L’idée de Progrès dans « Ravage » de Barjavel

Dans un Paris futuriste, en l’an 2052, les avancées de la technique et de la science ont délivré l’homme de la moindre tâche physique. Il ne voit, ne ressent et n’appréhende son environnement qu’à travers la médiation de la machine. Jusqu’au soir où l’électricité disparaît. Ce changement soudain et brutal prive les êtres humains de la source d’énergie nécessaire à l’environnement technique qu’ils se sont créé et sans lequel il ne peuvent vivre. Commence alors le récit du chaos qui s’abat sur l’humanité. Ravage est cette dégénérescence du genre humain qui, brutalement privé de sa technique, sombre dans le chaos et la folie. Les hommes s’entretuent, pillent et précipitent leur destruction. Paris brûle, s’effondre et emporte avec elle ses habitants : « De l’autre coté de la Seine une coulée de quintessence enflammée atteint, dans les sous-sols de la caserne de Chaillot, ancien Trocadéro, le dépôt de munitions et le laboratoire de recherches des poudres. Une formidable explosion entrouvre la colline. Des pans de murs, des colonnes, des rochers, des tonnes de débris montent au-dessus du fleuve, retombent sur la foule agenouillée qui râle son adoration et sa peur, fendent les crânes, arrachent les membres, brisent les os. […] En haut de la tour, un jet de flammes arrache l’ostensoir des mains du prêtre épouvanté. Il se croit maudit de Dieu, il déchire son surplis, il crie se péchés. Il a envié, parjuré, forniqué. L’enfer lui est promis. Il appelle Satan. Il part à sa rencontre. Il enjambe la balustrade et se jette dans le vide. Il se brise sur les poutres de fer, rebondit trois fois, arrive au sol en lambeaux et en pluie. Le vent se lève. Un grand remous rabat au sol un nuage de fumée ardente peuplé de langues rouges. Une terreur folle secoue la multitude. C’est l’enfer, ce sont les démons. Il faut fuir. Un tourbillon éteint en hurlant les derniers cierges. Dieu ne veut pas pardonner. » (Ravage, pp.175-177)1

Schéma classique de science-fiction mettant en scène l’effondrement d’une société futuriste, Ravage raconte l’épopée du héros François Deschamps à travers un monde en destruction, qui le mène, lui et ses compagnons, de Paris jusqu’en Provence, sa terre natale où il refondera une nouvelle civilisation.

En dehors du récit romanesque et de l’écriture très poétique de Barjavel, ce qui importe surtout dans cette œuvre est la vision du Progrès qu’il y développe. Le soir même de la disparition de l’électricité une guerre atomique sur fond de conflit racial éclate entre les États d’Amérique du Sud et ceux d’Amérique du Nord. Pour le héros François Deschamps : « Tout cela est notre faute. Les hommes ont libéré des forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s’en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelque temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c’est-à-dire des êtres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrès moral de ces hommes est loin d’avoir été aussi rapide que le progrès de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction. » (pp.85-86)1. Barjavel écrit en 1942. Comment dès lors, ne pas penser aux exterminations atomiques qui vont secouer l’humanité trois ans après ? Celles-là mêmes qui feront dire à Albert Camus en éditorial de la revue Combat, deux jours après le bombardement de Hiroshima et à la veille de celui de Nagasaki, que « la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ».

Barjavel développe ainsi une vision d’un Progrès menant notamment l’homme à la destruction, mais surtout comme un Progrès asservissant, amollissant, retirant à l’homme ce qui fait son humanité. « Maître et possesseur de la Nature », l’homme utilisant son environnement comme moyen de production est parvenu au paroxysme de sa toute-puissance technicienne : « L’humanité ne cultivait presque plus rien en terre. Légumes, céréales, fleurs, tout cela poussait à l’usine, dans des bacs. (…) La viande était « cultivée » sous la direction de chimistes spécialistes […]. Le produit de cette fabrication était une viande parfaite, tendre, sans tendons, ni peaux ni graisses. » (pp. 40-41)1 ; « Les progrès de la technique avaient permis d’abandonner cette affreuse coutume qui consistait à enterrer les morts et à les abandonner à la pourriture. (…) Tout appartement confortable comprenait […] une pièce que l’on appelait le Conservatoire. (…) Grâce à ces procédés, les familles conserveraient, pendant des siècles de siècles, leurs membres morts parmi leurs membres vivants […] À cette perspective, les vivants envisageaient la mort d’un œil plus doux. Le grand épouvantement de la pourriture avait disparu. La malédiction : « Tu retourneras en poussière », semblait périmée. (…) Ainsi le progrès matériel était-il parvenu à vaincre la grande terreur de la mort, qui depuis le commencement des siècles, courbait le dos de l’humanité. » (pp.49-53)1. Cette opulence technicienne, décrite au fur et à mesure des premières pages du roman, semble être joviale, presque joyeuse. Un sentiment en ressort fortement, celui d’une humanité tranquillement bercée par le bien-être matériel : accomplie dans le renoncement. On retrouve chez Barjavel une dialectique hégélienne qui fait passer l’outil technique de la position d’esclave à celle de maître. Cette idée est également présente chez Ivan Illich notamment, qui en 1973 dans La Convivialité, explique que « Le monopole du mode industriel de production fait des hommes la matière première que travaille l’outil. »2
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Gustave Moreau (1826-1898), Prométhée, Paris, Musée Gustave Moreau

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Mais le personnage de François Deschamps se construit en opposition complète à cette humanité passive, dorlotée dans le bluff technologique 3 : « De tempérament actif, il aimait se servir de ses muscles, possédait le goût d’intervenir partout, chaque fois qu’il pouvait le faire de façon utile, et nourrissait l’ambition de diriger sa vie, au lieu de se laisser entraîner par les évènements. […] Chaque fois qu’il prenait le train ou l’avion, il éprouvait la même impression d’abdiquer une partie de sa volonté et de sa force d’homme. » (p.16)1. Élevé à la campagne, dans un des rares milieux traditionnels subsistant, le personnage du héros se construit donc en opposition totale à la société qui est la sienne. Cette différence lui permettra de survivre et d’emmener ses compagnons à travers un voyage dans les enfers du monde en ruine, jusque dans les terres épargnées du sud de la France.

Poussée à son paroxysme, la civilisation mécanique ne peut que s’effondrer. Ce pessimisme sur l’avenir d’une humanité technicienne est très fort. L’homme s’est élevé au rang de Dieu, a cru tromper la mort, et se substituer à la nature. La chute est inévitable. Ce pessimisme peut être facilement compris et partagé, tant par le contexte d’une France occupée dans lequel Barjavel écrit, que par les vrais enjeux et dangers liés aux avancées de la technique. Ce qui frappe le plus n’est donc finalement pas cette dégénérescence mais bien ce qui en advient. La nouvelle civilisation, créée par le patriarche François Deschamps et ses compagnons, présente une humanité retrouvée, portée par un outillage technique convivial : « Deux [des sages lois du chef François] les plus importantes, sont celle qui défend à un homme de posséder plus de terre qu’il n’en puisse faire le tour à pied du lever au coucher du soleil, au plus long jour de l’été, et celle qui interdit que plus de cinq cent familles habitent ensemble dans un même bourg. Rien ne se vend, dans le monde nouveau, qui ne connait pas le sens du mot « marchand ». » (pp.298-299)1. L’auteur décrit ainsi un monde libéré des travers de la civilisation mécanique, où règnent le bonheur et la « douceur des mœurs » (p.299)1.
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Mais cette société du retour à la terre et du bonheur retrouvé est également une société fondamentalement paternaliste et machiste, qui réserve l’instruction aux élites (« Une des premières mesures qu’il leur fit adopter fut la destruction des livres. […] À la lueur des flammes, les chefs de village expliquent aux jeunes gens rassemblés qu’ils brûlent là l’esprit même du mal. (…) L’art de l’écriture est réservé à la classe privilégiée des chefs de village. L’écriture permet la spéculation de pensée, le développement des raisonnements, l’envol des théories, la multiplication des erreurs. François tient à ce que son peuple reste attaché aux solides réalités. » p.300 1). Les femmes, quant à elles, sont « comme des champs de terre riche qui attendent le laboureur. » (p.296)1.On ne peut donc raisonnablement penser que Barjavel dépeint ici sa société rêvée. Plus encore, beaucoup y vont vu une analogie avec les thèmes du régime de Vichy et de son patriarche expliquant que la terre, elle, ne ment pas.
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Le roman se termine par le récit du mariage de la fille du patriarche François, maintenant âgé de 129 ans, où un des chefs de village, voulant pour l’occasion lui rendre hommage, lui apporte sa merveilleuse monstrueuse invention : une machine se déplaçant grâce à l’énergie de la vapeur d’eau. Elle précipitera la mort du patriarche et celle de son inventeur : « Avec tes conseils, j’espère la rendre plus forte encore et plus utile, et en construire d’autres qui épargneront aux hommes, mes frères, beaucoup de leurs peines de chaque jour. […] Insensé! crie le vieillard. Le cataclysme qui faillit faire périr le monde est-il déjà si lointain qu’un homme de ton âge ait-pu en oublier la leçon ? Ne sais-tu pas, ne vous l’ai-je pas appris à tous, que les hommes se perdirent justement parce qu’ils avaient voulu épargner leur peine ? Ils avaient fabriqué mille et mille sorte de machines. Chacune d’elles remplaçait un de leur gestes, un de leurs efforts. Elles travaillaient, marchaient, regardaient, écoutaient pour eux. Ils ne savaient plus se servir de leurs mains. Ils ne savaient plus faire efforts, plus voir, plus entendre. Autour de leur os, leur chair inutile avait fondu. Quand elles s’arrêtèrent, toutes à la fois, par la volonté du Ciel, les hommes se trouvèrent comme des huîtres arrachées à leur coquilles. Il ne leur restait plus qu’à mourir… » (pp.309-310)1.
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Au final, Barjavel décrit l’ambivalence entre une société technicienne amenée à s’effondrer et une autre, où le rapport à la technique est inverse ; une civilisation qui voue un culte démesuré au Progrès contre une autre qui le combat au quotidien jusque dans ses moindre aspects. L’issue ne peut être que tragique, et sonne le glas d’un quelconque espoir d’équilibre, de juste milieu vertueux.
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Marc-Antoine Sabaté
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1 : René Barjavel, Ravage, Paris, Denoël, 1943 (2002)
2 : Ivan Illich, La Convivialité, Paris, Seuil, 1973 (2003), p.11
3: Titre de l’ouvrage majeur de Jacques Ellul

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