“Loveless”, épopée musicale moderne

Loveless est au groupe irlandais My Bloody Valentine (à ne pas confondre avec les affreux métaleux Bullet for My Valentine) ce que The Psychedelic Sounds a été aux 13th Floor Elevators ou Endtroducing à DJ Shadow : un de ces albums éminemment novateurs qui marqueront à jamais l’identité d’un groupe et d’un genre. Sorti en 1991, il est un véritable traité pour une nouvelle conception de la musique pop et la pierre fondatrice d’un genre qui émerge tout juste dans cette Angleterre du début des années 1990, le shoegaze.

Derrière cette révolution distordue et rêveuse, un homme, Kevin Shields, leader quasi-despotique du groupe qui entreprend seul cette redéfinition de la musique. Comme le producteur Alan Moulder, proche du groupe, l’explique, « Ce n’était pas du tout une entreprise collective (…) Kevin avait une idée très claire de ce qu’il voulait mais il ne l’expliquait jamais ». La légende veut que cet album fut si douloureux et compliqué à enregistrer (cela prit près de deux ans d’une folle recherche de la perfection et de l’idéal sonique) que cela tua l’amour entre Shields et la guitariste Belinda Butcher qui fut, bien qu’à un degré moindre, elle aussi impliquée dans le processus de création de cet album. Et c’est ce que le titre de cet album traduit : une recherche musicale si intense qu’elle entraina les amants dans une zone dénuée d’amour et de sentiments, Loveless donc. Ce sacrifice était-il bien nécessaire ? On peut le penser tant, en onze chansons mettant la guitare au centre absolu de la musique dans ce qu’on a plus tard qualifié de wall of sound (un mur du son musical) et qui obligent les voix et la batterie – répétitive et simplifiée – à se faire une place discrète en survolant simplement le mix, le groupe a redéfini les frontières et la grammaire même de la pop music.

Alors bien sûr, Loveless fascine car il bat tous les records : il fallu deux ans, près de 250000£ (ce qui amena quasiment à la faillite du label Creation Records), dix-neuf studios et des dizaines d’ingénieurs et producteurs pour achever la création de ce projet titanesque. Mais s’il a acquis une dimension mythique, ce n’est pas uniquement pour ces raisons comptables. En effet cet album représente une authentique épopée musicale moderne, opposant un musicien à son instrument, un puriste aux limites de son art et de la perfection. Sa guitare d’ailleurs – le plus souvent une Fender Jaguar ou Jazzmaster permettant des variations de tonalité importantes – restera l’instrument typique de ce genre de musique, de Sonic Youth à A Place to Bury Strangers.

Il est impossible de comprendre Loveless sans mentionner les deux éléments qui en constituent l’essence : la distorsion – saturation du son de la guitare, poussée à l’extrême dans le cas de My Bloody Valentine – et le feedback – résonance, effet de larsen dû à la trop grand intensité du signal. C’est cela qui crée cette impression de wall of sound, ce son d’une densité et d’une réverbération hors du commun. Toute la technique de Kevin Shields (jouer extrêmement fort à la fois en studio et en live, utiliser des accordages inédits) est orientée dans ce seul but de jouer, expérimenter et contrôler le mur du son qu’il met en place. Shields utilise évidemment de nombreux effets, mais beaucoup moins que ce que la légende lui attribue. Comme il le précise lui-même, « Les gens pensent que tout vient des pédales, mais la plupart de mes pédales sont là pour contrôler le timbre. Tout est dans le timbre ». Ainsi la plupart des pédales qu’il utilise en live (plus d’une trentaine) ne sont là que pour recréer le son qu’il a réussi à obtenir en studio.

En écoutant ces chansons, on pourrait penser que des dizaines d’overdubs (enregistrement de « couches » supplémentaires de son) ont été réalisés pour atteindre une telle densité de son. Or, et c’est ce qui fait de Shields un des guitaristes les plus géniaux de l’histoire, il en effectuait rarement plus de deux ou trois, obtenant cette impression de « multiples guitares » par l’utilisation novatrice d’accordages, equalizers, samples et autres pédales. Comme des mantras indiens, ces morceaux se développent de façon répétitive et laissent les mélodies prendre sens au fur et à mesure que les minutes s’égrainent. Les rythmes hypnotiques et inlassables, discrètement illustratifs, participent eux aussi de cette lente mise en transe à laquelle l’auditeur est invité à succomber.

Kevin Shields, en révisant le rôle du bruit au sein de la musique pop, a de fait redéfini et élargi le concept même de virtuosité au son et à son apprivoisement, à ce wall of sound irréel et onirique.

Paul Grunelius

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3 réflexions sur ““Loveless”, épopée musicale moderne

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