Dédale (chapitre 1)

I

Charleville

 Je n’avais aucune raison de le faire. Non, rien ne le justifiait. Mais il était juste là, devant moi, planté dans les buissons du parc. Un arbre, une ombre, une statue, tel qu’il m’apparut, là. Il devait être huit heures car le soleil venait de quitter ce ciel. Un souffle léger m’attira au balcon, et dans ce passage du vent le tintement des cloches d’église. Je jetai un coup d’œil en bas : un arrosoir automatique et lui. L’engin pareil à un champignon pivotait sur lui-même, le pédoncule effacé par le chapeau énorme en cercle d’eau, recrachant les dernières brindilles de lumière hors du jardin. Un voile hypnotique. Enfouie derrière l’écran cyan, sa silhouette. Plus près, sous l’asphalte gris de soleil, sous les cheminées encore fumantes le sifflement de l’eau, confusément, son visage. Je crois bien qu’il souriait doucement. Et puis la cascade effaçait son expression. Aux traits mouillés, l’eau sur ses joues, à moins que ce ne soit des larmes, ou encore le rideau devant lui. Tout cela confusément, une aquarelle trop liquide. Puis, j’ignore quand exactement, mais au énième jet de l’arrosoir, il s’évapora. Quelques touches de couleurs ; brun, rouge, jaune, marine, persistèrent un instant dans le miroir, puis tombèrent à leur tour. Je parcourus le parc des yeux : désert. Rien n’avait changé, ça pleuvait, fumait, bourdonnait comme la minute d’avant, c’est à peine s’il eut existé. Ultime éternuement : la pelouse toute entière frémit comme le museau d’un chat trempé.

***

Il ne pouvait pas être bien loin. Sortie Ouest, où l’horizon illuminait le portail grinçant. Dans le sillon de ses pas, une petite vie y fleurit. Des feuilles mortes valsèrent en trombe. Bruissement des branches nues, doucement, une fine bruine sur le chemin étroit, pas-de-deux. Deux pâtés de maison tout au plus et si je me dépêchais.

Hésitant encore, je retourne dans le salon. Il est bien morne ce soir. Pourtant rien ne manque, chaque chose à sa place, un silence de deuil, pourquoi est-il triste ? Le lendemain ces vieilles zébrures au mur auront disparu, quelque chose de plus gai… cette aquarelle que je viens de voir, quelque chose qui rendrait la pièce plus gaie… les meubles auront pris vie, faire rentrer le vent pour faire danser les chaises, et si tout cela ne suffisait pas suffit, je quitterais ce quartier, Canal Saint-Martin ; une chambre de bonne oblique, bien oblique, où rien de perpendiculaire ne pourrait rentrer, plus encore, je quitterais la vieille Europe, j’installerais ma cabane dans les énormes baobabs d’Afrique.

Je me dirigeai vers le frigidaire pour prendre le lait, un bol pour moi, un pour le chat. Mais j’oubliai. L’esprit trop agité, j’oubliai : je rinçai la gamelle aussitôt. Je ne désirai rien en particulier, tout, c’est une impression globale, tout manque, vraiment, rien ne suffit plus. Quelque chose de nouveau dans la vue du balcon, une harmonie inconnue, la promesse d’autre chose. Canapé. Et si le chat revenait ? La télé du voisin s’allume, je suivis un instant en collant l’oreille au mur : un pays venait d’envahir un autre, élections présidentielle ce dimanche, nouveau record du prix du pétrole, Paris aura un nouveau pont, aucune solution au conflit du Moyen-Orient… Pas d’annonce de chat disparu. Armoire. Je pris ma plus longue veste, la veste d’aventurier qu’elle l’appelait avec son sourire ironique. Si elle la voyait maintenant !… Avec ses malheureux fils en bataille, décousus et mal cousus, aussi amincis par la vie qu’un trentenaire… Elle serait enfin fière de cette veste. Balcon. La promesse d’autre chose, où était-elle ? Qu’avais-je à perdre ? Un samedi soir, un de plus.

***

L’ombre du parc s’était dissipée depuis longtemps. Aucun bruit, pas même une respiration. Tout le paysage se figeait en cette minute où le soleil et les nuages s’écartaient pour laisser tomber le pollen noir de la nuit, fine poudreuse qui gelait la moindre vie. L’arrosoir aussi s’était endormi, ce n’était plus qu’un point minuscule, un mélange de bleu et de gris et de blanc qui se fixait sur une toile noire et quelques touches de bleu marine. La nature assoupie, les bâtiments de graffitis et le crépuscule avec elle. Restait que l’écho insignifiant de la télé. Immobile, morte harmonieuse ; le grand soir. Peut-être qu’il allait se passer quelque chose ce soir. Je me décidai. Sans aller vraiment à sa recherche, j’acceptai simplement cette étrange invitation dans la nuit. Quelque part, j’espérai pouvoir le retrouver au détour d’une ruelle sombre ou au fond d’une impasse au cœur de Paris. Qui sait, il n’avait pas l’air d’aller à un endroit précis, plutôt un de ces visages perdus qui vagabondait comme un chat. Qu’avais-je à perdre ? En échange de ce samedi soir, j’avais tout à gagner.

En descendant les étages de l’immeuble je comprenais peu à peu ce qui m’arrivait. Je n’avais plus pris l’escalier depuis longtemps, c’était devenu un espace inutile, une sorte de grenier encombrant et oublié. Je ne m’y étais plus rendu depuis le départ de mes parents. Je revis le balcon du cinquième, baigné dans une pénombre précaire ; pas tout à fait lune, soir d’été, encore arrosé par les lanternes, encore quelques heures, pas de nuage à l’horizon, monochrome bleu océan parfait, minuit, c’est minuit, je revis comme des mains chaleureuses les fleurs de lune éclore, les pétales nâcreux sur les bouts de la lune, et j’exultais, et grand-père qui prenait ma main pour adoucir ma joie, pour ne pas réveiller l’immeuble. Au second, à travers la porte toujours entrouverte, l’appartement du jeune couple. Ils avaient tout au plus vingt ans, de grands projets et peu de meubles. Elle voulait s’installer dans la corne de l’Afrique, lui rêvait de Batavia, et l’un et l’autre évitaient de s’aimer pour partir plus facilement. Enfant, leur voix froide et distante me donnait l’envie de voyager, car je les devinais intimement bons et chaleureux, dans une autre terre, une autre vie. La certitude qu’ils seraient heureux quelque part me ragaillardissait et confortait mes propres ambitions : à sept ans, je voulus être pirate. Je crois que nous aurions été de bons amis. Le couple prit racine et ne partit jamais. Son ventre à elle bourgeonna, puis c’était l’efflorescence. Lui dessinait avec son doigt, je le voyais dans le parking, des motifs sur le ventre de sa compagne ; sur la peau distendue comme une mappemonde, pointait du doigt une île, cerclait un port, le pouce et l’index en compas, des archipels, des formations rocheuses, un volcan, une toundra. Je voulus les inviter à mon aventure, mais un éclat de rire m’en dissuada : ils étaient très bien là, chez eux. Je comprenais mieux. Peut-être cette ombre du parc avait un toit plus accueillant, peut-être pouvait-il rendre le mien plus supportable. Peut-être, au cœur de la nuit, dans le sommeil le plus indifférent, il saurait. Je me sentis nostalgique, prêt à reprendre la mer, voguer au gré du vent, s’écraser contre les flots, et dans cette dérade, peut-être, dans cette dérade, le trésor des pirates.

***

Au rez-de-chaussée le concierge m’accueillit avec son air habituel, engelure au nez, paupières abattues, la même mélancolie rousse qui se baladait sur ses joues. La lente aria comme une boucle fermée dans ses yeux, noirs, et ces mots comme le refrain d’une chanson intarissable : Bébert est mort. Il m’offrit un verre de whiskey vieux de trente ans, j’acceptai. Dans sa chambre grise de poussière, des journaux de 1989, un pendule brisé, les chemises à carreaux qu’il portait à l’époque de mes grands-parents, le phonographe sur l’unique disque, Hymne à l’amour, quatre minutes et trois secondes répétées sur vingt-quatre heure, transformé en fond sonore, la musique réduite au néant ; rien de nouveau, dans son esprit et dans cette chambre, Bébert continuait de mourir chaque jour. Il se plaignit alors du silence, l’arrosoir laisse toujours un grand vide dans son cœur, quand son sifflement s’arrête, quand il faut alors aller se coucher. Il jeta son briquet dans la direction du jardin, droit contre l’engin mécanique, l’objet rebondit contre la fenêtre fermée et atterrit dans l’évier. Il me versa un second verre. Je dois faire attention ce soir, drôle de veste, est-ce que je pars à la chasse ? Bébert en avait une de la même sorte ; c’est une veste de gamin, elle me va bien. Avec le froid dehors, je dois faire attention. Un chapeau, quelque chose pour couvrir les oreilles, avec de préférence un duvet à l’intérieur. La conversation retombait, le silence de Piaf seulement rythmé par le mouvement des glaçons, imprévisibles, Nord, Est, Est, Sud, des boussoles brisées sur un océan brun. Je sortis brièvement dans le jardin pour donner un coup de pied à l’arrosoir, il se réenclencha et le chant des criquets reprit. Le concierge me remercia, ça lui fait chaud au cœur, un whiskey ne fait jamais de mal. Est-ce que j’ai remarqué cet homme étrange qui était là il y a encore une demi heure ? On dirait un facteur, d’ailleurs il a laissé quelque chose à l’entrée. De quoi il s’agît ? Des tracts. Il ne les a pas lus, ça doit être des coupons pour des pizzas. Ces publicitaires sans scrupule. Si ça m’intéresse, ils sont encore dans le hall. Je quittai le concierge et ses souvenirs de Bébert.

Effectivement, l’homme a laissé neuf feuillets. Un premier toucher m’indiqua que ce n’étaient pas de simples publicités : papier rugueux, découpage imprécis, un de ces parchemins utilisés dans les cartes de navigation. Hormis la date du jour sur le coin droit, aucune page ne se ressemblait. Trois vides, trois noircies par des gribouillis, figures de dragon, de griffon, de kraken des mers, deux autres remplies de lettres, estampillées à la plume, un alphabet confus de tailles diverses, des majuscules aux courbures élégantes, des calligraphies féminines et dansantes, précises et soutenues. Sur la dernière se trouvait des traces de cire, comme un corsage rouge et délicat et puis, contrairement aux autres, une adresse, taillée dans des lettres solennelles : L’Hydre, Port de Vaugirard, Paris.

(A suivre…)

Cen Zhang

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