La troisième tour de Babel (2/2)

[Lire la première partie]

La première partie de cette tentative d’édifice mettait en lumière trois textes complémentaires : Ceci tuera cela de Victor Hugo, La Bibliothèque Universelle de Kurt Lasswitz, et La Bibliothèque de Babel de JL Borges. Un début de piste s’était révélé sous la forme d’un problème : L’abondance de réponses, est-ce un rêve ou un cauchemar ?

Il s’agit désormais d’extraire la solution de ce système à trois équations. D’abord le texte d’Hugo qui analyse la longévité de la pensée humaine au regard de l’impact qu’a créé l’Imprimerie sur le patrimoine architectural. Ensuite le texte de Lasswitz, qui explore l’hypothèse de la totalité et l’impossibilité de se la représenter malgré son caractère fini. Et enfin le texte de Borges, qui raconte l’espoir et le désespoir absurde d’une humanité livrée à l’abondance des réponses.

La bibliothèque de Babel, Philippe Fassier

L’inconnue fatidique qui permettra dans une cascade jouissive de déterminer l’ensemble des solutions me semble être une idée à la fois salvatrice et cruelle, claire et obscure, nette et diffuse. Cette inconnue, c’est la mémoire.

Les trois auteurs ont, à leur manière, présenté les limites et les potentialités de la pensée sous sa forme imprimée, sous sa forme écrite. Or la bibliothèque est usuellement un symbole de la mémoire parce qu’elle renferme des savoirs ancestraux, parce qu’elle permet à l’étudiant d’explorer des pans entiers d’une science complexe, parce qu’elle entrepose les parchemins sur lesquels le poète a emprisonné son amertume, parce qu’elle consigne les sentences immortelles d’un prophète révélé, ou la geste épique d’un héros imaginaire. Pourtant, si l’on y réfléchit bien, non ce n’est pas ce qu’on appelle mémoire. Il s’agit là de souvenirs.

Ce que ces textes suggèrent finalement, c’est même plutôt l’inverse. Le plus terrible des cauchemars consisterait à disposer de toute la connaissance possible sans pouvoir l’exploiter. La plus terrible des malédictions consisterait à disposer de tous les textes du monde, sans jamais savoir comment s’y retrouver, sans jamais savoir lequel choisir.

Car la vraie mémoire ne consiste pas en la somme de nos connaissances. La vraie mémoire, c’est le moteur de recherche. C’est le processus de sélection du souvenir adéquat dans la totalité de notre expérience.

La langue française n’a pas prévu de substantif au mot « trouver », ce qui est étonnant. Nous disons certes le mot « trouvaille » mais il ne se rapporte qu’à une découverte hasardeuse. Il ne définit pas une « trouvaille » volontaire, une « trouvaison ».  En réalité, la mémoire, c’est un mécanisme qu’au lieu de nommer « moteur de recherche » on devrait nommer « moteur de trouvaille volontaire ». Car la mémoire est une induction correcte et se souvenir, c’est choisir.

« Se souvenir, c’est choisir. »

Hugo ne traite pas directement cette idée dans son texte, mais elle apparait en filigrane. Autrefois, quand les cathédrales marquaient un lieu et un siècle, l’humanité s’appuyait déjà sur un moteur de recherche. En Europe, l’Eglise sélectionnait les réponses. Le Moyen-âge était « théocratique »; il était convenu que la religion triait, sélectionnait, authentifiait, approuvait, rejetait les idées ou les réponses. L’Histoire est un choix. Au regard des causes qu’il a toujours défendu avec ardeur, on peut penser qu’Hugo se réjouit de ce tournant épistémologique parce que le choix des réponses à la Renaissance devient plus libre, plus humaniste, plus démocrate. Pourtant, à la fin de son texte, il semble réaliser que cette libération ne sera que partiellement effective, parce que cette compétence sera simplement transférée à une autre corporation. Le moteur de recherche deviendra cette « presse » qui à son tour sélectionne, choisit, encense, rejette les idées. Au service du pouvoir universitaire, spirituel ou temporel, la Presse devient la mémoire. La Presse devient le moteur de recherche.

Chose étonnante. Si l’on poursuit ce raisonnement, et qu’on analyse l’idée à la lueur de notre époque, à l’ère d’Internet, on constate que le mot choisi prend tout son sens. Vous l’aurez deviné, ce n’est pas un hasard. La construction de la troisième tour de Babel est ostensiblement fondée sur l’émergence du moteur de recherche en tant mémoire explicite. Mais mon étonnement nait de l’évolution croisée entre le support de notre pensée et son moteur de recherche. D’abord l’Eglise pour le pouvoir spirituel, puis la Presse pour le pouvoir temporel, puis Google… pour le pouvoir spatial ? Est-il possible que le niveau de spiritualité se réduise à mesure que le support de la pensée se volatilise ? Est-il possible que dans un avenir proche nous déléguions notre perception de l’espace à Google ?

Mais reprenons le cours de notre recherche. Dans le texte de Lasswitz, le problème du moteur de recherche est fondamental, central. Le « comment s’y retrouver ? » de la maitresse de maison ne trouve pas d’écho véritable dans la nouvelle puisque le mathématicien répond simplement qu’il doit exister un « catalogue » au sein même de la bibliothèque universelle. La difficulté consiste à retrouver « ce catalogue » parmi les ouvrages qui la constituent. Le fait que Lasswitz ne creuse pas davantage la question me laisse penser – mais cette hypothèse n’est pas forcément fondée – que Lasswitz a pu être croyant et pratiquant. En tant qu’adepte d’une des religions du Livre, il aura choisi d’avoir foi en la capacité de l’humanité à « recevoir » le livre, ce catalogue qui n’est autre que le moteur de recherche dont nous parlons.

Borgès, lui, pense bien différemment. Le raisonnement que je formule sur l’idée de mémoire est omniprésent dans la Bibliothèque de Babel, omniprésent parce qu’omniabsent. La question du catalogue y est posée en toute lettre, mais Borgès ne croit pas plus en ses chances de le découvrir, qu’en ses chances de trouver sa propre justification. Dans ce monde saturé de réponses, l’absence de moteur de recherche est justement la cause de tous les tourments. Et par l’intermédiaire de son narrateur, il fait une distinction nette entre la capacité à rechercher et la capacité à trouver.

Nous l’avons vu dans la première partie, la folie des hommes nait de cette frustration permanente qui consiste à chercher sans trouver, tout en ayant la certitude que tout est à portée. La solution que Borges suggére par omission, c’est l’écriture, qui symbolise dans la Bibliothèque l’acte de création d’une oeuvre.

Pour Borges, lire c’est chercher et écrire c’est trouver.

Pour Borges, la mémoire est l’acte de création en soi.

Lire, c’est chercher avec la garantie que « La réponse attendue» est ici présente quelquepart.

Ecrire, c’est trouver sans aucune garantie de l’intérêt de la réponse.

Pourtant, ce n’est pas si simple. Et l’Ecriture n’est pas l’automatique antibiotique de nos cauchemars, ce serait bien trop beau. Benjamin Bayart, une des figures militante du web de la première heure est notamment connu pour ce trait d’esprit : « l’Imprimerie a permis au peuple de lire, Internet leur permettra d’écrire »

« l’Imprimerie a permis au peuple de lire, Internet leur permettra d’écrire »

La pensée humaine se volatilise et se dégage progressivement de ses propres repères spatiaux et temporels. Elle se détache de la terre en direction d’une idéosphère -ou noosphère- artificielle. Demain, nous aurons écrit des quantités astronomiques de sagesses et de barbaries ; et le catalogue de cette immense bibliothèque sera plus précieux que notre propre mémoire. Finalement, cette prérogative essentielle de l’Homme, le choix, sera externalisée, comme toujours. Mais le risque est de plus en plus grand à mesure que la somme de nos connaissances augmente. Comme pour les bibliothécaires de Babel, l’oubli guette, tapi dans les replis de l’abondance.

D’autant qu’une analogie linguistique vient encore affoler l’angoissé que je pourrais être. La volatilité d’une information ou la volatilité de la mémoire au sens informatique, fait écho au champ lexical choisi par Hugo. Elle définit justement la longévité potentielle des données. Hugo ne pouvait pas le savoir mais on dit aujourd’hui qu’une mémoire est volatile lorsque son contenu n’est plus fiable une fois que le « courant » est coupé. On parle ainsi de « mémoire vive » par opposition à « mémoire morte » ou « mémoire permanente ». La tentation est grande d’établir une analogie entre la mémoire vive et volatile que constitue l’imprimerie d’abord, Internet ensuite, par rapport à la mémoire morte que constitue le patrimoine architectural millénaire sculpté dans la roche et la pierre. N’est-il pas surprenant qu’en termes informatiques, la mémoire vive soit moins fiable et moins durable que la mémoire morte ? Hugo se trompait-il lorsqu’il qualifiait la pensée volatile d’indestructible et de plus impérissable que jamais ? Car enfin, lorsque la pensée s’éloigne de la pierre, elle semble plus éphémère, elle s’en retourne vers l’oralité.

Naturellement, à la lecture de cet argumentaire et à la lueur des textes que nous avons explorés, nous sommes tentés de faire immédiatement volte-face devant le cauchemar qui s’annonce. Mais la réponse à tous nos maux la voici peut-être : l’oralité.

Le premier philosophe, ou du moins le premier à s’être défini comme tel en Occident, celui que les hommes de son temps nommaient Pythagoras Chrysomère, vivait au VIe siècle avant notre ère. (Petite anecdote historique trop souvent oubliée : Pythagore, Héraclite, Socrate, Bouddha, Zarathoustra et Confucius auraient été contemporains).  Celui dont nous parlons, Pythagore, était un grand mathématicien, philosophe et prophète grec d’origine phénicienne qui, pour ce que nous en savons, a bâti toute sa pensée sur le fonctionnement de la mémoire et du nombre. En synthétisant les pensées de l’Orient et de l’Occident, en pratiquant l’anamnèse -ayant le souvenir de ses vies antérieures-, il laissa une trace indélébile dans le domaine des mathématiques, des sciences de la matière, de la musique et de la philosophie. Fondateur d’une secte à Crotone, et reconnu par son entourage comme étant le fils d’Hermès, il poussait ses disciples à effectuer un rite quotidien, celui de se remémorer chaque journée avant de se coucher, et de remonter le temps autant que possible vers leurs vies antérieures. Comme s’il s’agissait de « muscler » son propre moteur de recherche.

Platon et bien d’autres reconnurent plus tard l’influence de sa pensée millénaire. Sa longévité ne peut être mise en doute. Or, il est étonnant que constater que Pythagore refusait catégoriquement d’écrire. Bien qu’issu du peuple des Phéniciens, celui-là même qui a inventé et répandu l’alphabet dans toute la méditerranée, il a choisi l’oralité. Il tenait cette lubie de ses maitres et instructeurs Mochos de Sidon et la Pythie de Delphes, de grands personnages qui ont un point commun : ils n’ont laissé aucune trace écrite.

Parallèlement, on observe que Socrate, Bouddha, Zarathoustra, Jésus ou Mahomet ont choisi eux aussi de ne rien écrire. Ils défendaient fermement l’oralité comme moyen efficace de pérenniser leur pensée. Sans doute pensaient-ils que la postérité de leur discours aurait été amoindrie par l’écriture. Comme si la mémoire se trouvait renforcée par l’oralité, comme si finalement, contrairement à ce qu’on pourrait croire, Ecrire c’est oublier.

« Ecrire, c’est oublier ».

Ce raisonnement est-il totalement insensé ? Si l’on en revient à notre tour de Babel contemporaine, l’argument de la délégation de la mémoire s’en retrouve renforcé. La généralisation de l’acte d’écrire, devenu anodin avec Internet, serait le chemin vers l’oubli. Le chemin vers la Bibliothèque de Babel, prémonitoire et prophétique. L’imprimerie a permis au peuple de chercher, Internet leur permettra d’oublier…

A un certain stade de sa vie, Borgès aurait vraisemblablement validé cette hypothèse, puisque dans un texte tardif, intitulé « Utopie d’un homme fatigué », il en arrive au point de qualifier l’Imprimerie de « pire fléau de l’humanité », se désolant d’un monde dans lequel « les images et le texte imprimé ont plus de réalité que la réalité elle-même. Esse est percipi, on n’existe que si on est photographié, et c’est là le début, le centre et la fin de notre singulière conception du monde», a-t-il écrit en référence à Berkeley.

Mais on peut opposer à cette triste vision un argument étrange : L’oralité est peut-être en effet le meilleur moyen de pérenniser un savoir et une idée. L’écriture affaiblit peut-être l’ancrage profond du savoir oral. Mais justement, tout se passe comme si notre pensée à travers l’histoire, en accédant par palier à des formes plus volatiles, de plus en plus communicables et adaptables, se rapprochait invariablement de la forme orale. Sous ses formes modernes, l’écrit s’oppose de moins en moins à l’oral. Internet peut-être interprétée comme un nouveau stade de la pensée humaine : le stade de l’écriture orale. 

Et comme par enchantement, par hasard finalement, le miracle se produit. La solution du système apparemment insoluble qui m’a occupé l’esprit pendant quelques heures semble se révéler dans une cascade jouissive. La première inconnue révèle la seconde qui révèle la troisième. Et la boucle se boucle.

Car bien sûr, la Tour de Babel est avant tout le mythe de l’oralité et non de l’écriture.

L’écriture est une oralité éphémère, et n’est rien d’autre qu’une étape sur le chemin de l’oralité universelle retrouvée. Les trois tours de Babel ne sont qu’une seule et même tour et le genre humain tout entier est sur l’échafaudage.

Et puis, ce qui constitue la part la plus fondamentale de la solution, la relation finale qui crée un pont entre la mémoire, le moteur de recherche, l’acte de création, l’écriture, la communication, et l’infini dénombrable. La relation qui réunit la spiritualité, la temporalité et la spatialité. Celle qui réunit le hasard et la volonté, la providence et le choix. La voici cette relation qui -je le crois- devrait nous permettre de survivre :

Notre mémoire se nomme sérendipité.

Plus que par son intelligence, l’esprit humain se distingue certainement par son ingenio, cette étrange faculté qui est de discerner pour relier et conjoindre. Le hasard ou la providence lui opposent sans cesse des combinaisons fertiles, insoupçonnées et les occasions d’apprendre ne sont pas rares. Mais en présence de tels accidents, voir et entendre ne suffisent pas, il est nécessaire de regarder et d’écouter avec attention, afin d’extraire intentionnellement, si possible, la substance de ces mystérieuses conjonctions.

Maxim B Blondovski

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s