Acey Harper, photographe du “new” classique

Le noir et blanc s’est imposé à Acey Harper comme une évidence. Il ne pouvait en être autrement. Acey Harper est un photographe sculpteur. Dans la lignée des Edward Weston, Ruth Bernhardt, Herb Ritts et Brassaï pour lesquels il voue une admiration presque religieuse.

Nude, 1936, Edward Weston

Herb Ritts

Comme eux, il considère que la personnalité du photographe doit s’effacer au profit des lignes, des courbes dans une exigence totale d’esthétique, d’idéal architectural. Et pourtant chaque photographie est absolument reconnaissable.

Photographier comme on sculpte

Acey Harper voudrait comme pour une sculpture de Rodin lorsque l’on visite son musée nous donner l’envie de toucher, de caresser ses images. Ressentir physiquement la forme et la courbe est l’essence même d’une oeuvre. Acey Harper se rapproche des sculpteurs dans sa manière d’aborder la lumière. Il ne s’agit que de lumière naturelle, qui en se posant sur les corps nus de ses sujets, les transfigurent. Comme Le Bernin ou Michel Ange qui réalisaient leurs sculptures en fonction de l’emplacement où elle prendraient place dans une église, l’éclairage accentue l’harmonie des lignes et des formes.

Le photographe architecte

Chaque photographie d’Acey Harper est une représentation avant tout architecturale. Rien n’est laissé au hasard dans ces images. Dans sa manière si particulière de mettre en scène les acrobates. Il dépasse l’anecdote pour engager un silencieux dialogue entre des lignes de fuite, des courbes, des angles, comme ces trois femmes devenant des éléments de façade.

Certaines photos créent aussi leur propre espace magique à partir d’un lieu pourtant identifiable : la photo du tunnel est de ce point de vue remarquable. L’artiste échappe à l’humain et devient une créature d’une autre dimension. Ce corps à la fois offert et rassemblé, inversé en arc de cercle, la tête en bas, les yeux fermés répond à l’obscurité en créant son propre puit de lumière. Tantôt courbes, les lignes entament entre elles un enchevêtrement magnifique, surnaturel construisant un univers spécifique.  Les corps deviennent des paysages et l’extérieur semble la projection de leur espace intime, comme si monde intérieur et extérieur s’inversaient. Du coup nous redécouvrons ces acrobates, leurs mouvements, leurs contorsions dans cet environnement qui n’a rien à voir avec la piste aux étoiles, la lumière artificielle ou les loges.

De l’importance de la sérendipité

Les photos d’Acey Harper ont quelque chose d’incongru pour au moins trois raisons: la nudité, la puissance du corps féminin nu contorsionné de l’acrobate, l’environnement dissonant face à ce corps nu. Comment Acey Harper a t-il su combiner ces trois éléments sans aucun lien ? Acey Harper parle de  « sérendipité », un mot certes difficile à retenir mais dont la structure syllabique anglo-saxonne et le concept  sans équivalent dans la langue française sont remarquables. « Il est certains mots étrangers qui s’imposent à notre mémoire par leur seule vêture sonore, mais dont la signification continue de nous rester opaque, soit que nous ne parvenions pas à la fixer en nous, soit que nous n’entreprenions rien pour la rechercher. Ainsi fut-il longtemps pour moi du mot anglais serendipity qui sonnait comme un composé bizarre de sérénité et de compassion. Des années durant, je conserve serendipity dans ma tête, me refusant d’en aller consulter le sens dans le dictionnaire, sans doute par crainte d’être déçu par une définition qui, en un brusque retour au principe de réalité, ruinerait tout le charme des syllabes étrangères. Mais il y a peu de temps, retrouvant ce mot dans un texte et ne pouvant parvenir à en deviner le sens, malgré le contexte et peut-être à cause d’un obscurcissement de l’esprit dû à ce charme même, j’ai dû me résoudre à recourir au dictionnaire. Quelle n’a pas été alors ma surprise de découvrir qu’il n’existe pas de terme français correspondant à serendipity et qu’il convient de le rendre selon le contexte par au moins deux périphrases: « découverte heureuse ou inattendue »; « don de faire des trouvailles ». Ce mot désigne donc aussi bien l’objet trouvé cher aux surréalistes, que la faculté, par eux développés au plus haut point, de découvrir ces objets. » » extrait de La Peau des Ombres, 2004, de Joël Gayraud.

L’ imagerie de sa propre vie influence l’artiste qui voit et organise le monde  à travers son propre prisme intime. L’environnement, l’autre, deviennent des extensions de l’imaginaire du photographe, comme dans toute création artistique. Le monde extérieur et le monde intérieur s’apportent mutuellement, se répondent. C’est par son amie Harriett Heyman, qu’Acey Harper commence à photographier des acrobates dans un projet intitulé au départ « Acrobates au travail » dans le gymnase du San Francisco’s Circus Center. C’est alors que leur viennent l’idée de les photographier non plus entre des murs froids dépourvus de charme mais de les mettre en scène dans des lieux plus appropriés à l’énergie et la beauté que leur corps dégagent. Il choisit de dénuder ces corps, montrant ainsi toute leur musculature, puis de les placer ensuite  dans un contexte improbable, provoquant une impression de surprise, déroutant à la fois notre regard et nos sens. L’inattendu se produit et provoque une émotion. Face à ces corps nus suspendus, vrillés, noués au coeur d’un lieu à première vue inapproprié, l’humain ressurgit dans toute sa dimension de fragilité, d’effort, d’abnégation. Ils évoluent ces corps frissonnants, dans un espace lui-même signifiant : une usine désaffectée, un tunnel, un champ, un désert, une forêt…

L’espace du monde féminin

Les réactions aux photographies d’Acey Harper sont doubles : soit elles fascinent, soit elles dérangent. C’est avant tout parce qu’elles ouvrent une porte sur le monde féminin qui reste encore une source de questionnements et de malentendus. Acey Harper aime photographier la femme. Lorsqu’il la place dans la Nature, dans le désert , la forêt,  la rivière, la femme se confond avec ce paysage. Elle prend alors des allures de déesse de la terre et de la fertilité, une sorte de Démeter, de Gaia réincarnée. L’acrobate sculpturale dans des images en noir et blanc rejoint le classicisme des statues antiques. Mais le bel équilibre néoclassique se voit bousculé par des torsions extrêmes qui n’ont rien à voir avec l’académisme. Acey Harper nous présente un corps tout  en lignes raccourcies à la Degas, à la Rodin, dans une expression profondément libre et puissante. Cette femme est une déesse mais Ô combien vivante, familière et frondeuse. Si elle s’offre à notre regard c’est sans se donner. Comme la Nature, elle échappe aux règles pour ne suivre qu’une seule loi, la loi d’être femme et de l’assumer. C’est une insoumise.

L’espace du monde viril

Acey Harper va encore plus loin dans cette exploration du monde féminin. Il fait poser ces acrobates dans un espace urbain, les met en présence d’éléments industriels, de machines, un monde réputé comme viril. Une grue, un camion, un échafaudage, une usine désaffectée. Et on arrive à cette situation tout à fait surréaliste où une femme nue prenant une pose acrobatique qui ne saurait se voir éventuellement que dans l’intimité de l’étreinte amoureuse, se retrouve au milieu d’un lieu habituellement grouillant et public. Comme le symbole de la force féminine qui résiste à l’environnement viril dans toute sa fragilité. C’est là toute l’ambivalence de la femme révélée à travers le travail d’Acey Harper : elle est à la fois fragile et forte. Pendant la séance de pose de l’acrobate à la grue, très tôt le matin, les ouvriers s’assemblèrent autour du photographe et de son modèle et lancèrent des quolibets. Acey menaça alors d’arrêter le shooting. Les hommes se turent et Acey acheva la prise en toute tranquillité.

La photographie, parmi les plus connues, de Morgaine suspendue au treuil d’un camion par la bouche est exemplaire. D’un côté la machine, de l’autre ce corps nu féminin qui résiste. Ironie de l’histoire, le camion s’embourba, tout un symbole. Mais  on pourrait aussi interpréter cette image comme un trophée de chasse.

Car ce que l’on ressent aussi, et c’est sans doute ce qui dérange le plus, c’est le sentiment de danger. Ce danger n’étant pas exclu du travail des acrobates d’ailleurs. Quand Lauren Joy Herley prend la pose dans le tunnel, près de la Golden Gate Recreational Area de Sausalito, c’est aux aurores, dans l’urgence pour éviter les voitures. Cette photo sera choisie pour illustrer l’exposition d’Acey Harper à Paris « No Limits » en octobre 2012 à la Galerie Catherine et André Hug et que pour mémoire la censure facebookienne interdira. Que peut le monde humain, de la chair et du sang, face à la folie de la civilisation industrielle et de la dépendance consommatrice qui en découle ? Il ne faut sans doute pas oublier qu’Acey Harper fut photojournaliste avant de se consacrer entièrement à sa passion pour la photographie d’art. Le danger, il l’a côtoyé et éprouvé. La violence n’est pas seulement générée par les guerres. Elle peut  être engendrée par la société et ses valeurs.

La photographie, une célébration

Mais ce qu’il faut retenir du travail d’Acey Harper, c’est que chacune de ses photographies est une célébration, un acte magique, spirituel qui va bien au delà de la simple prise de vue. De son travail se dégage un véritable amour de son sujet, une connexion émotionnelle avec les artistes. Célébrer ce qu’ils font, et la manière dont ils le font, fait partie de sa mission en tant que photographe. Il leur rend grâce, au propre comme au figuré. La nature nous donne des leçons d’architecture. Les photos d’Acey ont cette capacité à exalter l’extraordinaire, rencontre du graphique et de l’organique. Le sujet photographié par Acey Harper devient une créature d’une autre dimension. Lauren Joy Herley dans le tunnel avec ses yeux fermés, le corps renversé, est aux yeux de Acey « un ange de paix ». Le choix du lieu n’est pas anodin. Il correspond au caractère des artistes photographiés. Car c’est aussi là le remarquable travail d’Acey : créer un véritable échange tout en profondeur, tout en confiance entre le photographe et l’artiste dont la personnalité et la sensibilité  seront exprimées, libérées. La manière dont l’acrobate perçoit son image est respectée, non sans une pointe d’humour : tantôt celle d’un dieu grec, tantôt celle d’un lutin facétieux, tantôt celle d’un chat. Avant de shooter, Acey passe de nombreuses heures à parler avec les artistes. Cela fait partie, dans ses créations, du processus de maturation habituel, comme un musicien qui fait régulièrement ses gammes avant de passer à l’exécution d’un morceau. Acey Harper démontre par son travail qu’il existe une connivence entre le sublime et le familier, une sorte d’interaction transfigurative non dénuée d’humour.

“It is not a circus… but a celebration of the body at work and play”, The Private Acts, Harriet Heyman.

 Catherine Dobler

                                                                                                                      

Acey Harper est le fils d’un champion de rodéo et le petit fils d’un plongeur en eaux profondes, chasseur de trésors avec lequel il a exploré les Iles Bahamas.

Il a parcouru le monde en tant que photojournaliste, faisant souvent face à des situations difficiles comme à Haiti. Il sera ensuite directeur de photographie à New York, San Francisco, Washington DC.

Acey vit aujourd’hui à Sausalito en Californie dans un appartement qu’occupa autrefois le fameux journaliste écrivain Hunter Stockton Thompson, inventeur du Gonzo journalism. Mais contrairement à cet illustre auteur, réputé pour son mauvais caractère, Acey est un être posé, charmant, particulièrement attentif à l’autre et doté d’une acuité psychologique étonnante. L’appartement domine la baie de San Francisco et Angel Island, la bien nommée, qu’Acey prend régulièrement en photos à différentes heures du pour et de la nuit, depuis sa terrasse envahie de verdure : « Un lieu qui nourrit votre âme » selon ses mots.

Depuis 2008, Acey Harper a pris environ 70 000 photos.

Lors de son exposition à Paris, Acey Harper a commencé à travailler sur une série de photographies parisiennes d’acrobates incluant Lise Pauton.

Remerciements à Christophe Chaumanet, photographe, qui a été à l’origine de l’exposition Acey Harper à Paris et de ma rencontre avec l’artiste.

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