Les pastiches de Jean-Louis Curtis

On se souvient des Exercices de style de Raymond Queneau (1947). Qui, à quinze ans, ne s’est pas jeté dessus avec l’espoir d’y apprendre à écrire ? Qui n’a pas trouvé ça culotté ou malin ou rigolo ? Et qui n’a pas été terriblement déçu ? Car Exercices de style est un livre inutile, si l’on convient qu’on ne lit, surtout quand on est jeune, que pour mettre le pied sur l’épaule d’un auteur et se hisser plus haut que lui. Il est rare qu’on y parvienne – Proust a l’épaule glissante ; mais c’est le but. Or ce Queneau n’a rien de précieux et tout de spécieux.

Jean-Louis Curtis INA.fr

Alors ?
Il reste Jean-Louis Curtis.
Sans traîner, disons qu’il s’appelait Louis Laffitte (1917-1995). À trente ans, il obtint le prix Goncourt ; à soixante-dix, il entrait à l’Académie française. Immortel comme les dieux de l’Olympe, il a passé comme eux. Ce Basque vivait à Tanger. On devine pourquoi Tanger ; le dictionnaire de Michel Larivière (Homosexuels célèbres, Delétraz, 1997) doit être le seul qui parle encore de lui.
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Haute-École (1950) ne se trouve plus que chez les bouquinistes. Il se termine par un pastiche de Jean-Paul Sartre, « Le Conseil de révision » ; il avait commencé par un pastiche d’André Gide…
Sous le titre « Feuillets de printemps », ce sont des pages de son Journal. Gide est vieux, Gide attend la mort : « Au parfum des lilas tout mon être chancelle. » Il ne renonce ni aux adverbes ni aux exclamations : « Mais comme se traînent languissamment les jours ! » Lecteur insatiable, relecteur sélectif : « Lu à haute voix l’admirable fin de La Mort à Venise ; mes sanglots m’ont contraint de m’interrompre. » Toujours virtuose dans l’art de nommer – art difficile et burlesque que seuls croient posséder ceux qui n’ont jamais rien écrit de bon : « Examiné à la loupe de curieuses petites fleurs à grappes extrêmement délicates en forme de clochettes, de couleur blanche, et que j’ai rangé tout de suite dans la famille des liliacées. La senteur en est suave. Émerveillé par la transparente finesse des longues feuilles lancéolées qui enclosent gracieusement la svelte hampe campanilophore. La fillette nous a révélé le nom vulgaire de cette plante : muguet. » Toujours exact : « Paul Claudel, c’est le Saint-Esprit tombé dans un dindon. »
Un tel pastiche combine la ferveur de Nathanaël, la cruauté d’Alissa et l’insolence de Lafcadio.
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La Chine m’inquiète se trouve encore dans le commerce – exploit commercial de la Chine ? Publié en 1972 chez Grasset, il a été réimprimé en Points-Seuil. Le titre vient de Proust (éd. Tadié, Pléiade, vol. IV, p. 157) : la duchesse de Guermantes prononce cette phrase « d’un air grave » pour persuader qu’elle n’a pas que des préoccupations mondaines… Curtis prend la plume d’écrivains de son siècle, vrais ou surfaits, et leur fait raconter Mai 68.
De Gaulle en prend pour son grade de général. Sa phrase n’a pas la ligne ferme de l’uniforme : elle n’est que médailles, épaulettes et brandebourgs. Compensation, il fait le tour des causes – La Chine m’inquiète est aussi un essai intelligent sur son objet. Homme de droite, Curtis désapprouve la révolte, mais, un peu Ménalque, on le sent séduit par l’androgynie débraillée ; surtout, il lui sait gré de l’embarras où elle jeta les révolutionnaires officiels et rangés du Parti communiste.
Proust prend la suite : « Roberte me guida, parmi les groupes de jeunes gens qui peuplaient son salon, vers un être gigantesque dont la partie du corps découverte était entièrement tapissée d’une épaisse toison noire, transpercée, à la hauteur où je conjecturai que devait se trouver le visage, par le feu de deux prunelles ardentes, et qu’on aurait pu prendre pour le spécimen d’un bestiaire mythique, comme, par exemple, l’Abominable Homme des neiges ; il était, en fait, presque aussi fabuleux, puisqu’il s’agissait d’un des premiers compagnons du Che Guevara et de Fidel Castro. »
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Peu après, le Narrateur s’aventure sur le Boul’mich’, où ce pauvre asthmatique est victime des gaz lacrymogènes.
Il faut lire dans la foulée le pastiche de Paul Léautaud : « 13 mai. – Je suis au septième ciel. Tout va mal. La pagaïe complète » ; celui de Paul Valéry, « Une migraine de M. Teste » ; celui de Nathalie Sarraute, – un bijou.
Ou celui de Simone de Beauvoir, – qui sait si s’en remettra : « Geneviève se laissa tomber dans un fauteuil, ferma les yeux. Ses traits étaient tirés, avec de grands cernes qui lui mangeaient la figure. ‘‘Je suis vannée’’, dit-elle. »
Une mise en garde cependant. Le pastiche de Chardonne est de toute beauté, voire de bon conseil : « Il faut écrire comme les Japonais peignent. Une ligne horizontale à peine ondulée, deux petites lignes verticales, tracées du pinceau le plus fin : c’est un lac et des roseaux, tout un paysage, le rêve. » Le suppôt de Vichy est là tout entier : « Les hommes ne sont pas faits pour être libres. Ils sont faits pour être gouvernés. » Sauf que Jacques Chardonne n’a jamais rien écrit d’aussi dense, d’aussi poignant, que les pages que Curtis lui attribue.
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Traits bien ajustés, aperçus critiques, leçons d’histoire, « exercices de style »… que manque-t-il ? Rien que la fameuse apostrophe de Marcel Jouhandeau aux soixante-huitards qui l’avaient réveillé : « Cessez de faire du bruit ! Rentrez chez vous ! À quarante ans, vous serez tous notaires. »
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François Comba
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