Du deux-points dans « Les Mots » de Jean-Paul Sartre

Il n’y a pas que des mots dans Les Mots, il y a aussi des signes de ponctuation. Le deux-points abonde. Dans l’édition Pléiade, en page pleine, on en trouve huit p. 6, onze p. 16, huit p. 26, douze p. 36, sept p. 46, neuf p. 56… Pour comparer, reportons-nous à Si le grain ne meurt (André Gide, 1926, in Souvenirs et Voyages, Pléiade), l’autre grande autobiographie du siècle : il y a un deux-points p. 92, deux p. 102, deux p. 112, deux p. 122, deux p. 132. L’écart est net. On peut « passer outre » comme disait souvent Gide, mais toujours d’autre chose ; on peut aussi se demander quel sens – signification et direction – cela donne au texte de Sartre.

Depuis Aristophane de Byzance (257-180), le bibliothécaire d’Alexandrie qui l’inventa, la ponctuation s’est affinée. Le deux-points n’apparaît – ponctuellement… – qu’au XIIIe siècle. En 1540, Dolet, l’imprimeur lyonnais de Rabelais, l’appelle comma. Furetière précise qu’il marque « la pause où on peut reprendre haleine », mais il ne lui assigne pas d’usage particulier. Devant les citations, les typographes d’alors plaçaient des points-virgules. Entre Furetière (1690) et Littré (1877), le deux-points et le point-virgule échangent leurs fonctions. Littré et encore Grevisse (1936), que nous suivons ici, l’écrivent avec un trait d’union ; Alain Rey prêche la désunion.
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Selon Jacques Drillon (Traité de la ponctuation française, Tel, 1991), que je pille et concasse, le deux-points sert d’introducteur ; il présente une citation, un discours, un dialogue, ou une énumération, une liste. À quoi s’ajoute un usage récent : « annoncer l’analyse, l’explication, la cause, la conséquence, la synthèse de ce qui précède » (Grevisse, rééd. 1975).
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Au fil du temps, on relève quelques deux-points inattendus, franchement hardis, qui ont fait date mais pas école.
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Par exemple chez Nerval, dans le recueil Les Chimères qui prolonge Les Filles du feu (1854). Le sixième sonnet, Artémis, compte quatre deux-points, systématiquement placés à la fin du deuxième vers de chaque strophe.
Voici, pour mémoire, le premier quatrain :
La Treizième revient… C’est encor la première ;
Et c’est toujours la seule, – ou c’est le seul moment :
Car es-tu reine, ô toi ! la première ou dernière ?
Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…
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À l’instar de celui-ci, les deux-points suivants nous confrontent à une obscurité. Elle se résout par le saut d’un plan à l’autre : l’ici-bas des « amants » avant chaque deux-points ; « le désert des cieux » après. Ce signe de ponctuation – qui revient comme à heure fixe – permet d’interrompre la ronde des heures suggérée par l’incipit ; il donne accès à une vérité, mais c’est une béance, puisque le Temps ne s’abolit que dans la mort, puisque le ciel est vide.
Ou encore chez Marcel Aymé, qui écrit : « Elle est morte : elle est morte » (La Jument verte, 1933). La première principale est strictement informative alors que la seconde suggère la stupeur, le désarroi, l’hébétude, une douleur qui laisse sans voix. Le deux-points esquive l’inexprimable – une émotion bien entendu, – mais, graphiquement, comme un smiley, il l’offre en partage.
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Dans Les Mots, si la plupart des deux-points restent orthodoxes, il en est d’autres plus typiques du XXesiècle, – son esthétique de la surprise et de l’ellipse. Tel deux-points annonce une cause et équivaut à un « parce que » : « Elle détesta son voyage de noces : il l’avait enlevée avant la fin du repas et jetée dans un train » (p. 4). Ce deux-points produit l’impression d’un récit rapide, enlevé, et cette impression a sans doute contribué au succès du livre.
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Je soupçonne Sartre de s’être un peu ennuyé en lisant, sinon les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), du moins La Force de l’âge ou La Force des choses, et d’en avoir déduit quelques impératifs : faire bref, faire vif ; éviter le ton monocorde et solennel ; préférer la caricature à la nuance, l’ironie à la nostalgie, la tendresse à l’amertume. Chaque phrase, solennelle et pompeuse, de Simone de Beauvoir, comme la main du roi Midas, loin de restituer les vibrations de la vie, changeait en or le passé qu’elle évoquait ; elle enfermait son auteur dans un écrin de marbre et l’y figeait. Au contraire, la phrase de Sartre semble courir, jouer avec nous, danser, bondir. Sartre parle beaucoup de photographie et de cinéma dans Les Mots, et ces deux techniques semblent justement le guider, alors que Beauvoir en est restée, si j’ose dire, à l’âge de pierre, à l’âge de la sculpture. Elle use du deux-points, mais de façon telle que ça rallonge sa phrase, ça la ralentit.
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La vertu du deux-points tel que Sartre l’utilise, c’est de réussir de saisissants raccourcis qui, à leur tour, créent les conditions d’une certaine complicité, d’une sorte de connivence avec le lecteur.
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Ces deux-points sont loin d’avoir la même valeur – disons une fonction constante ou la même signification. Selon les cas, il remplace un « voici », un « c’est-à-dire », un « car », un « donc »… Quelquefois, on est bien en peine de dire à quoi il correspond. Voyons plutôt ceci – il y a deux deux-points dans la même phrase : « Elle ne me donne pas d’ordres d’ailleurs : elle esquisse en mots légers un avenir qu’elle me loue de bien vouloir réaliser : « Mon petit chéri sera bien mignon, bien raisonnable, il va se laisser mettre des gouttes dans le nez bien gentiment » (p. 10). Le deuxième deux-points annonce une citation ; même si elle est inévitablement controuvée, c’est normal. Mais le premier est plus étrange ; on n’y prend pas garde, mais si l’on s’y arrête, on ne parvient pas à en déterminer le sens.
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Même chose dans cette phrase admirable, souvent citée : « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres » (p. 20). À strictement parler, le deux-points suggère un dialogue imaginaire dans lequel le lecteur silencieux ne demanderait pas « Comment ? » mais « Où ça ? », ce qui paraît peu plausible. Le sens que Sartre donne à tels deux-points reste donc passablement obscur. Mais il en résulte, dans cette phrase, une sorte de grâce poétique : un livre n’est pas un objet anodin ; et dans l’idée que le livre puisse être l’alpha et l’oméga d’une vie, qu’un homme puisse au moins savoir une chose de sa mort : elle s’accomplira dans un décor aussi serein qu’une bibliothèque et la dignité de ce décor, fragment d’éternité, conjurera en partie la gravité de l’événement, cette idée a une puissance émotive qui s’approche de la poésie parce qu’elle lui emprunte ses thèmes et ses insignes : l’amour, la solitude, le temps, la mort, le sacré, l’idéal…
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Reste que ces deux-points sont fort peu rigoureux et Sartre était assez rigoureux pour le savoir ; il comptait sur le charme qu’ils répandraient, qu’ils répandent d’ailleurs, sur l’ensemble du texte, pour en faire oublier l’absurdité.
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Son habileté consiste donc à combiner trois usages du deux-points : le premier, conforme à la tradition, pour annoncer une citation, ce qui habitue l’œil à voir beaucoup de deux-points ; le deuxième, de façon encore très acceptable, en guise d’articulation logique ; et un troisième, dont on ressent les effets, dont on devine les motivations, mais impossible à justifier. Cette troisième forme de recours au deux-points est du reste assez commune aux écrivains du second XXe siècle. Elle a donné lieu à ce joli commentaire de Julien Gracq :
« Dans le deux-points s’embusque une fonction (…) d’élimination ; il marque la place d’un mini-effondrement dans le discours (…) Il y a toujours dans l’emploi du deux-points la trace d’un menu court-circuit. Il marque aussi, à l’intérieur du discours lié, un début de transgression du style télégraphique (…) Tout style impatient, soucieux de rapidité, tout style qui tend à faire sauter les chaînons intermédiaires a spécialement affaire à lui comme économiseur, péremptoire et expéditif » (En lisant, en écrivant, José Corti, 1981).
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L’on aura noté : « péremptoire et expéditif »… Eh bien, justement, c’est l’effet que Sartre obtient – à moins que ce soit le but même de sa démarche que l’abondance des deux-points trahirait. On a moins l’impression de lire un récit qu’un essai. Sartre feint de se raconter, mais au fond, il prétend s’expliquer, il se démonte et se démontre, bien plus qu’il ne se montre. George Sand reprochait au deux-points son ton « doctoral » ; dans Les Mots, le professeur Sartre fait cours sur lui-même. Le cours est vivant, mais le récit est béant d’innombrables trous – sur son beau-père qu’il détestait presque autant que Baudelaire avait détesté le sien, sur sa puberté, etc. Le deux-points dans Les Mots ne se contente pas de relier, il enjambe ; il masque tout ce que – sa mère vivait toujours – l’autobiographe n’avait nulle envie d’avouer. Sa clarté est trompeuse ; c’est la clarté de l’éblouissement, qui aveugle.
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Dans les deux-points de Sartre se retrouvent plus ou moins le saut de Nerval, le silence de Marcel Aymé, le court-circuit de Julien Gracq. Ils inclinent le récit, souvent vers l’essai, parfois vers la poésie.
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François Comba
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