Ghada Amer: Cultiver l’ambiguïté et les contradictions

Née dans les années 1960 au Caire, Ghada Amer a fait des études en France qu’elle conclut en 1989. Empreinte de l’art occidental qu’elle a étudié et dont elle est entourée et de l’art islamique auprès duquel elle a grandi, Ghada Amer ne cherche pas à se soumettre aux cadres de ceux-ci. Son travail joue sur les ambiguïtés et les trompe l’œil.

Ainsi, vient la première ambiguïté de son œuvre : une ambiguïté visuelle. Sur l’œuvre ici, intitulée « Green Paradise », le premier réflexe visuel est celui de reconnaître des coups de pinceau violents et des coulures. Pourtant aucune peinture n’est utilisée. Ghada Amer s’est spécialisée dans l’usage de la broderie pour faire naître son art. Elle brode sur toile tout en laissant les restes de fils apparents et négligemment visibles.

Alors suit une nouvelle ambiguïté, celle-ci matérielle. On pourrait penser qu’elle innove dans l’art contemporain par l’usage de ce médium, pourtant, celui-ci est traditionnellement conçu comme traditionnel voire comme un symbole de conformisme de la femme. La technique devient un moyen de confronter la vision traditionnelle de l’art en la défiant par un matériau ancien remis au goût du jour et empreint de féminité. Cette vision de la femme va être omniprésente dans les toiles de l’artiste.

L’ambiguïté devient alors celle du sujet.

L’artiste s’attaque à des sujets plutôt inconnus de l’art occidental et bannis de l’art oriental ; celui du plaisir sexuel et de l’amour voire de l’homosexualité féminine.  En effet, si l’on regarde de plus près la toile ci-dessus, nous pouvons distinguer des femmes en train de se masturber. Invisibles au premier regard, cette sensualité féminine est directement inspirée de revues pornographiques pour hommes. Ce sont donc bel et bien des femmes mises en scène pour un public hétérosexuel et masculin que Ghada Amer reprend, mêlant ainsi, art et culture populaire. Un certain malaise saisit le spectateur lorsque ces images apparaissent entre les fils. Ghada Amer fait de nous des voyeurs décomplexés. Elle répond à un besoin de voyeurisme, jetant alors le corps de la femme en proie aux pires fantasmes, aux perversions de chacun. Dans cette seconde toile intitulée « Shahrazad », la femme a une position sexuelle d’offrande. Mais que cherche-t-elle à transmettre alors ? L’ambiguïté du sens sacralise toute l’ampleur de son œuvre.

Elle ne cherche pas à dénoncer,  ni à prendre parti car pour elle, « le féminisme et la séduction ne sont pas incompatibles ». Cependant, en cultivant cette ambiguïté à la fois matérielle, picturale et du sujet, elle joue le jeu d’Adorno de refus de la dénonciation explicite. L’œuvre n’a pas plus de sens que celui de représenter la société à un instant T. Si le travail avait un message, il en deviendrait tout de suite vain, vide, partial et trompeur. Elle exhibe alors au sens propre comme au figuré la société actuelle et le rôle de la femme dans celle-ci. Ces contradictions que nous avons relevées participent de la croisade que l’artiste mène contre le conformisme artistique et les hiérarchies, à la fois de matériau (la broderie), d’inspiration (la pornographie), de bienséance… Elle va même jusqu’à s’inspirer d’œuvres canoniques pour faire valoir son rejet des hiérarchies artistiques, notamment celles de Picasso ou d’Ingres. L’intégralité de ses travaux se base sur une rivalité. En faisant de nous de perpétuels surpris et des voyeurs, Ghada Amer interroge les supports et les thèmes, brouillant les hiérarchies de genres, de conceptions et surtout de noblesse. Quel sujet, quel support, quelle technique, quel positionnement est assez noble, à présent, pour être appelé « art » ?
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Clémence Bourillon
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