« Faites vos bouges ! » – L’histoire insolite du mot budget

Une histoire de mots (épisode I)

En cette période de crise, à la veille des vacances, la simple mention du mot budget évoque restrictions et serrage de ceinture ? Précisément ! Raison de plus pour explorer l’histoire légère de ce substantif riche en rebondissements.

Gonflé
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Faisons allègrement un bond de neuf siècles dans le passé. C’est décidé : ce week-end, vous partez pour Londres. Vous faites donc vos valises ? Pas du tout. Vous faites vos bouges, comme on dit en 1190 (du latin bulga, bourse de cuir, sans doute croisé avec le gallo-romain bullica : en forme de bulle). Et même vos bougettes, pour être exact, petits sacs fort pratiques pour un court séjour. Vous les remplissez bien (aujourd’hui encore, le bouge désigne la partie renflée d’un objet : mur, caisse, couvercle, assiette). Vous n’oubliez pas d’y glisser quelques deniers (du latin denarius, littéralement pièce d’argent, puis de cuivre, valant ½ centime), deux ou trois sous (pluriel de sol, du latin solidus : massif, solide), sans oublier quelques mailles (dérivé de medius, demi, désignant un demi-denier). Vous évitez de réserver dans un bouge (logement étroit et misérable, ayant en commun avec la bougette en cuir sa forme… ronde !) Certains insinuent que vous avez la bougeotte ? Laissez les dire : bougeotte et bouger viennent de bullicare, bouillir…
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Hélas, à peine arrivés outre Manche, vous vous faites voler vos bougettes. Ou tout au moins le vocable qui les désigne. Par le responsable du Trésor de sa Majesté s’il vous plaît, ravi d’avoir enfin trouvé un mot-valise pour transporter l’or de la Couronne. Plus tard, ce haut fonctionnaire deviendra le Chancelier de l’Echiquier et sa mission sera issue en droite ligne de celle de son prédécesseur : il présentera chaque année au Parlement britannique les prévisions financières. Mais au XIIème siècle, il se contente d’angliciser délicieusement le mot français, en s’écriant probablement devant ses pairs « Look what I have in my budget ! » Et comme la langue a plus d’un tour dans son sac, budget va évoquer le contenant, puis le contenu (les espèces sonnantes et trébuchantes) – glissement métonymique- avant de devenir plus abstrait encore, the opening of the budget désignant, depuis et encore aujourd’hui, le rapport annuel de la situation financière du pays.
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De seconde main
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Les sujets de sa Majesté seraient-ils dès cette époque en avance sur nous en terme de finance ? Question vocabulaire en tout cas, ils nous dament le pion et nous restituent aimablement budget vers 1779, adopté officiellement par la France en 1806. De quoi, sans doute, définir plus clairement les règles de calcul des dépenses et recettes de Napoléon… Au grand dam du Mercure de France, qui écrit en floréal an IX (1801) : « Les Anglais nous le renvoient, défiguré et méconnaissable. Par quelle inconcevable bizarrerie a-t-on pu donner la préférence à ce vilain mot de budget ? Serait-ce un reste de l’esprit fiscal, ami de la barbarie (…) » ? Mais restons-en là : loin de vous l’idée d’avoir sur le sujet maille à partir avec nos voisins d’outre Manche*.
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 *(une pièce de monnaie à partager, donc à se disputer).
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 Catherine Rosane
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