Un candide à Jérusalem

Comment dessiner une ville aussi tumultueuse, passionnante et bariolée que Jérusalem ? Guy Delisle, dessinateur québécois en pleine ascension a remporté le défi avec son nouvel opus, Chroniques de Jérusalem, sorti en novembre 2011, et dont la renommée ne cesse de croître.

Guy Delisle est né en 1966, à Québec. Installé en France en 1988, il réalise deux longs-métrages, Trois petits chats et Le moine et le poisson, avant de passer du monde de l’animation à celui de la bande-dessinée. Il suit son épouse, qui travaille à Médecins Sans Frontières, en Chine, en Corée du Nord et en Birmanie, des expériences dont il tire ses ouvrages Shenzhen (2001), Pyongyang (2003) et Chroniques birmanes (2007). Sa dernière bande-dessinée hiérosolomytaine lui a permis de  remporter le prix du Meilleur Album 2012 lors du festival d’Angoulême.

Chroniques de Jérusalem a été saluée par une critique unanime. Même le site JSSNews, tenu par l’impitoyable journaliste franco-israélien Jonathan-Simon Sellem, a mis de l’eau dans son Yarden : bien que la BD soit, selon eux, pro-palestinienne, leur appréciation générale est plutôt admirative… Quand on connaît l’agressivité de JSSNews à l’égard de tout ce qui leur paraît égratigner l’Etat d’Israël, c’est un vrai miracle digne de la Terre Sainte.

D’un point de vue graphique, la BD est très réussie, avec une ligne claire soignée qui n’omet pas les détails et parvient à transmettre les émotions des personnages et des situations. Car Chroniques de Jérusalem est un récit à la première personne, qui raconte planche après planche le séjour de Guy Delisle et de sa famille pendant un an dans la Ville Trois fois sainte.

D’emblée, nous sommes prévenus : il ne s’agit pas d’un pamphlet politique, mais d’un reportage de la vie de tous les jours. « Mon truc, explique Guy Delisle au site Bodoi en janvier 2012, c’est de me nourrir du petit quotidien, j’apprends beaucoup dans les moments de calme: les gens parlent alors plus librement. Sur le front, face à des événements spectaculaires, je ne me sens en effet pas très à l’aise. J’aurais été bien embêté devant le « Printemps arabe » ! »

Le lecteur est aussitôt embarqué dans les sites majestueux de Jérusalem : le Mur occidental (dit aussi « Mur des lamentations »), le Saint-Sépulcre, l’esplanade des Mosquées (« Mont du Temple », selon les Juifs), mais aussi les alentours, la Palestine, Ramallah, Hébron, ville mythique qui abrite le tombeau d’Abraham, et que l’auteur visite deux fois, avec un groupe de Breaking the slience, l’organisation composée d’anciens militaires israéliens en désaccord avec la politique sécuritaire d’Israël et proposant des voyages « alternatifs », puis avec des Juifs new-yorkais acquis aux colons. On découvre également Tel Aviv, ville-plage, détendue, branchée et laïque, la frontière avec Gaza, mais surtout d’innombrables petits lieux anonymes croqués ici et là par Guy Delisle.

Certaines scènes sont vraiment drôles, comme ce dialogue de sourds entre le dessinateur et un palestinien dont la maison accole le mur de sécurité : « Canada pas aimer musulmans, eux fait mauvais dessins du Prophète ! – Non, ce sont les Danois, pas le Canada… – C’est Canada ! »

Agréable à lire et enjoué, Chroniques de Jérusalem réussi à distraire, émouvoir, rire et instruire, en donnant à voir une image d’Israël authentique, concrète, sans préjugés, discours idéologues et grandes considérations. Celui qui a vécu un moment là-bas retrouve de nombreux lieux et visages connus : la jeune fille israélienne sympa qui filtre les voyageurs à l’aéroport de Tel Aviv, l’Américain conservateur qui vomit Barack « Hussein » Obama, le Juif immigré d’Amérique du Sud qui regrette sa vie passée, le prêtre luthérien un brin fonctionnaire de l’église allemande Augusta Victoria, le vendeur palestinien à la sauvette, le Juif ultraorthodoxe qui sermonne les passants à l’heure de Shabbat…

La lecture des Chroniques de Jérusalem laisse aussi un sentiment de frustration. Les grands enjeux politiques du conflit israélo-palestinien n’apparaissent qu’en discrète toile de fond. Peu d’Israéliens, en-dehors des soldats et des Juifs ultraorthodoxes apparaissent dans le récit. Les interactions du narrateur avec les locaux, palestiniens et israéliens, sont assez limitées, et pour cause, la vie que mène Guy Delisle est typique de celle d’un expatrié occidental, évoluant de surcroît dans le petit monde des ONG, fait de Danois, d’Italiens et d’Australiens, de psychologues, de 4×4 banalisés, de maillots distinctifs et de démarches administratives. Il met ses enfants à l’école anglicane de Jérusalem (le must pour la progéniture occidentale de la ville), il écume les cocktails et les soirées, et fait les incontournables voyages en Jordanie, à Eilat et à St Jean d’Acre.

Enfin, comme beaucoup d’Occidentaux propulsés au cœur battant des trois religions monothéistes, Guy Delisle se définit comme athée, et la dimension spirituelle de la Terre sainte lui échappe un peu. « J’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose » dit-il en sortant du Saint-Sépulcre. Autant son irréligion lui permet d’être impartial, et de rendre compte des différents rites et confessions avec un œil neuf, en particulier lorsqu’il croque les six Eglises chrétiennes qui se partagent (et se disputent) le Saint-Sépulcre, autant son indifférence fait perdre la saveur mystique de Jérusalem.

Mais peu, à peu, son insensibilité athée fond un peu dans cet océan de religiosité. Peut-il en être autrement ? L’expérience de la Terre Sainte ne laisse personne indifférent, et il n’est pas rare de voir des Néerlandais et des Français, parmi les Occidentaux les plus sécularisés, finir par se poser des questions sur Dieu, sur la Bible ou sur la vie après la mort au cours de leur séjour. Dans le cas du dessinateur, son christianisme culturel fait de timides réapparitions, comme lorsqu’il se retrouve à la porte d’un monastère orthodoxe, en plein désert et qu’on lui demande sa religion : « Euh… Chrétien ! » C’est qu’en Orient, l’appartenance à une religion sert d’identité personnelle et collective, pour se définir par rapport aux autres, sans s’embarrasser de la profondeur théologique : ainsi, la famille juive originaire d’ex-URSS qui invite l’auteur et sa femme à un dîner de Shabbat n’observent pas l’interdit de faire fonctionner les appareils électriques.

La dernière planche de la BD est terrible. Le dessinateur suit un ami palestinien dont la maison a été confisquée par des colons juifs. L’un d’eux, revolver à la ceinture et kippa sur la tête, les toise fièrement : « it’s my house, now ! » Il n’y aura plus de paroles jusqu’au départ de Guy Delisle et de sa famille d’Israël. La réalité du conflit a finalement rattrapé le propos sympathique et candide des Chroniques de Jérusalem. Comme elle rattrape quiconque foule cette Terre du pied et se laisse porter par elle.

Pierre Jovanovic

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