Noir c’est noir (ou pas)

En 2013 ouvrira à Rodez le musée Soulages. Combien d’artistes peuvent se targuer d’avoir, de leur vivant, un musée qui leur soit consacré ? Soulages a connu très vite la consécration. Il n’a pas 30 ans quand le conservateur du MoMa de New York lui rend visite et lui achète une peinture au brou de noix. Célèbre et célébrée, l’œuvre de Soulages reste étonnamment singulière. Elle fascine, elle exaspère. Mais pourquoi tant de noir ?

Pierre Soulages – Peinture 324 x 181 cm, 19 février 2009, Polyptique.
Collection particulière

Nuit magique

1979. Soulages a 50 ans et peint depuis plus de trente ans. Des ruptures, des évolutions, il en a connu dans son travail. Mais aucune comme celle de cette nuit de janvier. Soulages est à Sète, dans sa maison achetée en 1959. Soulages ne faisant rien comme les autres travaille souvent la nuit, en posant ses toiles à plat, au sol. Une nuit donc, il « patauge » dans le « marécage » de la matière, et il se retrouve avec une toile entièrement noire, dont il ne sait que faire, dans laquelle il ne voit rien. Il la laisse, va se coucher et y retourne le lendemain. Il découvre qu’il s’est passé quelque chose d’essentiel : sur cette surface entièrement noire, la lumière se réfléchit d’une manière totalement nouvelle. L’ « Outrenoir » est né : « un autre pays, un champ mental autre que celui atteint par le noir habituel ». « Au-delà du noir, une lumière reflétée, transmutée par le noir. Un noir qui cessant de l’être, devient émetteur de clarté, d’une lumière secrète. Ce n’était surtout pas un phénomène optique mais quelque chose de très profond, allant loin en moi. Une expérience intérieure ».
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C’est une révélation. Et une conception totalement nouvelle de la peinture. Car la toile, ce n’est pas la surface noire, c’est ce que renvoie le noir, c’est « la lumière réfléchie par un état de surface du noir ».
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Soulages, Peinture 162x127cm, 14 avril 1979
Première toile après la révolution de 1979.

Mon Soulages à moi

Le noir réfléchit la lumière. Il la renvoie vers le spectateur. Donc la toile, son effet si l’on peut dire, est en dehors de la toile. Pas derrière, comme du temps de la peinture classique avec la perspective (où l’objet du tableau est au fond, derrière le plan de la toile). Les données de la peinture classique sont totalement transformées.
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Pas dessus non plus, comme la plupart des œuvres contemporaines. Car le champ de la toile n’est pas le plan de la toile elle-même. L’effet de la toile est devant, là où se trouve le spectateur- que Soulages appelle le regardeur. Le regardeur est au centre de ce dispositif, au centre de l’effet de la toile. De fait, si je bouge, la toile change, puisque la lumière varie en fonction du lieu que j’occupe. Il m’appartient de choisir mon angle, et mon expérience. De créer mon Soulages.
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Nouveau rapport à l’espace, mais au temps aussi, puisque la toile se transforme en fonction de la lumière, des heures qui passent. « Sous une lumière naturelle, la clarté venant du noir évolue avec l’écoulement du temps ; la toile diffère à chaque instant ». A la fois récepteur et transmetteur de rayons lumineux, le noir devient lieu d’échanges multiples avec la lumière physique. La peinture de Soulages n’existe que dans l’immédiateté. Alors que les peintures représentatives renvoient au moment de ce qui est représenté, donc au passé : quelque chose a eu lieu, et la toile en rend compte. Les toiles de Soulages sont présentes seulement à l’instant où elles sont vues, dans le regard du spectateur. C’est une dimension essentielle pour Soulages : la peinture est un « rapport entre la chose qu’elle est, celui qui l’a faite, et celui qui la regarde ».
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 C’est aussi en raison du rapport au regardeur qu’à partir d’une certaine période, les toiles ne sont plus fixées au mur. Elles sont suspendues dans le vide, entre sol et plafond. Ce ne sont pas des toiles, ce sont des tableaux-choses, des tableaux-matières. On peut en faire le tour, décider d’où les regarder. « Sinon, elles deviennent fenêtres » et ouvrent sur autre chose. Là, elles sont murs, on ne les traverse pas du regard. C’est à ce titre qu’elles réfléchissent la lumière.
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Rétrospective Soulages au Centre Pompidou, hiver 2010

.« L’outil n’est pas le noir, c’est la lumière ».

Plus le tableau est grand, plus le jeu de contrastes et le nombre de variations se multiplient. Entre 1979 et 1996, Soulages réalise près de 50 polyptiques. Parfois, les panneaux sont séparés de quelques centimètres, ce qui permet de réintroduire le blanc. Certains motifs traversent l’ensemble du tableau, sur fond de coups de brosse rapides. Le regard suit des lignes multiples, qui orientent son chemin. Il y a des tensions, des oppositions. Le regard glisse ou accroche. Cette construction par zones mises en relation est l’une des caractéristiques de l’œuvre de Soulages. Ces interactions sont multipliées par la taille de l’œuvre. Plus l’œuvre est grande, plus elle offre de propositions de parcours.
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Mais qu’est-ce qui distingue une toile noire d’une autre toile noire ? Tout. Le noir est l’endroit de toutes les variations. Il varie selon les outils utilisés : aplats avec lames en métal ou en cuir, stries avec brosses. Tout se passe comme s’il y avait deux vitesses de la lumière : un rayon, un éclat, rapide, sur les surfaces striées, irrégulières où la lumière est capturée. Une lenteur sur les surfaces lisses. Toutes ces modifications provoquent des modifications de valeur du noir. Pour cette raison, le terme « monochrome » n’a jamais convenu aux peintures de Soulages. « L’outil n’est pas le noir, c’est la lumière ».
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Il n’y a pas de case où ranger l’œuvre de Soulages. Elle n’appartient à aucun mouvement, ne se décline ni en rupture ni en regard de ce qui l’a précédée. « Je ne suis pas un peintre abstrait, ni un peintre figuratif, mais un peintre concret ». Il n’est pas conceptuel non plus. Il efface toute trace de la subjectivité affective de l’artiste. Il ne prend appui sur aucun objet, aucun paysage.
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D’où vient alors l’émotion puissante que l’on ressent devant son travail ? De la liberté de la toile, des surprises qu’elle réserve. C’est une peinture qui accueille l’accident.
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Mais surtout d’une expérience sensorielle totale et inédite, qui nous inclut dans le dispositif. Je regarde, donc je crée. Je bouge, je reviens plus tard, la toile a disparu, à la place c’en est une autre. Expérience éminemment poétique. A accomplir dès maintenant au Centre Pompidou, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, au Musée Fabre de Montpellier, à l’abbatiale de Conques, dont il a réalisé les sublimes vitraux. Et l’année prochaine dans le cadre sur mesure du musée de Rodez et de ses monolithes d’acier.
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Catherine Rosane
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