Cocteau et l’opium

« L’opium dégage l’esprit, jamais il ne rend spirituel. »

De décembre 1928 à avril 1929, Jean Cocteau est hospitalisé à la clinique de saint Cloud afin de subir une cure de désintoxication de l’opium. Cinq longs mois qui comportent les dix-sept jours que nécessite l’écriture des « Enfants terribles ». Cinq longs mois au cours desquels il couche sur papier, entre mots et dessins, les souvenirs des volutes d’opium, les visages, les oeuvres aimés, et lui-même. Car cinq mois sans opium, dans une chambre d’hôpital, confrontent Cocteau avec lui-même. Plus de sortie possible, plus d’envol dans la fumée… Cocteau se trouve seul, malade, insomniaque. Il écrit, et « verse des pièces à charge et à décharge au dossier du procès de l’opium ». Le procès de l’opium, par ceux qui ne fument pas, et aussi par Cocteau. Ce procès n’est que l’occasion d’un procès de Cocteau par Cocteau, de Cocteau poète, écrivain, peintre, homme.

« Ne pas prendre l’opium au tragique »

L’amour de Cocteau pour l’opium vient peut-être, justement, de son goût pour le tragique, et du goût que semble avoir eu le tragique pour lui. Lorsque Jean a neuf ans, son père se suicide dans son lit. Quelques années plus tard, il fréquente les salons, et se fait remarquer par ses lectures de poèmes et ses attitudes provocatrices. Il se soulage de ses drames, il écrit. Diaghilev lui lance un défi : « Etonne-moi ». Cocteau relève le défi, et se défait de ses habits mondains : « Cette phrase [de Diaghilev] me sauva d’une carrière de brio. Je devinai vite qu’on n’étonne pas un Diaghilev. De cette minute, je décidai de mourir et de revivre. Le travail fut long et atroce ».


L’opium est le principal personnage du livre (« Les Enfants terribles« ), et a été le compagnon de Cocteau. Quand leurs chemins se séparent, Cocteau plonge dans leurs souvenirs communs. L’opium l’a accompagné dans la création, dans sa prodigieuse production littéraire et, plus largement, artistique. Ce qui est saillant dans ce Journal d’une désintoxication, c’est la réflexion sur la création elle-même. Ce que l’opium a apporté à Cocteau, c’est « une sieste extrême »; l’opium, c’est « la femme fatale, les pagodes, les lanternes ». C’est ce qui repose et inspire, une muse qui endort et éveille dans un autre monde, en dehors des hommes, mais dans une solitude qui n’a rien de solitaire… Une solitude en synergie avec la nature, et un soi-même qui échappe à la conscience. Une rupture avec lui-même, un long sommeil, après des années de drame. Une « femme fatale » qui fait tout oublier à l’amant, sinon elle, qui devient tout, qui se fait monde.

Le sevrage ramène Cocteau à sa vie, à ses pensées. D’anecdotes en anecdotes, de réflexion en réflexion, il arrive à la rencontre de son oeuvre. « Pour moi, l’opium est une révolte ». Une révolte qui prend corps en lui, et qu’il fait naître encore une fois par ses oeuvres, par ses dessins, sa prose et sa poésie.

« Il est difficile de vivre sans l’opium après l’avoir connu, car il est difficile, après avoir connu l’opium, de prendre la terre au sérieux ».

Les gestes du fumeur, le rituel sophistiqué qu’exige l’opium sont en eux-mêmes un acte de création, une recréation du monde, égoïstes, désespérés. Quand l’opium s’est évanoui, comme l’écrit Cocteau, tout est trop léger- ou trop lourd. Le monde, qui s’était abandonné à l’artiste fumeur, tente de se réimposer. Mais Cocteau a une arme, c’est lui, c’est son génie. En un peu plus de deux semaines, lors de son hospitalisation, il écrira Les Enfants terribles, livre dans lequel il fait revivre Jean et Jeanne Bourgoint, frères et soeurs, compagnons d’intermèdes opiacées ; Jeanne, mannequin, qui se suicide en 1929 et laisse son frère dans le désespoir. Cocteau n’est plus une silhouette éparpillée dans le délire muet d’une fumerie, il retrouve, avec la souffrance, les mots.


Alors Cocteau, lorsqu’il retrouve la mémoire dont l’opium avait pris la place, raconte en mots et en traits de crayons, tout ce qui s’était évanoui dans le brouillard.

Shannah Mehidi

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