Alt-J : « Keep on riding the wave »

Un Objet Sonore Non Identifié. C’est ainsi que l’on peut décrire la sortie en mai dernier de l’album An Awesome Wave, premier effort d’Alt-J, groupe alors méconnu du Nord de l’Angleterre. Pas vraiment descriptible ni définissable, la musique du quartet de Leeds évolue entre mélodies rêveuses, grandes envolées harmoniques et rythmiques sèches et saccadées. Le succès est tout aussi inattendu qu’immédiat, et le groupe s’envole déjà à la conquête du monde. Rencontre, entre deux dates de leur tournée, avec la révélation musicale britannique du moment.

Vous vous êtes tous rencontrés en fac à Leeds. Mais comment exactement a commencé votre projet musical ?

Joe, Thom et Gwil suivaient le même cours d’art, et Gus habitait dans la même résidence étudiante que Joe. A l’origine, Joe a commencé à enregistrer quelques morceaux avec Gwil sur GarageBand puis Gus et Thom l’ont rejoint et on a passé environ quatre ans à travailler dans nos chambres à l’université sur des chansons, en faisant occasionnellement des concerts dans des petites salles à Leeds avec nos amis pour tout public.

Quand vous avez commencé à jouer ensemble, avez-vous rapidement senti que vous pourriez aller loin ou est-ce que ça a commencé doucement ? Quand est-ce que vous avez compris que les choses devenaient sérieuses ?

On a toujours été plutôt discipliné avec notre musique mais on n’a vraiment fait que des chansons que nous aimions jouer, et que l’on trouvait intéressantes du point de vue de notre groupe. Notre premier concert était dans notre salon et encore une fois on avait simplement invité nos amis de l’université (rires). Leur réaction positive nous a encouragé à persévérer.

Vous proposez finalement une forme de musique assez libre, sans influences avouées à part Radiohead, sans genre ni caractère défini, avec un nom assez énigmatique. Avez-vous été étonnés de la réception exceptionnelle et du succès qu’a suscité votre musique alors que vous rassembliez finalement tous les ingrédients pour rester dans l’underground et l’expérimental ?

Quand nous avons fini notre premier album en janvier nous en étions tous très fiers. On avait l’impression d’avoir fait un album qui nous intéressait vraiment mais on ne se rendait pas compte de l’accueil qu’il recevrait auprès de la critique ou du public. Nous pensions bien que certains bloggeurs pourraient peut-être l’apprécier, mais nous étions persuadés qu’il passerait plutôt inaperçu et resterait underground. On ne s’attendait certainement pas à faire une tournée à travers le monde en tout cas.

Vous êtes assez discrets quant à vos influences, mais pouvez-vous citer 5 albums qui ont joué un rôle sur la façon dont vous concevez la musique ?

Graceland, de Paul Simon

Illmatic, de Nas

Dark Side of the Moon, de Pink Floyd

In Rainbows, de Radiohead

Made The Harbour, de Mountain Man.

Votre musique est émaillée de références à la littérature (Bret Easton Ellis notamment, dont le nom de l’album « An Awesome Wave » est tiré) et au cinéma ce qui rappelle votre formation aux Beaux-Arts. D’autre part, vous n’hésitez pas à intégrer des parties instrumentales ou simplement a capella dans votre musique, avec des harmonies complexes, et une évolution et une production assez  originale. Êtes-vous partisans de ce que l’on pourrait qualifier de « pop-intellectuelle » ?

Je pense que le terme « pop-intelectuelle » en tant que tel a une connotation un peu trop élitiste pour nous. La dernière chose que nous souhaitons est d’incarner une quelconque posture élitiste (highbrow posturing). Comme l’a si bien dit Simon Armitage, il ne faut pas réfléchir en termes de culture élitiste (Highbrow) contre culture populaire  (Lowbrow) mais plutôt accepter tout ce qui nous touche et nous parle comme une influence et un point de référence (« no brow approach »).

Selon moi, si l’on ne peut pas forcément trouver de point commun musical à votre musique, il semble qu’un dénominateur commun soit l’éternel alliage entre classicisme et modernité, que ce soit dans votre nom (le raccourci clavier Alt-J étant la combinaison donnant le Delta grec sur les ordinateurs Mac ; le triangle, votre symbole, forme ancestrale qui peut aussi faire écho à Pythagore,  grand théoricien mathématique et musical ; dans vos choix artistiques (vous associez souvent sons classiques et électroniques, les harmonies vocales contrastant avec la production moderne) et dans une approche de la musique finalement un peu anachronique, refusant à se placer dans une quelconque case ou à se fixer dans un genre. Qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’il n’y aurait pas de dénominateur commun entre nos chansons. Je dirais que la voix particulière de Joe se distingue comme un fil conducteur familier tout au long de l’album, qui réunit parfois des éléments musicaux très différents. Je considère donc que la voix de Joe est le dénominateur commun qui permet au reste du groupe de suivre n’importe quels genres, mélanges ou heureux accidents qui se créent naturellement comme nous travaillons sur les chansons sans chercher à appartenir à un style particulier.

Vous avez participé à de nombreux festivals cet été (je vous ai d’ailleurs vu au Festival Fnac Live à Paris), c’est une expérience nouvelle pour vous, non ?

Oui, jouer devant des milliers de personnes est quelque chose de très nouveau pour nous, mais c’est parfois plus facile que de jouer devant 200 personnes dans une petite salle, aussi étonnant que cela puisse paraitre. Un public plus restreint demande d’être impliqué de façon totale. On ne peut pas tricher. On voit la moindre réaction des gens à notre performance et cela peut se révéler assez effrayant.

Vous avez une approche très visuelle de ce qu’est « faire de la musique » : vous faites référence dans vos chansons à des films ainsi qu’au photographe Robert Capa, les clips de vos chansons sont, dans deux styles différents, très étudiés et réussis (notamment le clip de Tesselate qui détourne L’Ecole d’Athènes de Raphaël), vous vous appeliez Films avant d’opter pour votre nom actuel. Pour vous, la musique et le cinéma sont-ils deux mondes indissociables ?

C’est une question très compliquée. Je pense que ce sont bien évidemment deux domaines complémentaires, mais pas non plus inévitablement liés, à moins de souffrir de synesthésie (rires). La musique et les arts visuels peuvent, quand ils sont combinés intelligemment, donner un résultat très fort et nous aimons expérimenter avec les idées et les interprétations que font les réalisateurs auxquels on fait appel de notre musique.

Beaucoup de gens vous ont comparé à WU LYF, groupe phénomène de Manchester qui a finalement assez rapidement disparu. Avez-vous peur d’un destin éphémère lié à cette culture du buzz dont vous êtes aujourd’hui totalement bénéficiaires ? Quelle est votre vision sur l’état du monde de la musique actuel, souvent critiqué ? Comment vous positionnez-vous dans tout ça (on rappelle que vous avez choisi de signer avec le label indépendant Infectious Records) ?

Cette culture de la hype (succès instantané et éphémère) semble symptomatique de la façon dont la musique est consommée notre époque et de celle dont l’industrie de la musique a évolué pour s’adapter à ce changement. Il y aura toujours un nouveau groupe dont on dira qu’il est le next big thing, car au fond c’est ce que les gens veulent. L’industrie musicale a compris cette psychologie de masse de ces gens qui veulent toujours ce qui est le plus récent possible. C’est pour ça qu’elle a créé ce modèle qui consiste à signer des artistes, leur construire une image hype à travers des campagnes de relations publiques, vendre des albums et ensuite les laisser tomber dès que ce cycle est terminé et que le groupe est déjà classifié comme « ancien ». Je ne pense pas que WU LYF soit associé à ce phénomène, je crois qu’ils ont tout fait tout seul, sans label ni maison de disque (WU LYF a cependant été critiqué de nombreuses fois pour s’être créé une image faussement mystérieuse et confidentielle, créant un phénomène de hype de toute pièce ndlr).

Notre choix de signer avec Infectious Records a été motivé par notre rencontre avec les personnes derrière le label. Nous avons senti qu’ils avaient à cœur de préserver et défendre nos intérêts, et leur statut de label indépendant leur donne un aspect « humain » qui est primordial pour nous.

Il y a aura toujours un conflit entre les groupes et les labels parce qu’au fond, ils ont des priorités différentes : les artistes leur art et les labels le profit.

Personnellement, je vous comparerais plus à un groupe comme Django Django, tant au niveau musical (harmonies vocales, alliage entre électronique et classicisme, attitude plus discrète) que dans votre attitude. Sentez-vous faire partie d’une scène, d’un renouveau de la musique anglaise ?

Je ne sais pas. Nous n’avons jamais senti que nous faisions partie d’une scène à proprement parler. Django Django est un groupe génial et nous sommes d’ailleurs souvent programmés dans les mêmes festivals. En plus, on a d’autres points communs, comme le fait de tous venir d’écoles d’art par exemple. Donc c’est vrai qu’il y a là une ressemblance, mais nous n’y avons jamais vraiment réfléchi. On fait notre truc dans notre coin, ça semble marcher pour nous ainsi.

Vous avez pour l’instant réussi un parcours sans faute. Quels sont vos futurs projets ? Cette critique extrêmement positive vous encourage-t-elle ou cela vous met-il sous pression pour la suite ?

Je dirais que la réception critique a un peu sur nous les deux effets dont tu as parlé. Pour l’instant, bien que nous n’ayons pas tellement le temps d’écrire à cause du rythme assez fou de notre tournée, nous continuons à travailler sur quelques morceaux qui n’étaient pas prêts au moment de la sortie de l’album. An Awesome Wave a pris quatre ans à écrire et enregistrer, et peut-être que notre prochain album prendra autant de temps, peut-être que cela sera plus facile, on ne sait pas. Mais dans tous les cas, notre plan est de keep on riding the wave (continuer à surfer sur la vague).

Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Paul Grunelius  – avec Julia Rouet-Leduc

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