Cavalcade sur tarmac

Sur un extrait de La Vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint

Les chevaux ne vous inspirent pas particulièrement. Les aéroports encore moins. Alors à l’idée de lire, pendant plus de cinquante pages, les aventures d’un pur-sang échappé sur une piste de décollage avant d’être embarqué dans un avion-cargo, vous seriez tenté de fuir, un peu comme le pur-sang en question. Sauf que c’est de la plume de Jean-Philippe Toussaint que jaillit cette rocambolesque cavalcade, dans son dernier roman paru en 2009 aux Editions de Minuit : la Vérité sur Marie. Avec jubilation, il nous jette au cœur d’un orage et nous trimballe, haletants et un peu désarçonnés – si on ose dire- d’un bout à l’autre du tarmac, à la poursuite du sombre et splendide Zahir. Mais que cette scène vient-elle faire là ? Nécessité de l’intrigue ? Course symbolique dans une nuit romantique ? Plaisir pur de la littérature ?

Sous la couverture
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Normalement, il conviendrait de résumer le passage. On pourrait dire que l’action se déroule à Tokyo. Que Jean-Christophe de G est le nouvel amant de Marie, héroïne éponyme. Propriétaire de chevaux de course, il doit rapatrier au plus vite Zahir, vaguement accusé de dopage. On escorte le cheval et son convoi de l’hôtel à l’aéroport. Retard, stress, orage… Zahir échappe à ses lads. S’en suit une course-poursuite sur les pistes, dans la nuit. Zahir finit par être capturé et hissé à bord de l’avion. Qui décolle au milieu des turbulences, chahutant ses passagers –animal et humains. Ce résumé est nul et ne dit rien. Car l’histoire, chez Toussaint, on s’en moque un peu. Non qu’elle ne soit passionnante. Simplement elle sert de couverture. Et dessous, il s’agit d’autre chose.
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Peut-être pourrions-nous au moins tenter de situer le passage ? Pas davantage. Enfermée dans une boucle, l’histoire de Zahir fait irruption sans être amenée par une logique impérieuse et articulée, au mépris de tout schéma narratif classique. L’idée troublante nous vient qu’elle pourrait probablement être placée ailleurs. Et même que tout autre sujet aurait pu faire l’affaire : un combat de sumos, une attaque à main armée, une régate sur un fleuve. D’ailleurs on n’entendra plus jamais parler de Zahir, englouti dans le récit comme il l’est dans la nuit.
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Arbitraire donc, cette scène ? Au plan de l’histoire, peut-être. A celui du récit, certainement pas. Jean-Philippe Toussaint parvient à la rendre absolument nécessaire et parfaitement crédible. Avant d’écrire, il a assimilé un Manuel vétérinaire pour propriétaires de chevaux et travaillé sur le transport aérien des animaux, nous confie-t-il dans son tout récent essai L’Urgence et la patience. Il est même monté à cheval (« jusqu’où va parfois le travail de documentation ! »). De van en certificat de vaccination, de robe en paturon, de taquets en arrimage, le réalisme de la scène repose sur un lexique approprié, un matériel répertorié, des gestes justifiés. C’est d’ailleurs un des charmes puissants de cet épisode : le décalage entre son caractère totalement insolite, voire disparate (mais de quoi est-il question ? Où va-t-on ?) et la précision de la description. Il y a là un côté « tour de force », un plaisir de la gageure. Il y a du jeu, au double sens du terme.
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A bout de souffle
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Du jeu, et du rythme. Car on a beau être perplexe, on est tenu en haleine. « Les mots s’emballent, se précipitent sur les traces du pur-sang. On est littéralement –l’auteur, le lecteur, les poursuivants, la phrase- à bout de souffle », précise-t-il dans L’Urgence et la patience. Toussaint est un écrivain du mouvement. Chine, Japon, Ile d’Elbe… ses héros voient du pays. Il a le goût des virées, des fuites. Des courses-poursuites chères au cinéma, dont il renouvelle le genre à moto, en voiture, en train ou derrière un cheval. Ces mouvements-là sont particulièrement visuels. Notre œil devient caméra. Surtout ici, où Toussaint nous place aux côtés des personnages-témoins. Eux et nous : tout le monde observe et suit l’animal « le cheval restait invisible dans les profondeurs du van, sur lequel tous les regards étaient fixés ». Il est beaucoup question de disparition, d’apparition, de dissolution dans l’obscurité, de phares braqués sur le cheval tremblant. La nuit trouve là sa fonction principale : espace où s’escamotent les choses, règne idéal du cache-cache, terreau propice aux éblouissements.
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Ecrivain du mouvement, Toussaint l’est aussi au sens musical du terme. Alternent crescendos et moments d’apaisement, accélérations et ruptures. « La ligne du livre ondule, monte et descend, au gré de pures questions de rythme ». Vont-ils parvenir à temps à l’aéroport, Marie va-t-elle pouvoir franchir la douane, Zahir va-t-il sortir de son van, s’évanouir définitivement dans la nuit et au fond, car c’est là la vraie question, comme dans tout bon roman, va-t-il mourir ? Le suspense est si bien mené qu’on marche, on galope, on ne perd pas une virgule de ce récit et on s’attache à ce Zahir, qu’on ne connaissait pas il y a une minute et qui disparaîtra bientôt de l’histoire. Une virgule… ou plutôt quelques centaines, car la « recherche d’énergie romanesque » est prise en charge par une phrase longue constituée de segments juxtaposés. La phrase cavale pour dire l’instantanéité, l’imprévisibilité, le parcours erratique du pur-sang : « quand soudain, surgi de nulle part, avec la même soudaineté qu’il avait disparu, le corps puissant et noir de Zahir s’incarna dans la lumière des phares, à la fois en plein galop et arrêté, affolé, les yeux terrorisés, le pelage noir et mouillé, comme s’il ressortait à l’instant de la nuit où il s’était dissous». C’est franchement jouissif.
C’est lui ou moi
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Toussaint joue avec tout. L’intrigue, le rythme, les personnages. Il n’a de cesse de brouiller les codes habituels du récit. Notamment le pacte établi avec le narrateur. Car au fait, qui diable raconte cette histoire ? Longtemps c’est un « je ». Qui vit une histoire d’amour et de rupture avec Marie. Avant de prendre du champ dans la page précédant notre scène : « basta avec moi maintenant ». Phrase à double entente, qui évoque aussi bien les sentiments de Marie pour le narrateur que la disparition de ce dernier en tant que « je ». Or cette scène avec Zahir, « je » n’y a pas assisté. Marie ne la lui a racontée. Comment s’en sortir ? Toussaint assume parfaitement le subterfuge et s’offre le luxe de nous l’expliquer juste avant : « ce qui s’est réellement passé entre Marie et Jean-Christophe de G., (…) personne ne pouvait réellement le savoir. Je pouvais seulement imaginer les gestes de Marie (…) ». Tout ce que nous allons lire n’est donc que reconstitution, rêverie, fantasme. Par chance, le narrateur a de Marie et de tout ce qui la touche « une connaissance infuse, un savoir inné : je savais la vérité sur Marie ». Et soudain, c’est la voix de l’auteur qu’on entend par en dessous, lui qui sait « en toutes circonstances comment Marie se comporte » et pour cause ! Démarche parfaitement consciente de Toussaint : « un des enjeux du livre est une réflexion sur la 3ème personne ». Son talent, virtuose, est d’y parvenir sans qu’on s’en rende compte. Le formalisme est gommé, fondu. Car Toussaint se soucie d’abord du « plaisir immédiat du lecteur ». Libre à nous d’y revenir, de relire, pour savourer les subtilités, les différents niveaux de lecture, les distanciations, souvent drôles.
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A la fin du passage, secoué dans les airs, Zahir vomit. Or -Toussaint prend le soin de nous le signaler- un cheval ne vomit pas. Cela lui est physiologiquement impossible. Voici donc Zahir devenu« traître à son espèce ». Tout l’art de Toussaint est là : dans ce recours à l’imagination qui met les pieds dans le plat du réel, avec une vraisemblance confondante, tout en confessant l’imposture. Et c’est tant mieux si l’écrivain, pour inventer une autre vérité, doit lui aussi devenir traître à la nature.
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Catherine Rosane
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Certaines citations sont tirées de l’interview de Jean-Philippe Toussaint à la librairie Mollat à Bordeaux (à entendre sur le site des Editions de Minuit).
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