Dostoïevski: « J’ai un projet : devenir fou »

Dostoïevski a peut-être été un dieu sur terre, pauvre dieu rongé par la foi, le doute, le temporel, grignoté par le besoin lancinant d’accoucher enfin de son mal, de cette oeuvre, de son fardeau. Chaque livre signé de sa main renferme un essaim de personnages, une nuée d’alcooliques, d’athées et de croyants, d’anarchistes et de conservateurs, de femmes hautaines et de de vies maudites, qui appartiennent tous à l’auteur.

« Dans la riche personnalité de Dostoïevski, on pourrait distinguer quatre aspects : l’écrivain, le névrosé, le moraliste et le prêcheur » – Sigmund Freud

J’hésite toujours, avant que de me plonger dans la découverte d’un livre ou d’une oeuvre d’art, à aborder la question de l’auteur. Le livre n’est pas l’auteur, c’est un texte, en prose ou en vers, une production artistique, intellectuelle et esthétique ; mais ici on ne peut faire l’impasse sur la conscience subjective qui pense cette oeuvre. Dostoïevski en effet, s’est jeté dans son oeuvre. Et l’oeuvre éclaire l’homme autant que l’homme éclaire l’oeuvre. Né en 1821 à Moscou, fils d’un propriétaire terrestre, Fëdor Mikhaïlovitch Dostoïevski perd sa mère alors qu’il a 16 ans. Deux années plus tard, alors qu’il est étudiant à l’Ecole supérieure des Ingénieurs militaires de Saint-Pétersbourg, son père est assassiné par ses serfs. Cette mort marque profondément le jeune Dostoïevski qui, enfant, craignait son père, aux tendances alcooliques, et trouvait souvent l’affection qui lui manquait chez les serfs. Dostoïevski est un homme étrange, en proie aux crises d’épilepsie, à l’âme sombre et au délire. Il mène une vie désordonnée, manque toujours d’argent (comme en témoignent les nombreuses lettres dans lesquelles il supplie son frère Michel de lui envoyer quelques roubles), et entretient des relations troubles. Il se met, à partir de l’année 1847, peut-être davantage par curiosité intellectuelle et humaine que par conviction politique, à fréquenter le cercle réuni autour de Pétrachevski, lors des vendredis dédiés à débattre de la prochaine révolution socialiste en Russie. Après l’arrestation de tous les membres du cercle pour avoir attenté à la sécurité de l’Empire, Dostoïevski est condamné, comme ses compagnons, à être pendu sur la place Sémionovski. Au dernier moment le tsar offre sa grâce aux condamnés, qui sont envoyés au bagne en Sibérie. Cette imminence de la mort, de l’exécution, hantera Dostoïevski toute sa vie durant, et nous la retrouvons dans L’Idiot : «Peut-être existe-t-il de par le monde un homme auquel on a lu sa condamnation, de manière à lui imposer cette torture, pour lui dire ensuite : « Va, tu es gracié! » Cet homme-là pourrait peut-être raconter ce qu’il a ressenti. C’est de ce tourment que le Christ a parlé. Non! on n’a pas le droit de traiter ainsi la personne humaine. »

Dostoïevski passera cinq ans dans le camp de travaux forcés de Omsk, jusqu’en 1854. Cette expérience le changera profondément. Du bagne, il fait une expérience édifiante : ainsi que nous le voyons dans plusieurs de ses oeuvres, il admire les condamnés, dans lesquels il voit l’humain, humilié, maltraité, pécheur, et pourtant bon… Dostoïevski ressort transformé de ces années d’exil : il conçoit une admiration et un dévouement sans bornes pour le tsar, qui l’a pourtant condamné. C’est aussi le début de sa fièvre nationaliste, de la fierté démesurée qu’il ressent pour sa sainte Russie.

Et la religion… Dostoïevski a réussi à se procurer La Bible au bagne, seul livre disponible. La question de Dieu ne le laissera désormais plus en paix, tous ses écrits sont empreints d’une foi violente, d’un mysticisme même, et en même temps, d’un doute : si Dieu existe, comment peut-il laisser les personnes les plus innocentes souffrir ? Comment peut-il tolérer la mort de jeunes enfants ? Le rapport passionné de Dostoïevski à Dieu le fait se confesser à chaque ligne… Car il a été un grand pécheur. Sa vie est traversée par l’angoisse du péché, et ici, il faut parler d’un épisode qui a peut-être eu réellement lieu, et qui fait partie de la confession de Stavroguine, dans Les Démons (passage qui fut longtemps censuré) : il confesse un viol commis sur une petite fille, qui va ensuite se pendre… et Stavroguine, lui, attend dans la pièce à côté que l’enfant ait terminé. Les biographes de Dostoïevski témoignent d’un évènement dramatique dans la vie de l’auteur, et toujours passé sous silence par ceux qui ont pu en prendre connaissance…

Les personnages de Dostoïevski sont tous opposés en apparence, mais ont en commun un esprit malade, des nerfs exaltés, une manie. Une manie, car ils ne peuvent se vivre dans la raison, celle-ci semble déficiente, et les personnages, dès lors qu’une idée ou un désir naît en eux, y sont soumis. Prenons Raskolnikov, dans Crime et Châtiment : cet ancien étudiant, obligé d’abandonner ses études de droit par manque d’argent, entend devenir Napoléon. Il tue une vieille usurière, pour l’argent et par conviction : « La nature, on la corrige, on la redresse, sans cela on serait submergé par les préjugés ». Mais quand l’entreprise est achevée et ratée, il ne remet pas en cause son idée motrice.

Dans Les Démons, Chatov projette de se suicider pour se faire Dieu dans un monde sans Dieu. Ivan Karamazov, dans Les Frères Karamazov, est un jeune libertaire aux idées nihilistes et athées… C’est lui qui dira « Si Dieu n’existe pas, tout est permis ». C’est lorsque Dieu disparaît de l’âme des personnages que ceux-ci courent irrémédiablement à leur perte. Dieu est l’épicentre de l’hystérie et de la névrose chez les personnages de Dostoïevski, toutes les querelles et tous les comportements s’y ramènent.

L’énergie délirante est au coeur de ses textes, elle fait partie des contradictions de l’oeuvre et de l’homme : il laissait vivre les contradictions en lui, se laissait submerger par elles, pour le meilleur et pour le pire ; ainsi que ses crises d’épilepsie. Le trouble du corps est une conséquence du trouble des nerfs, du trouble de l’esprit : il revendiquait ses crises d’épilepsie, et en faisait une caractéristique de certains de ses personnages (Le prince Muychkine dans L’Idiot pour exemple). La folie s’extériorise, le corps et l’âme sont indissociables.

« Il est même à remarquer que la plupart de ces bienfaiteurs et guides de l’humanité ont fait couler des torrents de sang. J’en conclus en un mot, que tous, non seulement les grands hommes, mais ceux qui s’élèvent tant soit peu au-dessus du niveau moyen et sont capables de prononcer quelques paroles neuves, sont de par leur nature même et nécessairement des criminels, à un degré variable naturellement ». « « J’ai seulement insinué que l’homme extraordinaire a le droit, pas le droit légal naturellement, mais le droit moral de permettre à sa conscience de franchir… certains obstacles et cela seulement dans le cas où l’exige la réalisation de son idée (bienfaisante peut-être pour l’humanité tout entière » (Crime et Châtiment, troisième partie, chapitre V). Le mal est pour Dostoïevski une composante essentielle de la vie humaine et de la création. L’énergie créatrice est soulevée par le mal, qui est transfiguré à travers l’oeuvre, en bien. Le mal est chez les figures de ces oeuvres, l’affirmation au monde d’une volonté de puissance. Lui, véritable mystique, ose s’humilier, au sens de l’humilité, devant les pécheurs, ainsi que de nombreux personnages de son oeuvres : Les Frères Karamazov : le starets Zosime s’agenouille devant Dmitri, homme débauché. L’homme pénétré par Dieu aime le pécheur, et lui-même n’en est-il pas un ? L’homme de Dieu, dans son geste, comprend certainement que le mal n’est qu’une étape de transition, indispensable, vers la découverte du bien. Raskolnikov, lorsqu’il est condamné à la déportation en Sibérie pour son crime, a découvert la religion, et est heureux, chaque jour de sa condamnation qui passe, il est devenu un homme nouveau, il est avide des épreuves qui le confirmeront dans sa foi, à peine se souvient-il de sa vie antérieure, vie d’orgueil et de bassesse… Dostoïevski est un homme de Dieu, un mystique, il semble ressentir Dieu, le remercier. Et pourtant, il sait que le mal est inhérent au bien. Qu’il faut accepter l’existence du mal. Peut-être une phrase de Walter Rathenau nous permettra d’éclairer ce point : « (…) Un individu ne peut prendre conscience de son âme qu’en plongeant dans la souffrance, et dans l’abîme du péché ».

Le sujet des oeuvres de Dostoïevski, c’est l’homme, l’homme retors, vicieux, perdu, mystique, léger, possédé ; toujours l’on assiste à une lutte entre l’homme et lui-même ; et c’est ce qui fera dire à Nietzsche : « Dostoïevski, le seul qui m’ait appris quelque chose en psychologie ». Lire Dostoïevski, c’est se plonger dans ce qu’il y a de plus humain, de mieux enfoui, de plus vrai.

C’est découvrir une humanité effrayante et pathétique, celle qui est si bien cachée et si vraie. C’est être envahi par l’angoisse, par un vertige en face de cette plongée dans l’être.

Le projet de Dostoïevski, devenir fou, qu’il énonce dans une lettre à son frère alors qu’il en est à ses débuts dans la littérature, est, mieux que réussi, dépassé.

Shannah Mehidi

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