Les aisselles d’André Breton

Une coquille en Pléiade, cela mérite d’être signalé, surtout quand la coquille est amusante. Celle-ci se trouve dans les Œuvres complètes d’André Breton, vol. II, p. 86 ; elle affecte L’Union libre (1931) :

Ma femme aux aisselles de marbre et de fênes

De nuit de la Saint-Jean

Elle est démentie, dans le même volume, par le troisième manuscrit, cité p. 1340, et par les éditions antérieures, y compris la dernière relue par Breton (Clair de terre, Poésie/Gallimard, 1966, p. 93), qui donnent :

Ma femme aux aisselles de martre…

On voit pourquoi la coquille a échappé à l’éditrice Marguerite Bonnet : des aisselles de marbre, c’est plausible. Sauf que, chez le surréaliste, cette intrusion de la statuaire antique l’est beaucoup moins. « Aisselles de martre » évoque un petit animal fureteur, souple et sympathique, encore que carnassier et malodorant ; « aisselles de marbre » transforme « Ma femme » en Victoire de Samothrace, en Vénus de Milo. Non seulement ces « aisselles » deviennent banales, voire convenues, mais en plus elles s’inscrivent dans un univers mental où La Joconde n’a plus de moustache. Elle n’est même plus de Marcel Duchamp d’ailleurs, tout juste de Léonard de Vinci. On lisait au-dessous « L. H. O. O. Q. » ; eh bien ! ce n’est plus le cas : elle est froide comme le « marbre ».

L’Union libre est un poème érotique ; – en 1979, au lycée de Nantua (Ain), un professeur l’ayant fait lire à ses premières, les parents d’élèves saisirent l’inspection et les Dolores Ombrage suspendirent l’enseignant. Comme un blason de Clément Marot (1535), ce poème énumère le corps féminin. Il déploie ses attraits, ses mystères aussi : « dos de lumière » et « seins de nuit ». L’union libre est aussi celle des mots : l’écriture automatique fait le texte, et les métaphores obéissent au conseil de Pierre Reverdy d’établir un rapport « lointain et juste » :

Ma femme à la chevelure de feu de bois…

À la taille de sablier…

Aux dents d’empreinte de souris blanche sur la terre blanche…

Ma femme aux cils de bâton d’écriture d’enfant…

Ma femme aux épaules de champagne…

Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent…

Ma femme aux hanches de nacelle…

Ma femme aux fesses de dos de cygne…

Au sexe de glaïeul…

L’Union libre évoque la possession charnelle : le poète dénude, découvre, explore… Il signale même un cunnilingus. Peut-être Balzac en avait-il glissé un dans La Duchesse de Langeais (La Comédie humaine, Pléiade, vol. V, p. 978) ; chez Breton, il n’y a plus de doute :

Au sexe… de bonbons…

Dans ce contexte, point de marbre ; c’est « aisselles de martre » qu’il faut lire et qu’il eût fallu imprimer. Alors pourquoi ce lapsus ? « Couvrez ce sein que je ne saurais voir », disait le Tartuffe de Molière (1669) ; ici, ce serait plutôt : « Rasez ces poils ». L’effroi perdure, qui ne date pas d’hier.

La sculpture gréco-romaine n’admettait le poil que chez les dieux, jamais chez les déesses, et circonscrit au pubis, bouclé, lissé, peigné. Quand le nu revint à l’honneur, porté par la passion de l’anatomie, les artistes évitèrent le poil. Ainsi, sur les fresques de la chapelle Brancacci (1427), Masaccio a posé sur le pubis d’Adam une brume qui suggère une pilosité, mais il s’est bien gardé d’en faire autant sur celui d’Ève. Selon Nicos Hadjinicolaou (Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1979), Delacroix aurait été le premier à mettre des poils sous le bras d’une femme, La Liberté guidant le peuple (1830). Sauf qu’il faut de bons yeux et pas mal d’imagination pour les voir… Dans l’Olympia de Manet (1865), le pubis ne présente aucune pilosité, celle-ci étant reportée – comme l’atteste le Dictionnaire érotique d’Alfred Delvau (1864), l’argot appelait déjà un jeu de mot grivois – sur la petite chatte noire irritée, au pied du lit. Rimbaud maltraite Vénus Anadyomène (1870), « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus », mais pas au point de lui attribuer le moindre poil. En 1880, Zola s’enhardit : « Nana était toute velue » ; mais l’assertion est aussitôt modérée par l’absence de tout poil indésirable et dru, et transfigurée par la magnificence de l’apparition : « un duvet de rousse faisait de son corps un velours… C’était la bête d’or… » (Les Rougon-Macquart, Pléiade, vol. II, p. 1271). Même L’Origine du monde de Courbet (1886) esquive la représentation du poil : d’une part, l’œuvre fut cachée au public ; d’autre part, la toison y est traitée comme une mousse vaporeuse, qui n’est pas dans le style habituel de Courbet. Le poil a donc eu du mal à percer. On devine pourquoi : il rapproche l’homme de l’animal, blesse la pudeur, offense le nez. Sans poil, le nu se prête à l’idéalisation ; entrant en Pléiade, la femme deL’Union libre a fait l’objet d’une épilation inconsciente, mais de bon aloi, digne du coffret et du rhodoïd, du cuir et des dorures qui concourent à l’élégance de la collection.

Rien de si grave d’ailleurs : même altéré, le texte est là.

Trente « Ma femme » en soixante vers produisent l’impression d’un chant, d’une litanie, – d’un retour aux origines de la poésie, – et cette anaphore porte la musique d’un palindrome, Ma-fam’ pouvant se lire dans les deux sens. Selon son biographe Henri Béhar (Fayard, p. 270-273), Breton aurait écrit ce texte « le cœur au mauvais fixe », alors que Suzanne Musard s’éloignait de lui, – et en même temps d’Emmanuel Berl, son mari. Nulle part cependant le poète ne l’invoque, comme il ferait si elle était sa muse. Le poète fait l’amour ; – c’est comme cela qu’il faut le dire, tant la femme paraît passive et muette. Jamais sujet, toujours objet, elle est « Tout excepté soi-même », dira Simone de Beauvoir (Le Deuxième Sexe, « Mythes », 1949). Peut-être est-elle vraiment sans défense. On la croit consentante ; peut-être qu’il la tue. Çà et là, on est confronté à une violence extrême :

Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre…

Ma femme à la langue d’hostile poignardée…

Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir… Au ventre de griffe géante…

Ma femme aux yeux pleins de larmes…

Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache…

Le « sexe de glaïeul » évoque une couronne mortuaire.

Sur le sens du texte, nous avons donc deux hypothèses : rapport sexuel seulement ou rapport sexuel assorti d’un meurtre. Mais aucune ne permet de comprendre pourquoi Breton a fini par les « yeux » :

Ma femme aux yeux pleins de larmes

Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée

Ma femme aux yeux de savane

Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison

Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache

Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu

Égrenant le minéral, le végétal, l’animal, et des œuvres humaines aussi diverses qu’une poupée, un moulin, un quartier de Saint-Cloud, le blason du corps se fait blason du monde. L’Union libre mène au cosmos et les quatre éléments de la physique antique résument l’essence de l’univers. On peut y reconnaître l’étrange confiance que Breton accordait à l’astrologie. On peut aussi y déceler une forme de matérialisme, d’autant que le poète s’était inscrit au parti communiste. Car terminer par l’eau, l’air, la terre et le feu, ce n’est terminer ni par Dieu, ni par l’homme. Cette évocation du cosmos n’est en rien religieuse au sens monothéiste du terme. C’est au contraire un nouvel âge du paganisme qui se lève. L’on n’est plus dans l’humanisme classique, et la liberté que revendique L’Union libre n’a rien à voir avec celle des Lumières ; ce n’est pas la liberté de pensée ou de conscience ou d’expression, mais la liberté du plaisir.

Dali, « Femme nue »

Peut-être est-ce d’ailleurs la limite de ce texte extraordinaire. Dans L’Union libre, les mots font l’amour ; « Ma femme » et le poète aussi, mais ils ne font que ça ; leur rencontre seule est le sujet. Le texte est placé sous le signe du désir ; il rompt avec les traditions de la poésie lyrique ; il oublie des siècles de rhétorique amoureuse… On est ébloui ; on reste perplexe.

Souvenons-nous de l’incipit : « Ma femme à la chevelure de feu de bois ». Presque tous ces mots reviennent dans la chute :

Ma femme aux yeux de bois…

Aux yeux… de niveau d’air de terre et de feu

La boucle est bouclée, mais sait-on exactement sur quoi l’inclusion se referme ? Et ce poète qui dit trente fois “Ma” et pas une fois “Je”, où est-il ?

François Comba

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