Faute d’André Gide ou erreur d’Ernst Jünger ?

« Nobody is perfect (Ernst Jünger recopie ici une lettre qu’Henri Plard, son traducteur français, lui a envoyée le 6 janvier 1986) ; tout récemment, j’ai découvert, non sans surprise, une faute de langue chez le styliste exigeant qu’était Gide et, pis encore, c’était la première phrase de Si le grain ne meurt… » (L’Auteur et l’écriture, Christian Bourgois, vol. II, p. 184).

La phrase incriminée, la voici : « Je naquis le 22 novembre 1869 » (in Souvenirs et Voyages, Pléiade, p. 81). La faute est d’avoir mis un passé simple. Aujourd’hui qu’il est mort, et parce qu’il est mort, on peut dire « Gide naquit » ; mais de son vivant, sa naissance ayant encore des effets dans le présent, il devait dire « Je suis né ». Faute indéniable, d’autant qu’on ne peut pas même arguer qu’il s’agit là d’une règle presque tombée en désuétude, comme la prononciation argüer pour arguer.
À moins que…

« Je naquis le 22 novembre 1869 »

André Gide à ses débuts avait passé pas mal de mardis soirs rue de Rome, dans le salon de Stéphane Mallarmé. C’était son maître, et il lui a rendu hommage, en 1946 encore, dans Souvenirs personnels et problèmes actuels (idem, p. 911). Or Mallarmé use, dans Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx(1887), de ce procédé : introduire dans l’incipit une faute – deux pléonasmes en l’occurrence – pour guider l’intelligence de l’oeuvre.
Alors il faut revenir au titre et considérer la division du texte.
L’autobiographie prend son titre dans Jean (XII, 24) : « En vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. »
Le livre est divisé en deux parties. La première montre « le grain » Gide figé dans « l’éducation puritaine » (p. 269) qu’on lui a donnée, qui n’éclot pas, reste seul. La deuxième narre au contraire la révélation à soi-même, largement aidée par la rencontre avec Oscar Wilde (p. 298) ; il se découvre, se libère des pesanteurs imposées, se donne le droit d’être heureux et créatif. C’est une renaissance après laquelle le premier Gide – celui pygmalionné par sa mère – semble éteint, en sorte que le deuxième n’en parle plus qu’au passé simple.
Le fautif « Je naquis » est donc intentionnel ; il prévient que, dans cette première partie, on ne trouvera que du bois mort, et le fait est que les gens dont Gide parle ici – son père, Anna, Albert, Pierre Louÿs, la cousine de Feuchères, Heredia – étaient tous au cimetière quand l’ouvrage fut mis en vente, à l’automne 1926. Jünger n’avait pas tort de relever cette faute, mais, en l’attribuant à l’ignorance de la grammaire, il a commis une erreur. Nobody is perfect.
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François Comba
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