Ecrire pour la musique

[Ce texte est la suite de « Pourquoi j’ai mal » que vous pouvez lire ici]

Chapitre 3

Alors pourquoi écrire ?
Mais pour la musique !

Ces derniers temps je marche beaucoup, et j’ai besoin que mon pas se cadence d’un rythme, mais d’un beau rythme : poétique, lancinant, déchirant. J’ai besoin d’être accompagné, par cette musique, pour qu’elle me déréalise. Grâce à elle, je me soumets un instant. J’accepte de tout oublier et je me déphase complètement, je quitte le rythme habituel pour en embrasser un autre.

Hier je sortais d’un entretien d’embauche : imaginez-moi ! Imaginez-moi comme une métaphore de malaise ! J’arrive dans un bureau, lesté d’abord d’angoisses : il faut que je fasse bonne impression, que la personne en face de moi me voie comme un être énergique et charismatique, et m’apprécie ou m’estime. Il y a là évidemment un premier drame : le repli de soi-même. Tout mon être se tend vers cet objectif, en oublie le sens et les raisons pour en faire quelque chose qui existe en soi : être bien vu de cet homme en face de moi, de ce recruteur qui s’appelle Mathieu et que je méprise, mais dont le costume et l’air condescendant me font peur, et je me recroqueville soudain ! J’oublie tout : je ne suis à cet instant qu’un jeune homme, sans rien d’étourdissant qui transparaisse de lui, qui cherche un emploi et qui s’humilie en allant costumé  et anxieux à un entretien. Et ce premier drame est terrible car il s’accompagne d’une révolte, d’une faiblesse sans nom.  Je me sens différent, je crois penser différemment,  et en montant dans l’immeuble qui m’amène à l’étage de l’entreprise où j’ai l’honneur d’avoir posé ma brillante candidature, un stress insoutenable m’assaille. Je ne suis pas préparé et il faut que je lui prouve et que je me prouve que j’excelle à cet exercice. Pire encore, que je réponde à ses questions de la manière adéquate : sérieuse et incisive. C’est stupide à tous points de vue : stupide de répondre à ses questions, stupide d’y aller sans vouloir. La salle d’attente est morne, et y attendent deux hommes en costume qui me jettent un bref regard dénué d’intérêt, un regard qui me confond et m’humilie. Je ne suis absolument rien à ce moment-là, et je m’en rends compte. Le rapide repli de soi-même, donc.

C’est alors qu’uniquement pour briser l’angoisse qui commence à me submerger, je décide de raisonner : « je me fous de ce travail, je ne le veux pas, j’irai pour les convenances mais je ne ferai rien que du cynisme et j’humilierai ce Mathieu si arrogant au téléphone ». Mais cette révolte est un terrible feu de paille et c’est le deuxième drame. Ma révolte se confond avec mon envie de bien paraître, mon renoncement à affirmer ce que je puis être, la dissolution des vingt années de vie que j’ai derrière moi, tout cela qui se confond sans que je puisse apporter aucune résistance sérieuse. Tout cela qui se confond en la seule angoisse de ne pas plaire à un homme que je méprise. Et ne pas arriver à le mépriser, être l’esclave du contexte, de ma situation d’infériorité dans l’instant : je me présente pour avoir un emploi, il peut me donner cet emploi. Et j’ai beau avoir rêvé, avoir aimé, avoir menti, avoir souffert … Car je ne suis que moi, cela est incontestable ! Allez en trouver un autre, en tous points pareil, ou simplement d’une troublante ressemblance, vous n’y réussirez pas ! Ou si vous croyez y réussir, vous vous tromperez, la ressemblance sera superficielle. J’ai beau donc être moi et moi seul, cela n’a pas d’importance. Il faut répondre aux questions, il faut répondre à la question : « que pouvez-vous apporter de plus qu’un autre à notre entreprise ? ».

Rien, rien, rien du tout ! Vous me dégoûtez ! Le mot entreprise me dégoûte, il n’est même pas laid, il est simplement médiocre. Tout le concept pue la médiocrité. On sent les costumes, certes. Mais ce ne sont encore que des uniformes. On sent le renoncement aussi, d’une vie différenciée ; on sent l’homme malheureux qui se fond dans la masse parce qu’il n’a plus envie de lutter ou parce qu’il ne veut plus être jeune. Ou alors, complètement à l’inverse, on sent l’idiot, avide de reconnaissance, avide de maîtriser le système et d’en gravir les échelons. On sent tout ce que je ne veux pas être.

Et malgré tout cette médiocrité que je redoute, la peur persiste. Et à ce moment-là, ni mépris ni révolte ne peuvent me venir en aide, la révolte n’a même pas existé.

Troisième drame : la reconnaissance, la reconnaissance du petit chien. L’entretien s’est bien passé, Mathieu ne m’adore pas mais il me veut dans son entreprise. Il a reconnu en moi les qualités nécessaires au poste proposé. En conséquence, il veut faire de moi son collaborateur, il veut qu’on collabore, qu’on réalise des projets ensemble. Il veut bien prendre sa pause-déjeuner avec moi, je ne lui suis pas antipathique, il ne me méprise pas et il a vu en moi un futur collègue.

Il y a là un drame sous-jacent : ma différence n’a pas sauté aux yeux de Mathieu, il m’a examiné pendant une heure d’entretien. Parfois j’ai essayé de lui faire passer une sorte d’ironie, en forme de désarroi, et il a souri. Mais la chose ne l’a pas marqué, et il m’a trouvé adapté à son milieu aseptisé.  C’est un drame qui n’est que sous-jacent car il vient en grande partie de Mathieu et pas de moi : l’être exceptionnel peut être indifférencié au premier examen.  Tout de même, avoir aussi bien réussi l’examen, cela a quelque chose de préoccupant.

Mathieu m’appelle et m’annonce que le poste m’est promis. Je ne suis pas d’une nature extrêmement expansive et la nouvelle ne déverse pas en moi des flots de joie, mais un insidieux soulagement. J’aurais pu être refusé, je me serais véritablement révolté et par le refus qui m’aurait été apposé, ma révolte aurait acquis une part de la force qu’elle n’avait pas avant. L’insidieux soulagement, donc. Je considère la chose et les perspectives qu’elle m’ouvre : le début d’une vie sans relief très probablement, et je sais que j’en suis à un tournant.

Je sais, et j’en suis à ce stade complètement sûr, que je pourrais refuser cette offre, rire, mépriser et exister enfin. Je sais que je pourrais l’accepter aussi, reporter la rupture avec ce monde, une rupture que j’imagine nécessaire. Alors, à ce moment profondément décisif, l’acceptation de ma candidature provoque en moi un soulagement. Je sais que c’est reporter le moment de vérité mais je suis heureux de ce report. Pire encore je suis fier de moi. La chose commence à me convenir et j’en envisage les bons côtés. C’est le troisième drame et c’est le drame décisif car il rend irréversibles les deux premiers, qui n’étaient encore que des symptômes. Mon identité s’est diluée dans la peur, ma révolte a renforcé encore cette dilution, car elle n’était qu’une posture, qui n’avait aucun fondement réel, qui n’enclenchait aucun mécanisme en moi. Si, ensuite, au lieu d’aller encore plus mal, à cause de ces échecs terribles de ma personnalité, qui s’est évaporée sous les circonstances banales d’un entretien d’embauche. Si, ensuite je vais mieux et suis soulagé, je scelle ces échecs au lieu de continuer ma lutte. Ce serait donc le drame final. Et il n’a pas encore eu lieu.

Je vous avais demandé de m’imaginer comme une métaphore. Imaginez-moi, imaginez-vous dans mon corps, lorsqu’après cet entretien, je prends l’ascenseur et descends dans la rue. Je regarde droit devant moi, et mes sentiments se bousculent : aux détails les plus insignifiants liés à l’entretien (je me demande par exemple si ma phrase d’au revoir était appropriée) et aux signes que je tente d’interpréter, se mêlent des sensations plus puissantes et plus profondes. Peu à peu, de l’absence de véritable pensée propre, car j’étais entièrement tendu pendant quelques heures (d’abord par le stress puis par l’action) vers  cet entretien, un espace se fait en moi.

Je ne me le dis pas, mais je prends conscience de mon immense renoncement, si indolore ! Peu à peu, tous les états d’âme que je viens d’évoquer se bousculent en moi et je ne suis plus rien, écrasé par l’absence de repère.

Alors j’ai besoin d’un soutien, j’ai besoin d’un cri plus universel et moins prosaïque que celui qu’hurle ma pensée, j’ai besoin surtout de pouvoir me fondre dans un tel cri. Je marche dans la rue, sors des écouteurs et je mets la musique, très fort, pour ne plus rien pouvoir entendre d’autre. Je peux supporter de voir la rue, les voitures qui passent, les magasins qui défilent devant mes yeux. Mais je ne veux entendre en moi que la musique, profonde, et qu’elle puisse dissoudre tous ces drames. J’écris pour ressentir cette musique.

Julien Arcandiet

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