Stig Dagerman, le drakkar ivre

Des nombreux auteurs qui ont marqué la littérature suédoise (Strindberg, Lagerlöf, Transtörmer…), peu ont eu la résonance sur l’imaginaire collectif de Stig Dagerman. Génie dans l’écrit, maudit dans la vie, les échos tragiques du destin du jeune homme s’entendent encore aujourd’hui, dans le vacarme de la postérité.

Né en 1923 dans le Nord de la Suède, Stig Dagerman grandit auprès de ses grand-parents dans une ferme, après le départ soudain de sa mère. A l’âge de 11 ans, il rejoint son père, ouvrier de classe moyenne, à Stockholm. C’est à l’âge de 19 ans que Stig commence à écrire. C’est vers le journalisme qu’il s’oriente d’abord : Bercé par l’idéologie paternelle, il devient chroniqueur culturel pour le quotidien anarchiste Arbetaren (le Travailleur). Il commence sa carrière littéraire proprement dite avec la publication en 1945 de son ouvrage OrmenLe Serpent. Le succès est au rendez-vous et le jeune homme de 22 ans se retrouve propulsé au rang d’icône de la littérature suédoise des années 1940. S’en suivent plusieurs romans, entre autre L’île des condamnés en 1946, Automne Allemand en 1947, L’Enfant Brûlé en 1948. Marié, divorcé, puis remarié en 1953 avec l’actrice à succès Anita Björk, Stig Dagerman fait l’actualité people de l’époque, se prête au jeu des interviews et au statut d’icône. Une vie rêvée, du moins en apparence.
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Pourtant, depuis 1949, Stig n’écrit plus. Sa verve littéraire l’a quitté. En 1952, dans un éclair de douleur, Stig écrit l’emblématique Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, court texte annonciateur de ce qui va suivre, ode au suicide et appel au secours. Mais les flashes sont trop aveuglants, les sourires trop forcés, l’homme trop éclipsé par l’auteur. Le 4 novembre 1954, Stig Dagerman est retrouvé mort dans son garage. Il avait jeté les clefs et allumé le moteur de sa voiture.
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Dagerman, poète maudit, fascine autant que ses écrits touchent. La tragique trajectoire de vie de ce funambule, suspendu entre vie et mort, penchant dangereusement vers l’un ou l’autre, pour se terminer par le saut final, a l’image romantique d’un Rimbaud suédois, génie littéraire et porteur d’une génération. Ses œuvres rappellent en beaucoup de point le cinéma d’un autre symbole de la Suède, Ingmar Bergman. Comme lui, il s’intéresse aux mouvements intérieurs, aux émotions enfouies et enfuies qui se cachent sous le vernis social. Les moyens d’expression, s’ils divergent, ont pourtant la même objectivité, la même crudité absurde qui seule dévoile les tourments des êtres. En particulier, le thème de la peur chez Stig Dagerman frappe par sa récurrence et sa puissance. Témoin de la guerre dans un pays qui se veut neutre, il souffre de la violence des hommes et des efforts faits pour la cacher. La peur, inhérente à la nature humaine et exacerbée par l’actualité, le mène à une réflexion intense sur les moyens non pas de l’éviter, mais au contraire de l’affronter. Dans Le Serpent, l’angoisse viscérale de ce quelque chose dont on ignore le danger, les intentions et même la présence, se trouve résorbée par le courage de la regarder en face et de l’accepter.
Cette lutte perpétuelle de l’homme, il l’admet, mais aussi la recherche. Anarchiste convaincu et utopiste, Dagerman désespère de se trouver un combat, son combat. Mais on ascendance petit-bourgeois dans la Suède prospère des années 1940 ne lui en procure pas. La neutralité de son pays le dévore : lui qui veut en être, il se consume d’avoir raté la bataille. La seule lutte que Dagerman peut finalement mener avec passion est celle contre lui-même. Porte-parole d’une génération désorientée après les affres de la guerre, il est le théoricien d’une quête de sens générale. Et pourtant, Stig ne renâcle pas devant les couvertures des magazines. Il aime les belles voitures, le cinéma, et le football ; il a un dangereux penchant pour les jeux d’argent. Ses propres contradictions, véritable désespérance, l’emprisonnent dans une quête avide d’équilibre et de buts dont il ne semble pas trouver d’issue. Dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, finalement son seul vrai manifeste, il termine : « Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre ». Stig, enfant brûlé, enfant du siècle, aux mots froids comme son pays et au cœur déchiré comme son époque, finira sa course effrénée dans le fossé. Mais dans sa quête de sens, inachevée, il laisse en héritage des œuvres dont le génie apporte consolation à sa génération. Et aux autres.
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Amandine Labansat
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[Stig Dagermarn, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud]
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