Les arcs-en-ciel du noir

 “Les arcs-en-ciel du noir”, Maison de Victor Hugo, 6, place des vosges, Paris IVe, jusqu’au 19 août

Annie Le Brun, écrivain qui a 20 ans connu Jean Breton et les surréalistes, spécialiste de Sade, compagne du poète croate Radovan Ivsic décédé en 2009, a été invitée par la Maison de Victor Hugo à créer l’exposition Les Arcs-en-ciel du Noir. Une sorte de va et vient entre le texte et l’image s’installe tout au long de ce parcours, « non qu’il cherche à illustrer l’un par l’autre mais il s’agit de la même encre » (Annie Le Brun, interview Le Figaro par eric Bietry Rivierre, 13/04/2012). D’autres documents, des objets, élégamment mis en scène, viennent étayer le propos d’Annie Le Brun. Le noir sert de fil conducteur, noir de l’écrit sur le papier, noir de la nuit qui à la fois nous oblige au repos et nous effraie, noirceur de l’âme. De ce noir, Victor Hugo semble puiser une énergie éclatante qu’on pourrait comparer malgré le siècle qui les sépare à cet autre grand artiste, Soulages. On entre dans cette énergie comme dans un souterrain, une grotte consacrée pour en ressortir ébloui. Vivre dans le noir, vivre la nuit, vivre avec des idées noires c’est en fait s’avancer progressivement vers la lumière, la vérité, l’infini.

L’exposition aborde cinq aspects de la pensée hugolienne, de cette grande aventure intellectuelle et sensible.

Noir comme la jeunesse: à neuf ans, Victor Hugo assiste aux exactions cruelles de l’armée française en Espagne. Il en gardera une profonde aversion pour la peine de mort. Il est le témoin de l’exécution d’un supplicié « le sang coulait encore, et le soleil couchant dorait ces chairs ruisselantes de sang (…) Cette terrible apparition m’a longtemps poursuivi » rapporte sa fille Adèle dans « Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie » 1863. Né en 1802, Victor Hugo est aussi un enfant du romantisme. Son goût pour le gothique ne le quittera jamais et s’exprime dans « Notre Dame de Paris” par exemple, ou dans le choix de son mobilier. Très tôt le noir coule dans ses mots, dans ses oeuvres de jeunesse: Bug Jargal, Han d’Islande. Il n’a alors que 23 ans!

Son frère aîné, Eugène, est interné; il n’a que 20 ans. L’âme peut se perdre quand elle va trop profond, dans des abysses mentales sans espoir de retour.

Noir comme le théâtre des passions: tout petit, Victor Hugo se passionne pour le théâtre. « Tout semble, en effet, s’y jouer entre deux nuits, celle de la passion et celle de ce qui s’oppose ». C’est aussi le théâtre qui le conduit dans les bras de la comédienne Juliette Drouet. Il découvre la passion amoureuse, le mystère de la chair, la sensualité, les corps dans la pénombre. Des photos, des lettres, l’habile jeu de lumière sur la robe que portait Juliette dans Lucrèce Borgia en 1833, les voix off empruntant les mots des deux amants enivrent le visiteur.

Noir comme les voyages: le noir vient aussi de l’extérieur. Des châteaux inquiétants, des ruines lugubres, des paysages aux arbres tourmentés s’accrochent au regard de l’écrivain comme un voile. Il se délecte de rêveries « c’est au dedans de soi qu’il faut regarder le dehors. » Choses vues » 1863. Le regard se retourne comme un gant et les choses vues deviennent des visions, un gigantesque guide touristique vers l’ailleurs, le sublime, le surhumain.

Hugo, « Paysage aux trois arbres », 1850

Noir comme la liberté: aussi noir que le sang séché sur une arme blanche. Victor Hugo défend la liberté comme on rentre en religion, se vêt d’un grand manteau noir cousu d’abnégations, de cris du coeur, de croquis et de mots suintant de douleur. “Ainsi le jeune royaliste qu’il avait été, hébergera t’il à 70 ans les Communards en fuite, alors que proscrit en décembre 1851 pour s’être opposé à Napoléon III, il aura passé presque 20 ans d’exil…”. Comme un “instinct qui, contre tous les partis l’aura toujours fait choisir le parti de la vie” (A. Le Brun). Il s’engage au côté des femmes, des noirs, des juifs.

Hugo, « Portrait de Mlle Dédé ou fraternité des races ». Dessin collé sur la page d’un album offert à Juliette Drouet par Hugo.

Le choix du noir: les photos du mobilier de la maison de Guernesey permettent de juger du goût immodéré de Victor Hugo pour le gothique. Tous les ans, il fait repeindre en noir tous les meubles. Jusqu’aux aiguilles dorées des horloges. “L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir.” William Shakespeare, 1, 5, 1, 1864.

Dans l’exil, l’écrivain réalise une plongée vertigineuse en lui-même. Les paysages, l’océan; Hauteville House et ses aménagements, tout concoure à l’introspection, à la libération des mouvements de l’âme. L’océan intérieur se déchaîne. L’homme dans l’épreuve se surpasse par une méditation extrême et le lyrisme sauvage. “Les mots s’enivrent, tout à la joie de leur propre liberté ». Victor Hugo vit hanté. Avec ses morts.

Anonyme, Bifront, pommeau de crâne situé sur une des colonnes du lit à baldaquin de Hugo à Guernesey

Noir comme l’infini: l’océan et le ciel se confondent, la nuit et le jour, les morts et les vivants.

Qui que vous soyez, vous avez en vous une prunelle fixée sur l’inconnu, et que l’infini engloutit dans son rayonnement.” Philosophie, commencement d’un livre, édition posthume, 1860

Des forces qui s’affrontent, de la violence du monde, de l’indicible, la Beauté et la Poésie sous la plume inépuisable du génial Hugo triomphent. C’est l’univers embrassé, où tout être, toute chose est à sa place dans l’éternité et la lumière fulgurante du noir.

Noir comme l’éblouissement: c’est en pénétrant dans une dernière pièce totalement obscure que s’achève l’exposition. L’obscurité est propice à la vision. Comme si l’encre du dessin avait fini par absorber notre regard et nous offrait en échange la réflexion, la pensée. Elle tourbillonne, rivière noire souterraine dans nos orbites. Victor Hugo se passionne pour la photographie et les pratiques occultes. On trouve cette dernière lubie ridicule. Cependant il est clair que Victor Hugo fut un des précurseurs du surréalisme, du tachisme et de l’abstraction. Pas étonnant qu’Annie Le Brun se soit tant intéressée au travail de Victor Hugo. Me vient à l’esprit les mots du Petit Prince: “ l’essentiel est invisible pour les yeux”. A notre époque où on nous fait croire que le monde n’est que choix économique, boursier, politique, utilitaire et lié au confort immédiat, il semble que Victor Hugo soit terriblement nécessaire pour nous rappeler qu’il n’y a pas d’action sans vision et que l’humain reste le principal sujet, avant toute chose.

Catherine Dobler

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