L’oeuvre prophétique de Pasolini

 « Aucun prophète n’est bien reçu en sa patrie » (Evangile selon Luc, 4,24.)

J’ai eu la chance, il n’y a pas si longtemps, de découvrir l’une des suites d’un hôtel-musée en Sicile,  la Chambre du Prophète, créée en hommage à Pier Paolo Pasolini par trois artistes. Sur la porte d’entrée, un poème de Pasolini en italien, puis un long couloir plongé en permanence dans l’obscurité qu’il faut traverser, avant de retrouver le poème sur les murs rocailleux de la chambre, cette fois en arabe. Les murs couleur ocre se prêtent à la chaleur, et sous la grande baie vitrée, qui ouvre la chambre à la mer, se trouve un peu de sable recueilli sur la plage d’Ostie, là où Pasolini fut assassiné le 2 novembre 1975.

Si j’aime Pasolini, c’est d’abord pour son cinéma, au quiétisme révélateur, qui se laisse prendre et comprendre par le spectateur, qui ne lui laisse pas de répit, qui lui demande autant qu’il lui donne. Le cinéma de Pasolini appréhende plusieurs millénaires, il remonte à un avant mythique, comme dans Médée, et la Trilogie de la Vie (composée des Contes de Canterbury, du Décaméron et des Mille et une Nuits) jusqu’à ce qui était son aujourd’hui, illustré de façon réaliste par Mamma Roma ou Accatone. C’est une œuvre qui se ressent de l’avant et de l’après Dieu, avec comme points de rupture L’Evangile selon saint Matthieu et Salo ou les 120 journées de Sodome. L’Evangile selon saint Matthieu, sorti sur les écrans en 1964 (soit dix ans avant Salo), couronné de prix, dont celui de l’Office catholique du cinéma; est filmé de manière religieuse, consciencieuse, détaillée, majestueuse. Le film restitue la naissance du christianisme, mêlée à la violence de la rupture avec l’antiquité, l’ancien. Les images, en noir et blanc, sont d’une beauté douloureuse, les visages sont filmés avec ferveur, la beauté de Marie, puis de Jésus, sont hypnotiques. Pourquoi ce film m’a-t-il  tant émue ? Par sa parole pieusement mêlée au silence, et par contraste avec un autre de ses films que j’avais vu juste avant : Salo ou les 120 journées de Sodome.

Aujourd’hui encore, Salo est sujet à polémique – et a été interdit dans certains pays. D’aucuns n’y voient qu’un enchaînement de scènes insupportables, exhibées gratuitement ; le sens et la démarche demeurent opaques, incompréhensibles.  On ne voit plus que sa grande violence qui, cependant, est mise à distance, par exemple dans une des dernières scènes, où le spectateur voit à travers les jumelles que porte le bourreau ; ou encore, la violence déclamée, théâtralisée à un haut degré dans les monologues des narratrices, accompagnés d’un air de piano… Salo, c’est la violence crue, celle des corps martyrisés, réduits à ceux des animaux, utilisés, tués, dépossédés de la personne. C’est l’anéantissement de l’humain. C’est la violence raffinée, cultivée, qui irrite un Marquis de Sade, transposée dans une république de l’Italie fasciste. Comme dans un roman de Sade, le réel qu’utilise Pasolini a donné libre cours aux pulsions des cruels, à la négation de tout et de tous. Ce qu’il peint, c’est le tableau scandaleusement libertin et athée, sans Dieu, sans amour, sans rien, de son XXème siècle.

C’est un scandale au sens biblique, c’est-à-dire un péché. Au-delà de la libre adaptation des 120 Journées de Sodome du Marquis de Sade, et de l’Histoire, qu’est-ce que crée Pasolini ? Un « catéchisme de débauche » pour citer les Liaisons dangereuses, et le terme de catéchisme semble parfaitement  idoine : c’est un dogme, une religion, illustrée par la luxure noire de Sade, et par les stigmates laissés par le fascisme et le nazisme. Je considère L’Evangile selon saint Matthieu et Salo comme linéaires et complémentaires. L’Evangile est le film du crime contre le fils de Dieu, qui meurt pour sauver les hommes. Salo est le film du crime de l’homme contre l’homme, sans espoir, ni du côté de la victime, ni de celui du bourreau. Entre les deux, presque deux mille ans, de la naissance à la mort de Dieu sur terre. Salo est aussi le dernier film de Pasolini.

Et sûrement, la synthèse parfaite, qui engloberait ces problématiques sociales, historiques, religieuses, humaines, serait Théorème. Un film qui, également, est scindé en deux parties : avant – l’arrivée d’un jeune homme à la beauté et à la présence affolantes, dans une famille bourgeoise de la banlieue de Milan ; et l’après-son départ, et le départ progressif de chacun des membres de la famille, chacun seul, perdu. Seule la bonne sera sauvée, qui s’ensevelit dans un chantier, et accède à la sainteté. Entre ces deux parties, parents, enfants, et la servante aussi, seront possédés par le corps et par l’âme.  Et pourquoi la servante, qui retourne à son village natal, et se plonge dans le silence et la négation du dehors, est-elle la seule à devenir sainte ? Ce qui la démarque des autres personnages, dont l’action pourtant semblait porteuse, c’est son renoncement au monde et à elle-même, absolu, le mouvement qu’elle accomplit de l’extérieur vers l’intérieur, un intérieur où elle retrouve et se confond avec un Dieu longtemps absent. Et elle sort définitivement de ce monde sous les machines industrielles, s’enterrant vivante quand le chantier est encore désert.

Et c’est là que je trouve l’œuvre de Pasolini prophétique.  Un prophète se définit comme l’annonciateur et l’interprète de la Divinité, pour le présent, et l’avenir. Pasolini s’est voué à livrer sa vision du monde, des hommes, de lui-même ; sans autre obsession que celle de la vérité. Son œuvre, comme sa vie, est prise dans un combat permanent, engagé pour la vérité. La vérité du monde, et d’abord, la sienne propre. Une obsession de sa propre identité avouée dans le court Qui je suis, récit lyrique de lui-même, et qui aurait dû l’être davantage dans Pétrole. « Ce roman n’a pas de début », voilà ce qui tient lieu de premier chapitre; et il n’a pas eu de fin : Pasolini a été assassiné. Achevé, il aurait été une dénonciation exhaustive de l’Italie des années 1970, et de ses industriels et politiques mafieux. Et davantage : un dépassement de la forme littéraire vers le vrai. Un extrait dit ceci : « En projetant et en commençant d’écrire mon roman, j’ai bien réalisé autre chose que de projeter et d’écrire mon roman : j’ai organisé en moi le sens et la fonction de la réalité; et une fois que j’ai organisé le sens et la fonction de la réalité, j’ai essayé de m’emparer de la réalité. M’emparer peut-être sur le plan doux et intellectuel de la connaissance ou de l’expression; mais malgré tout, essentiellement, brutalement et violemment, comme cela se passe pour chaque possession, pour chaque conquête. » Ce livre aurait sûrement été son scandale littéraire. La réalisation de cette réalité, longuement exposée par le médium cinématographique, qui est d’abord une affaire de lettres : combien d’adaptations d’œuvres littéraires ; et avant tout, avant le cinéma, de créations littéraires originales ?  Pasolini est d’abord un homme de lettres : il a étudié la littérature à l’Université de Bologne, a écrit poèmes et textes en prose. Il a livré cette œuvre littéraire hybride qu’est Théorème, scénario mêlé à une narration lyrique, dont il tirera ensuite le film du même nom. La quête de la vérité est vertigineuse, elle ne repose ni sur la morale, ni sur rien de tangible ; seulement sur l’homme.

L’enjeu est de taille : se définir dans un monde flou, cautérisé et pourtant, encore à vif, toujours à vif, dont les plaies, il le sait, ne se refermeront pas.

Shannah Mehidi

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Une réflexion sur “L’oeuvre prophétique de Pasolini

  1. Quel bel article ! Je trouve cette affirmation très juste : « L’Evangile est le film du crime contre le fils de Dieu, qui meurt pour sauver les hommes. Salo est le film du crime de l’homme contre l’homme, sans espoir, ni du côté de la victime, ni de celui du bourreau ».

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