« Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen » : Dieu, l’ours et moi

C’est une lecture baroque, délirante et espiègle que nous propose le génie de la littérature finlandaise, Arto Paasilinna, avec son roman Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen. Publié en langue française en 2007, ce savoureux ouvrage est urgent pour se faire une idée de l’auteur, et découvrir une partie de l’Europe surtout connue pour ses polars noirâtres ou pour des plumes conformistes et sobres.

On est frappé par l’énergie et la finesse du style, servi par une agréable et belle traduction, qui donne le rythme d’un récit absurde, qui jongle entre réalisme au premier degré et humour décalé. Mais si un vent de folie souffle dans les pages de ce conte grotesque, le lecteur y glane aussi des graines de parodie sociale.

Pasteur luthérien du diocèse d’Helsinki, le révérend Oskar Huuskonen, désabusé, misogyne et passablement alcoolique, officie dans son village de bûcherons quand il recueille un ourson orphelin, Belzébuth, qui devient rapidement envahissant. La croissance et l’appétit de l’ours accompagnent le dérèglement progressif de la vie du pasteur, qui se laisse aller à la mélancolie, au scepticisme, et aux aventures extraconjugales, au milieu d’une communauté paroissiale composée de bouseux et de femmes au foyer revêches. Un jour, Huuskonen est convoqué par son évêque pour ses sermons « révolutionnaires », dans lesquels il déplore que Jésus n’ait pas pris le pouvoir à Jérusalem par la force, en son temps. Le pasteur prêche en réalité une hérésie datant des premiers temps du christianisme, encore répandue chez les Témoins de Jéhovah et chez de nombreux chrétiens mal formés : Jésus n’est qu’un homme, supérieur aux autres, génial, certes, mais ce n’est qu’un homme, « admirable », comme dirait Ernest Renan. La divinité de Jésus ôtée, toute la foi chrétienne s’effeuille, ce qui donne de vifs échanges entre l’évêque, représentant de l’Eglise officielle, et l’ecclésiastique dissident :

« C’est aussi grotesque et blasphématoire que si tu prétendais que l’enfantement de Marie n’était pas virginal ».

 Les sourcils froncés, le pasteur Oskar Huuskonen grommela :

 « Ce qu’il n’était quand même pas, que je sache, comment une femme pourrait-elle se retrouver enceinte par le seul effet du Saint-Esprit! Ça sent franchement la procréation assistée. »

L’Eglise luthérienne n’est pas épargnée dans l’ouvrage. L’évêque, qui chasse l’élan en grande tenue, est pris en flagrant délit de populisme religieux :

« C’est comme cela aussi à la télévision, dit l’évêque. Plus les émissions sont idiotes, plus elles font de l’audience. L’Eglise doit vivre avec son temps et abaisser d’un bon cran le niveau intellectuel de son message.

– Cela ne devrait pas, mon cher évêque, te demander d’efforts insurmontables.

L’atmosphère était tendue, l’ours le sentait. 

Paasilinna croque ici méchamment une institution nationale finlandaise. La Réforme protestante en Finlande, suivant le modèle suédois voisin, n’a guère changé la structure hiérarchique de l’Eglise catholique, imposant une discipline et une rigueur puritaine que Rome n’avait jamais exigée. Coupée du pape, l’Eglise finlandaise est devenue l’auxiliaire spirituelle du pouvoir suédois, puis le refuge du sentiment national sous l’autorité russe, et pendant la Seconde guerre mondiale, lorsque la Finlande combattit l’URSS en 1939 et en 1941, avant de se retourner contre les Allemands en 1944 et sauver ainsi son indépendance. C’est sur une route au milieu de réfugiés fuyant les affrontements que vient au monde Arto Paasilinna, en 1942.

Au cours des combats que menèrent cette petite nation déterminée, le pasteur luthérien était une figure incontestée dans la population, tantôt aumônier militaire distribuant la communion aux troupes, tantôt personnage public faisant l’unité de l’arrière. Ceci explique pourquoi la Finlande est restée plus traditionaliste que les pays scandinaves voisins, avec un taux de pratique religieuse longtemps stable jusque dans les années 2000, à l’heure où la Suède était déjà déchristianisée.

Lorsque le roman est écrit, le pasteur Huuskonen, diplômé d’apologétique, la discipline visant à prouver la vérité des dogmes chrétiens, à l’image de la société finlandaise en voie de sécularisation accélérée, doute de sa foi, des hommes d’Eglise, de sa charge. Alors, dans une grande crise de la cinquantaine, il largue femme, village, église et pars avec son ours à la recherche de son destin. Il ira en Laponie, en Russie et jusque dans la Méditerranée, guidée par son espoir, fou, d’entrer en contact avec une intelligence supérieure du cosmos…

Le roman exalte la nature, offre le dépaysement des grandes étendues glacées, et fait la part belle aux animaux, avec l’ours, roi de la faune, perçu dans la mythologie scandinave comme invincible, symbole de courage et de force. Il est à la fois le fil rouge et la clé du roman, celui qui va permettre à son maître de se relever et de découvrir le fin mot de l’histoire, lorsque, dans un malicieux tour de passe-passe, Arto Paasilinna subjugue le lecteur autant que le pasteur défroqué, en quête d’un sens à l’existence.

Pierre Jovanovic

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s