Le Fado : Suicide par accident

Le Fado est mort. Il eut une des morts les plus terribles et inexplicables de l’histoire de la musique. Le suicide par erreur de la voix qui incarne l’âme portugaise est cependant passé presque inaperçu. Les amants du fado sont comme des amoureux qui ont été abandonnés par leur âme jumelle et qui plongent volontairement dans un mensonge sombre et effrayant, refusant d’affronter la vérité et continuant de promettre un amour et une fidélité éternels à la seule photo qu’ils n’ont pas brûlée. Les portugais sont dans une situation préoccupante et de grand risque. En voulant repousser un deuil qu’ils se refusent d’accepter, ils peuvent soit finir, plus tard, en affrontant la vérité, par tomber dans une profonde crise spirituelle, soit plonger dans un rêve permanent, préférant rester aveugles pour l’éternité.
Le fado n’est pas ce vieillard en bonne forme, contrairement à ce que tous pensent et répètent. La vérité est qu’il s’est suicidé très jeune, ne pouvant pas supporter la cage que sa propre essence et nature représentaient pour son développement indépendant et ses tentatives de parvenir à la maturité adulte. L’histoire de sa vie est triste et peut choquer certains. Mais ça n’aurait pas pu se passer autrement. Le destin fait partie de l’essence de ce pauvre personnage et va jusqu’à choisir son nom, fatum (1).
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Dès très jeune, lorsqu’il arriva à Lisbonne venu d’un monde inconnu au-delà des mers lusitaines, dans ces immenses navires chargés d’or et de mystère et comportant en eux autant d’enchantements maudits que de victoires sur le destin, il avait déjà en lui un mélange de la sensualité de rythmes lointains et de l’inexplicable mélancolie des graves voix religieuses des marins portugais. Sa passion pour Lisbonne fut immédiate. La ville était plus que l’amour tant attendu. Il ne s’agissait point de trouver un être capable de remplir une absence ou besoin fous. C’était comme, finalement, se retrouver et s’accepter soi-même.
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Très vite il devint célèbre. Les douze cordes de sa guitare illuminaient les histoires populaires qu’il chantait, parfois joyeux et déterminé, parfois mélancolique et triste, mais ayant toujours dans ses rires ou pleurs la charmante fantaisie crue des mystère lisboètes. De maison en maison, de taverne en taverne, pour rois et mendiants, marins et capitaines, il incarna très vite l’esprit de tout un peuple, de ses craintes, ambitions, tristesses et gloires, et tant que la saudade (2) fut son inspiration, il fut fidèle à soi-même et sa voix puissante traversa les lieux oubliés de l’empire.
Mais l’empire était moins éternel que la saudade, et voyant le mouvement constant et unique de ses vieux quartiers mourir peu à peu, le fado se renferma dans une incompréhensible et languissante auto-torture, ne pouvant survivre qu’en mangeant des parties de son propre être affamé et finissant par sentir uniquement la saudade de la saudade elle-même. Sa voix devint terrible, belle mais dérangeante, mortelle et doucement désespérée. Ses paroles se sont centrées sur lui-même et sa tristesse, trompeuses et séduisantes, cherchant constamment une proie à qui imposer sa souffrance et que, après la contagion, il dévorait aveuglement. Plus personne n’entendit parler de Lisbonne, de ses histoires d’amour ou de sa charmante beauté. Le fado ne chantait plus que sur sa tristesse folle et sa saudade sans objet.
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Le jour du départ du dernier bateau vers le Nouveau Monde, le fado est mort de tellement chanter et admirer sa douleur fatale. Face à un miroir dessiné sur les murs de sa taverne, dans le coin d’une petite rue des vieux quartiers de Lisbonne, dans une dernière attitude narcissique, il se donna la mort sans vouloir.
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Tous ont choisi d’oublier cet évènement tragique, et s’efforcent aujourd’hui de recréer chaque nuit, dans ces tavernes vides de sens et pleines d’un espoir artificiel, l’esprit qui, un jour, fut la lumière des âmes lusitaines. Et tout comme les romantiques inventent les souffrances qui inspirent leurs romans, les belles voix fadistes vivent dans l’imaginaire d’une ère glorieuse qui durerait tant qu’ils ne voient pas revenir le dernier navire perdu dans l’horizon de cette rivière dorée, ce Tage muet.
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Lourenço Jardim de Oliveira
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(1) “Fado” vient de fatum, du latin, “destin”.
(2) Mot portugais sans traduction, la saudade désigne la mélancolie spécifiquement portugaise qui vient du fait de sentir le manque profond de quelqu’un ou quelque chose.
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