Pourquoi j’ai mal ?

Chapitre 1

–  Et la vie, elle est belle la vie ?

–  Mais on s’en fout de la vie, ça n’existe pas la vie, c’est un agrégat, ça n’a pas de signification. Ce qui compte c’est la douleur, ma douleur, la douleur de l’instant. Et même dans l’instant, c’est pas tout qui compte, c’est qu’une partie. Là, ce qui compte, ce ne sont pas le vent et la pluie fine qui me fouettent le visage. Ce qui compte c’est la douleur de l’âme.

–  Mais c’est quoi ta douleur, la douleur ? Tu parles sans rien dire, tu te cherches des excuses.

–  Ah ça, j’en ai bien peur des excuses. Peut-être ai-je mal tout seul, peut-être ai-je tort, peut-être que je me masque la vérité. Et que la vérité c’est que je ne réussis pas, que je suis incapable de trouver l’équilibre, que je ne suis pas fort.

–  Ah tu vois ! Tu es faible, tu es même incapable d’arrêter une opinion, d’être sûr de toi. Peut-être as-tu raison, peut-être as-tu tort. Mais tant que tu n’en sais rien, tu es condamné à errer et cette conversation reviendra sans cesse en toi.

–  Arrêter une opinion : tel est l’objectif. Ce sera déjà un pas de fait vers l’avant, quelque chose de gagné. Je veux gagner une certitude : savoir où j’en suis, pourquoi j’ai mal. Pourquoi j’ai mal ?

Un instant il s’arrêta et il s’écouta penser. « J’ai mal parce que le doute me guette », se dit-il. Mais il se rappela que c’était les paroles d’une chanson qu’il écoutait sans cesse, la chantonna, pensa aux courses qu’il devait faire. Puis il pensa à l’amour, qu’il n’avait pas. L’amour qu’il n’avait pas. Oui c’est de ça qu’on parlait, c’est de ça qu’il s’agit : pourquoi j’ai mal ? « J’ai mal partout, j’ai mal tout le temps, je suis un être mis à mal ». Mais il s’écoutait encore penser, s’en rendit compte et fit un effort pour réveiller son cerveau qu’il sentait en arrêt, extrêmement lent et pataud.

–   Pourquoi j’ai mal ? D’abord : qu’est-ce qui me fait mal ?

–   Ce qui te fait mal c’est cette solitude ininterrompue, même quand le monde t’entoure. Tu as la certitude d’être fort et intelligent, tout le contraire d’eux. Mais tu te vois comme eux, agissant pareil, et tu te demandes « suis-je comme eux ? ». Alors effectivement le doute te guette, et ce que tu vois, ce ne sont plus les valeurs que tu voudrais défendre. Tu ne vois plus ta force de compréhension ni la bêtise qu’ils dégagent. Tu vois juste que tu es comme eux mais que toi tu te sens seul et mal à l’aise.

–   Oui j’ai mal pour ça. Mais pourtant le postulat de base est bon. Je ne suis pas comme eux.

Il se demanda s’il était comme eux. C’était stérile. D’un côté il se disait que depuis longtemps quelque chose le différenciait, qu’à l’école déjà il ne se fondait pas dans la masse et ne suivait pas les modes des autres petits garçons, qu’il s’efforçait d’aimer autre chose, il avait aimé plein de choses inhabituelles à son âge et avait développé notamment une dévorante passion pour les machines agricoles : la moissonneuse batteuse principalement, engin dont il avait rêvé des nuits entières, dans la seule volonté de ne pas se conformer aux autres. C’était là, se disait-il, que résidait sa force. Mais les années avaient passé, et être un petit garçon différent ne suffisait plus, les cartes avaient été rebattues. Désormais il pouvait agir et par conséquent il devait agir. Mais une force d’inertie le clouait et le ramenait à son désespoir.  A chaque instant où il devait faire, où oublier son mal-être aurait été évidemment bénéfique, il s’y ramenait de force, s’interdisait d’en dévier et des introspections de plus en plus fréquentes le minaient, faisaient de lui un spectre. Il perdait amis, confiance en lui, désir de vivre, humour et ironie. Il perdait tout cela d’un seul coup, et avec tout cela il perdait sa force, ce qui faisait sa différence, et devenait une simple loque malheureuse et désagréable. Il s’était fermé toute porte de sortie : il était dans la même situation qu’un galérien ramant dans un marécage visqueux où il n’avance pas car les rames sont fixées dans le sol boueux, mais qui se trompe et se convainc que s’il n’avance pas, c’est que les rames ne servent pas à avancer mais à en donner l’illusion aux idiots.   Evidemment, un déclic était nécessaire, mais la situation n’y était pas favorable. Sans cesse, son cerveau le ramenait à des poses idiotes, il mimait plus le malheur qu’il n’était malheureux, mais il en jouait une partition si parfaite que ce même malheur devenait la seule musique audible.

Il ne comprenait toujours pas, finalement, pourquoi il avait si mal.

–  Ai-je toujours eu si mal ?

–  Tu as déjà eu très mal, mais sans aucun doute, il y a eu des moments où tu allais bien mieux.

–  Allais-je mieux par ignorance ?

–  Je ne crois pas. Tu savais mais ça te pesait moins, il y avait une lueur en toi qui te donnait ta force.

– Pourquoi alors ne pas l’avoir aujourd’hui ?

–  Mais parce qu’aujourd’hui, tu es à la dérive.

–  Pourquoi suis-je à la dérive ?

–  Car, à force de te laisser aller, tu t’es soumis aux contingences. En t’isolant autant, en méprisant tout le monde, tu as décidé de ne faire aucune concession. Cette position n’est pas tenable. Non seulement tu n’es pas assez fort, mais encore tu as besoin de faire des concessions aux autres, de leur permettre d’être autrement.

Et depuis, tu navigues à vue. Tu as perdu cette volonté d’intransigeance, mais comme tu ne sais plus comment te détacher, tu souffres de tout. La moindre phrase, le moindre incident, la moindre contrariété te font souffrir au plus profond de toi.

***

Chapitre 2 

Pourquoi alors ne pas en sortir, si c’est un homme intelligent ? Mais parce que ce n’est pas facile. Parce qu’on se lève le matin, et qu’on voit sa maison sale, qu’on se souvient de son esprit oisif et broyant du noir de la veille, et qu’alors il n’y a rien, aucune issue ! Le monde est froid, il faut se faire à manger, on voit les autres rire, on se voit soi désespérer, et on se cherche des excuses, et on passe sa vie à se chercher des excuses. Plus encore, l’on raisonne par excuses : pourquoi donc, moi, n’ai-je pas fait comme lui ? La jalousie naît et la vie se résume à la défense contre cette jalousie. L’orgueil empêche de donner libre cours à ce sentiment, impossible d’avouer qu’il enviait les autres, car cela signifierait qu’ils étaient plus forts, plus forts que lui dans la vie. Ce garçon qui avait son âge, et qui était bien moins beau que lui, il voyageait et plaisait pendant que lui, seul avec lui-même tentait désespérément de résoudre cette crise qui n’en finissait pas. Et que dire ! Cela faisait presque un an, on allait bientôt pouvoir fêter l’anniversaire, un an sans un instant de répit. Il avait l’air reposé, assis sur son canapé en fumant une cigarette, ou allongé sur son lit les yeux au plafond à la recherche d’un apaisement. Il marchait dans la rue, et les gens le trouvaient normal. Ce n’était qu’une apparence.  D’ailleurs c’est faux, les gens s’intriguaient parfois, il zigzaguait à l’époque. En lui, l’agitation, le tourbillon ne cessaient jamais. Car il avait ce diagnostic sur lui-même, il savait que sa situation n’était pas normale, mais il était dans l’incertitude, quelles était les causes, était-ce pour toujours ? Etait-il mort avant l’heure ?

–  Suis-je mort ?

–  Tu n’es peut-être pas mort mais en tout cas tu n’as plus envie de rien. Tu n’envisages aucune échappée, aucun trou de souris pour te rendre la vie plus supportable. Il semblerait que tu aies décidé supporter un fardeau de plus en plus lourd et cela, évidemment, en vain. Tu ne fais qu’y perdre tes forces.

–  Suis-je simplement terne ?

–  Je ne sais pas, j’ai perdu mes repères.  J’ai l’impression, la sensation … Ou en un mot j’ai bien peur, qu’en t’enfonçant dans le malheur tu sois devenu conformiste.

–  Pourquoi ?

– Sûrement car tu n’as plus envie de rien. Ton humour, ton ironie ont disparu. Tu ne sais même plus rire des gens. Ils ne font que t’exaspérer. Tout à l’heure, dans le bar, je t’ai surpris : au fond tu aurais pu t’amuser et passer un bon moment avec ces gens. Tu as passé ton temps en pure perte : tu te disais qu’ils étaient bêtes, qu’ils ne te valaient pas. Tu t’es dit qu’ils ne valaient pas la peine, qu’ils étaient déprimants. Quand la fille est entrée dans le bar, a entendu cette mauvaise musique qui passe partout, tout le temps et a crié de joie, tu  l’as rabaissée dans ton estime. Et pourtant tu la voulais …

– J’étais tiraillé entre mon envie pour elle, l’envie que j’avais de lui plaire, et l’idée qu’au fond cette envie était vaine, que cette fille n’était une idiote. Que je devrais être au-dessus de ça.

–  Au-dessus de ça ! Je crois qu’on touche quelque chose. Je crois que le problème est là. Tu passes ta vie à vouloir être au-dessus des choses. C’est là l’erreur principale. On n’est au-dessus de rien : on vit, on ne s’élance pas comme un seigneur au-dessus de ce qui nous entoure.

Il touchait là une déduction logique. Et il en donnait des exemples concrets, qui résonnaient en lui comme des évidences avec la jouissance de la découverte de l’absurdité : comment l’homme qui lorsque qu’il bronze sur la plage, se demande si ce qu’il fait est intelligent, si cela est valable du point de vue de sa philosophie de vie peut-il être heureux ? Qu’il bronze et que son intelligence se manifeste ailleurs ! C’était improductif !  Comment être heureux ainsi ? Ou encore, comment danser et se libérer la nuit quand on se demande pendant ce temps si l’on est heureux ? Qu’un tel homme danse, et qu’il arrête de laisser sa pensée le polluer.

Et ce faisant, il avait trouvé l’erreur et en marchant, sans y croire, il espérait que cette découverte lui apporterait une solution. Ne plus être au-dessus de ça … Était-ce la clé du problème ? Peut-être … Était-ce la fin des ennuis ? Il n’y croyait, il est vrai, pas vraiment.

A suivre…

Julien Arcandiet

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