Éloge de la gravitation

Dans le court-métrage documentaire de Bogdan Dziworski, Historier Om En Man (Stories About A Man, 1983), le réalisateur nous invite à suivre durant vingt minutes la vie du personnage principal, un homme manchot : activités ludiques, rencontre amoureuse, travail artistique, autant de faits et gestes que Dziworski inscrit avec grâce dans la chair sensible des quatre saisons d’une année qui passe en formant comme le fond matériel de l’action filmée : chants d’oiseaux, azur du ciel, chute de feuille, épaisseur de la neige. Cette matérialité visuelle et sonore nous plonge, dès les premiers instants, à l’intérieur de la réalité représentée.

 

Le handicap n’est pas le sujet du film : la visée de Dziworski est de parler de l’existence d’un homme. Si cette existence est évidemment structurée par le handicap, elle ne s’y limite absolument pas, l’allant du héros le dépassant de loin. Le film n’exige donc pas de nous de l’apitoiement, il ne nous force pas non plus à admirer un être qui aurait accepté et surmonté sa souffrance. Le sentiment d’admiration qui naît chez le spectateur tire sa source ailleurs, il n’est pas un sentiment de pitié déguisée mais tient davantage à l’indissociable unité tissée par les actions de l’homme et la composition artistique du documentaire, d’une grande beauté formelle. Cette unité permet de se sentir accueilli dans le film comme dans le sein d’un jour hospitalier. Le regard extrêmement attentif que le héros porte sur les skieurs afin d’apprendre d’eux, le temps qu’il se donne pour vivre avec ses proches et pour dessiner, mime notre propre regard de spectateur, engagé dans un travail d’attention et de contemplation.

Historier Om En Man est aussi un film sur la joie qui échappe à toute complaisance. Le film est bâti verticalement autour des thèmes complémentaires de l’ascension et du saut. Le personnage grimpe le long d’une échelle, escalade une montagne, plonge du pont dans le fleuve, s’élance à toute vitesse sur les bosses de la piste de ski. Les instants d’élévation et de légèreté, où Dziworski semble vouloir suspendre son héros le plus longtemps possible en l’air par le procédé du ralenti, ne sont pas en lévitation, détachés des autres moments du film : leur contrepartie se trouve dans des séquences plus terrestres, marquées par la pesanteur. Il en est ainsi de la scène d’ascension de la montagne. Le corps du héros est à la fois la réalité depuis laquelle se déploient les forces de verticalité et la chair où ces forces s’inscrivent avec le plus de netteté : les jambes se ploient et hissent le corps tout entier, les pieds se tordent et se tendent. Le bas du corps est le lieu d’extension et de décision d’une force vitale extraordinaire qui reste toujours au service d’un relâchement et d’une libération par le haut du corps. Symbole de cette libération, les traits du visage de l’homme sont, dans de nombreuses séquences, détendus et paisibles et le bouche entrouverte semble le point de passage d’une respiration paisible. La chute – celle qui survient sur la piste, celle qui cause la perte du travail artistique dans la scène finale – marque, parfois violemment, un retour à l’horizontalité, un coup d’arrêt à ce mouvement vertical qui est aussi la recherche d’un équilibre. Néanmoins, c’est bien dans la joie que baigne le film comme dans une tendre lumière. Non pas une joie conquérante ou tapageuse mais une joie profondément vécue qui semble provenir de la capacité du héros à s’allier les actes les plus prosaïques de l’existence (fumer, uriner, boire, manger, ouvrir une porte).

On se trouve dès lors en présence d’un documentaire travaillé par une certaine poétique de l’éloge. Hommage du cinéaste pour son personnage : la description de ses faits et gestes est réalisée avec minutie et précision – la revue de ses différentes activités est magnifiée par un découpage tranchant, dans la plus pure tradition du documentaire d’Europe de l’Est – mais aussi avec lyrisme – Dziworski n’hésitant pas à user d’une rhétorique emphatique : la bande son folâtre, souvent ponctuée par une musique gaie et ludique, se conjugue avec une mise en scène en plans larges concourant à renforcer la forte impression des exploits physiques du personnage. Bogdan Dziworski aime l’homme qu’il filme ; il en fait un héros. Car l’héroïsme n’est pas seulement l’affaire de la fiction. Le documentaire aussi est une entreprise romanesque et d’autres grands documentaristes ont su élever des personnes en héros de nos imaginaires : il s’agit de Nanouk de Robert Flaherty, des compagnons africains de Jean Rouch, l’enfant aveugle du très grand Johann Van der Keuken, ou encore des travailleuses d’Alain Cavalier…

Cette tension esthétique – entre modestie apparente du sujet et ampleur du mouvement formel – donne à comprendre un peu mieux ce que peut être le documentaire de création. Non pas une mimésis de la réalité, ni même une tentative d’objectivation du monde en un discours surplombant, mais un hommage aux puissances visibles et invisibles de la réalité. C’est ainsi que sans jamais tricher avec la réalité, mais en la sublimant poétiquement, Bogdan Dziworzki nous donne à écouter la petite musique intérieure de cet homme qui nous touche tant.

Nicolas et Foucauld Giuliani

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