -le moment où le couple s’est dévêtu pour faire l’amour- est insoutenable, obscène. La jeune fille était consentante, réelle. L’idéalisation n’est plus possible.
Degas continue de chercher, d’avancer. Au plus près du corps… comment l’être davantage encore ? En rompant net avec les situations habituelles. Les femmes de Degas ne sont pas en train de dormir, de rêver, de lire sur un sofa. Elles se lavent, se coiffent, s’étrillent. Troublante réflexivité. « La bête humaine qui s’occupe d’elle-même », dira Degas. Tandis que lui s’occupe de leurs corps, à sa façon, en une sorte de mise en abyme équivoque et charnelle.
Elles s’occupent d’elles-mêmes avec vigueur et crudité. Une absence totale d’inhibition aussi, car ce sont des moments dont normalement personne n’est témoin. Ces femmes ne nous regardent pas, à tous les sens du terme. Et voilà que nous faisons intrusion dans leur intimité, en secret. « Degas est le maître du trou de serrure », reconnaissait Huysmans. Le virtuose du voyeurisme.
Degas, « Femme se lavant » (collection privée)
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Sans visage
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Pour en accentuer encore le côté animal, Degas réduit ces femmes à leur corps, leurs poils, leur chevelure -objet de tous les fantasmes du peintre. Le visage est dans l’ombre, si ce n’est dissimulé. Le corps est en gros plan, simplement accessoirisé par le tub, la baignoire, la serviette, une tenture. Malmené aussi. Car ce qui fascine Degas, c’est le mouvement. Torsions extrêmes, poses souvent douloureuses à tenir, acrobaties, renversements, vrilles. Vues en plongée, contre-plongée, tournant autour (Degas est aussi photographe) : tout ce qui fait saillir les muscles et jaillir la chair est expérimenté. Et pour le retranscrire, une technique de tous les possibles : le pastel. C’est avec cette craie malléable à l’infini, en épaisseur ou en transparence, qu’il atteint des sommets. Dans les années 1870-1880, il part d’un monotype, tirage à l’encre à exemplaire unique. Puis il retravaille le trait, accentue les formes, définit une géométrie nerveuse et précise qu’il met en couleurs au pastel hachuré, fondu, détrempé, devenu matière à modeler la chair sur le papier. Et c’est dans cette tension entre précision clinique du mouvement et foisonnement des textures, des couleurs, où corps et décor se répondent, qu’il atteint une beauté inconnue avant lui. Une beauté réellement vibrante, comme si on observait une femme vivre à travers un voile transparent agité par un souffle. Loin de toute vulgarité, au-delà de toute cruauté.
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Degas aimait-il les femmes ? Insolite en apparence, la question demeure. Il fut atteint de syphilis dans sa jeunesse –mais en guérit- et vécut seul avec sa gouvernante. On ne lui connaît aucune liaison durable, et son mode de vie a suscité bien des rumeurs. Van Gogh disait de lui que ce n’était pas un noceur, qu’il consacrait toute son énergie au travail.
Lui qui met les corps en pleine lumière garde le secret sur le sien. Et c’est peut-être cette distance particulière entre Degas et les femmes qui ajoute encore à la mystérieuse tension érotique parcourant ses toiles.
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Catherine Rosane
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* Exposition Degas et le Nu, jusqu’au 1er juillet au Musée d’Orsay.
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