Gus Van Sant, la Genèse et l’Enéide

À la vingtième minute du film, – Elephant de Gus Van Sant, qui s’inspirait du massacre de Colombine, le 20 avril 1999, et qui obtint la Palme d’or en 2003, – John McFarland (John Robinson) sort du lycée, sans doute pour voir ce que devient son père. Il appelle un chien noir qui se tenait auprès d’un homme assis sur le sol. A-t-il un sucre à lui donner ? Le chien bondit vers sa main levée. C’est filmé au ralenti : on voit le corps de l’animal ondoyer dans l’air.

Viennent deux individus qui traversent la pelouse en sens inverse ; ils marchent vers John, l’un en treillis, l’autre tout en noir, la casquette à l’envers, tous deux portant d’énormes sacs de voyage. Ce sont les tueurs.
« Vous faites quoi ? leur demande John.
– Casse-toi et reviens pas, répond celui qui est en noir. Ça va chier. »
John a compris : il ne mourra pas.
Les tueurs, Alex (Alex Frost) et Eric (Eric Deulen), continuent leur chemin vers le lycée… – « Admettre qu’un personnage qui s’en va puisse n’être vu que de dos », disait André Gide (Journal des Faux-Monnayeurs, 2 janvier 1921), et sa phrase pourrait servir d’épigraphe à tout le film.
Plus tard, on entendra ce dialogue une seconde fois, filmé du point de vue d’Alex – celui qui parle – et d’Eric (62e minute) ; on verra John s’enfuir, courir vers des gens, tenter de les protéger : « N’entrez pas ! Il va y avoir du grabuge. » Ses avertissements ne seront pas entendus.
Plus tard encore, en quittant le cinéma, on se demandera : pourquoi Gus Van Sant a-t-il créé les personnages de John et de son père ? Pourquoi John croise-t-il un homme assis devant le lycée ? Pourquoi joue-t-il avec un chien ? Pourquoi échappe-t-il au massacre ? Pourquoi Alex a-t-il sauvé John ?
Depuis le VIIIe siècle avant J.-C., la Genèse raconte que l’Éternel envoya deux anges déguisés en voyageurs pour punir Sodome. « Lot était assis à la porte de Sodome. Quand Lot les vit, il se leva pour aller au-devant d’eux » (XIX, 1), et il leur offrit l’hospitalité. Mais les habitants de Sodome vinrent exiger de Lot qu’il leur livre les deux étrangers : « Fais-les sortir vers nous, afin que nous les connaissions » (XIX, 5). Pour éviter cette horreur, Lot proposa ses filles : « Voici, j’ai deux filles qui n’ont point connu d’homme ; je vous les amènerai dehors, et vous leur ferez ce qu’il vous plaira » (XIX, 8) ; mais les anges ôtèrent la vue aux habitants de Sodome.
Puis les anges dirent à Lot de prendre avec lui sa femme, ses filles, ses gendres, et de quitter Sodome : « Nous allons détruire ce lieu, parce que le cri contre ses habitants est grand devant l’Éternel. L’Éternel nous a envoyés pour le détruire » (XIX, 13). Lot avertit ses gendres : « ‘‘Sortez de ce lieu ; car l’Éternel va détruire la ville.’’ Mais, aux yeux de ses gendres, il parut plaisanter » (XIX, 14).
Le lendemain, « les anges insistèrent auprès de Lot » (XIX, 15) ; l’un d’eux lui dit : « Sauve-toi, pour ta vie ; ne regarde pas derrière toi, et ne t’arrête pas dans toute la plaine ; sauve-toi vers la montagne, de peur que tu ne périsses… » (XIX, 17). Alors, emmenant femme et filles, Lot quitta Sodome.
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On repère bien des similitudes entre ce texte trois fois millénaire et le film de Gus Van Sant.
Comme les habitants de Sodome s’adressant à Lot, Nathan (Nathan Tyson) demande à Carrie (Carrie Finklea) d’amener ses copines au week-end de camping qu’il organise (18e mn) ; il espère bien que ses copains les « connaîtront ». Carrie proteste mollement, mais sa réticence frappe le spectateur : il devine qu’elle est enceinte et il constate que Nathan n’en a cure.
Quand les tueurs arrivent pour détruire leur lycée, il y a un homme assis devant la porte. C’est Lot dans la Genèse, ce n’est pas John dans Elephant, mais, tout comme Lot va vers les anges, John va vers les tueurs et leur parle. Ils sont deux, comme les anges, mais un seul lui répond.
Et là, que lit-on dans la Bible ? qu’entend-on dans le film ?
« Sauve-toi », dit l’ange ; « Casse-toi » dit Alex.
L’ange poursuit : «  Ne regarde pas derrière toi… » ; Alex ajoute : « Et reviens pas ».
L’ange précise : « Nous allons détruire cette ville » ; Alex abrège : « Ça va chier ! »
Entre les deux tirades, il n’y a pas deux mots de commun, mais c’est le même texte. L’on peut d’ailleurs considérer qu’en montrant la scène deux fois, Gus Van Sant restitue l’insistance des anges.
Enfin, si John est trop jeune pour avoir des gendres, du moins alerte-t-il les gens qu’il croise ; à défaut de filles, il sauve son père. – En cela, John rappelle plutôt le héros de Virgile, Énée, fils d’Anchise.
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Impuissant devant l’incendie de Troie comme John devant celui de la high school, Énée raconte : Cessi et sublato montis genitore petiui. « Je cédai, et portant mon père, je gagnai les montagnes » (L’Énéide, 19 avant J.-C., chant II, vers 804).
André Gide, parvenu à l’âge d’Anchise, a commenté le geste d’Énée devant une poignée d’étudiants : « Il importe pour lui de ne point perdre espoir ; il doit partir à neuf, mais il emporte avec lui son vieux père dont il prend charge sur ses épaules (…) Il assume la tradition, le passé : sublato genitore. Spectacle de l’humanité » (À Naples, 1950, in Souvenirs et Voyages, Pléiade, p. 982).
Quelques chants plus tard, Énée saisit une ultime occasion de revoir Anchise, mort dans l’intervalle. Mais, pour descendre aux Enfers, il faut passer Cerbère, que la sybille de Cumes sait amadouer : « (Elle) lui jette un gâteau. Lui (Cerbère)… l’attrape au vol… Énée s’empare du passage… et il échappe rapidement à la rive du fleuve dont on ne revient pas » (VI, 419-425).
On aura reconnu le chien d’Elephant. On aura aussi reconnu la souffrance de John, dont le père (Timothy Bottoms) n’est ni vieux ni invalide, mais tout de même alcoolique. Chez John comme chez Énée, la souffrance engendre la vaillance. John ne renie pas ce père dont un autre aurait honte ; il le remplace au volant de la voiture ; il s’inquiète pour lui. Il le retrouve (68e mn), car il suffit pour cela de l’avoir recherché d’abord (63e mn) ; il l’éloigne du lycée qui brûle.
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Le cinéaste a donc inscrit sa tragédie américaine dans la culture antique et il a multiplié les ponts entre son œuvre et ses sources, – l’homme assis et son chien n’ont rien à faire là (40e mn) qu’enclencher les associations, – afin qu’on raccorde bien son film à la chute de Troie et à la destruction de Sodome. Reste à comprendre sa stratégie. L’hypothèse d’une coquetterie à l’usage des pédants risque d’en étouffer une autre, moins drôle mais plus ambitieuse : ces références portent le sens du film.
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Selon la tradition, les deux villes ont reçu le châtiment du désir : désir qui s’égare, – les gens de Sodome voulaient violer les anges ; désir qui ne se contient plus, – Pâris avait enlevé Hélène.
En ce qui concerne le récit biblique, c’est plus compliqué. L’Église s’en sert pour condamner l’homosexualité, mais il y a des objections sérieuses à cette interprétation.
Le texte dit que « toute la population était accourue (…) depuis les enfants jusqu’aux vieillards » (XIX, 3-4). Sont-ce des violeurs plausibles ? Les uns ne peuvent pas encore, les autres ne peuvent plus. Et s’ils sont homosexuels, comment croire que les filles de Lot vont leur plaire ? Les traductions récentes, la TOB (Traduction œcuménique de la Bible) exceptée, caviardent le texte pour ne retenir que son sens sexuel – un sens possible, mais est-ce le seul ? Le verbe hébreu qui signifie connaître n’a pas toujours le « sens biblique » qu’on lui attribue. Il se pourrait que, dans un contexte de guerre, les habitants de Sodome veuillent simplement voir les étrangers que Lot reçoit. Leur péché serait alors le refus de l’hospitalité, péché quasi inexistant pour la morale chrétienne, mais très grave dans la culture hébraïque.
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Entre les deux lectures, Gus Van Sant ne choisit pas.
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Le film comporte un débat, d’ailleurs inepte, sur l’homosexualité, et Nate (Jason Seitz), qui y participe, sera tué (16e et 65e mn). Mais, à de menus indices, – la blondeur de John, la Lettre à Élise qu’Alex joue au piano (44e mn) comme le faisait Tadzio (Bjorn Andresen), – on sent un hommage à Mort à Venise, le film « homosexuel » de Luchino Visconti (1971). En outre, l’hétérosexualité n’est pas mieux traitée : on a vu le projet de Nathan. Lui aussi mourra, et devant des quartiers de viande, car Nathan et Carrie, – quoiqu’elle renâcle, elle est quand même complice, – sont de la viande l’un pour l’autre, de la chair à consommer (74e mn).
Ce que le film montre surtout, ce sont des adolescents fermés sur leur petite bande – et aussitôt hostiles aux autres (21e et 31e mn) – ou fermés sur eux-mêmes. C’est le cas de Michelle (Kristen Hicks), laide, méprisée, abattue (64e mn) ; c’est aussi, en plus joli, le cas d’Elias (Elias McConnell). Avec son appareil-photo, il ne fait que mettre en boîte ceux qu’il rencontre (20e, 33e et 56e mn) ; à sa façon, il mitraille. Il semble en attirer plus d’une (24e et 33e mn), mais quelle attention accorde-t-il à ce qui n’est pas la photo ? Un doute subsiste sur son sort. On a pourtant peine à croire qu’il ait survécu, car c’est tout le contraire de John, qui, sans coller personne, a pour chacun un regard, un mot, presque un sourire.
Or Alex a l’air de savoir ce qu’il fait quand il épargne John, de même qu’il a ses raisons de définir les sportifs comme « les plus belles cibles » : ses persécuteurs en font partie, son père aussi (21e, 51e et 60e mn).
Parmi les sportifs, le seul attachant s’appelle Benny (Bennie Dixon). Mais Benny dépasse tout ce qu’on peut imaginer en surdité et en aveuglement. Ni les tirs ni un début d’incendie ne l’alarment ; un cadavre ne l’effraie pas ; il ne verrait pas un éléphant dans un corridor. S’estime-t-il invincible ? Se croit-il immortel ? Son physique de mâle puissant le suggère, qui ne le sauvera pas (69e mn). Se voir beau comme un dieu lui fait oublier qu’il n’est qu’un homme.
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Par une sorte de justice distributive, Gus Van Sant nous met en garde contre l’individualisme, le narcissisme qu’illustrent les Trois Grâces futiles, capricieuses et jalouses (Nicole George, Brittany Mountain et Jordan Taylor), le mépris des élèves, incarné par Mr Luce (Matt Malloy), – bref : le refus de l’hospitalité. Et, quoiqu’il suive la Genèse, le cinéaste ne blâme pas l’homosexualité ; il nous fait même regretter, dans l’instant de grâce où on les voit sous la douche (59e mn), qu’Alex et Eric n’aient pas su s’aimer : ça aurait fait des morts en moins.
Aimer est le conseil du film.
Travailler aussi aurait pu faire un bon conseil, comme l’indique la rigueur d’Elias (28e-30e mn), mais on ne saurait prouver tant de vérités en 78 minutes et le travail, même celui du réalisateur, exige la solitude.
Or c’est la solitude qu’il faut rompre quand elle n’est qu’égocentrisme. Acadia est comme sauvée par le baiser qu’elle dépose sur la joue de John (15e mn). Des lycéens que les cartons nomment, John et Acadia (Alicia Miles) sont les seuls dont on soit sûrs que le cinéaste les a soustraits au massacre. C’est aussi qu’on les a vu s’occuper des autres ; et, depuis Adam et Ève (Genèse, II, 7-IV, 2), depuis l’arche de Noé (VI, 8-VIII, 19), on sait qu’un couple suffit pour relancer l’humanité.
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« Femme Narsès. – Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
Électre. – Demande au mendiant. Il le sait.
Le mendiant. – Cela a un beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore » (Jean Giraudoux, Électre, 1937, acte II, scène X).
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Gus Van Sant a créé John pour nous dire que l’humanité garde toutes ses chances, à condition d’emporter avec soi, de garder vive et de consulter souvent sa mémoire : le père de John, Visconti, Beethoven, Shakespeare, – Alex cite Macbeth, acte I, scène I,  à la 70e mn, – la Genèse, l’Énéide.
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François Comba
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