« Holy Motors » : Barocco Carax

« Brillant. Complexe. Prodigieux. Fulgurant. Lumineux. Surpuissant. Génial. Ludique. Libre. Eblouissant. Emouvant. Vertigineux. Délirant. Enchanteur. Déconcertant. Fantasque. Insolite. Grandiloquent. Magique. Sublime ». Entre autres, il y avait aussi baroque.

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Evidemment, Holy Motors, dernier né de Leos Carax est baroque.

Le baroque c’est un peu le bizarre rendu art, dans la bouche des critiques. « Baroque » couronne un film perturbant et choquant, audacieux et différent, libre et bizarre. Alors certes, le 4 juillet dernier est sorti tout ça.

L’histoire géniale d’Oscar, conduit par Céline dans ses nombreuses vies. Un mot de plus, et on le trahirait déjà. Le vieux couple Carax – Lavant nous offre sa liberté, mais aussi la nôtre. Prenant le risque de nous perdre à tout moment, ils nous laissent libres et seuls dans le parcours de l’œuvre, entrainés dans les vies d’Oscar.

Mais Holy Motors n’est certainement pas baroque au sens où un Classique l’aurait entendu. Plein, chargé, complexe, il ne cède jamais à la superficialité du spectaculaire. Parce que le baroque c’est aussi ces peintures surchargées, ces ornementations et ces contrastes exagérés qui tentent d’atteindre en premier lieu les sens, l’imagination du spectateur, par le charme ou la stupéfaction [i]. Carax, qu’on affilie parfois à un courant « néo-baroque » ne fait pourtant pas qu’un cinéma de la forme, de l’image, de l’apparence, dont la grandiloquence aboutirait vers le kitsch ou le ridicule. Certes Holy Motors effleure le kitsch, pointe le ridicule, mais y prend de la hauteur : Eva Mendes, mannequin voilée avec, tête posée sur ses genoux, M. Merde, nu et bandant. Imagerie biblique, mais qui prend le contrepied du spectaculaire baroque,  se promenant sur un fil entre le ridicule et le beau. « Beauty », « Weird », « God » scande le photographe de Mendes, voyant la bête voler sa belle, ne pouvant s’empêcher de vouloir capturer ce moment purement visuel et baroque.

L’image est miraculeusement travaillée, le scénario complexe et alambiqué, mais le fond ne cède pas.

C’est pourtant ailleurs qu’il faut chercher le baroque d’Holy Motors, ce baroque plus historique, dont Leos Carax semble bien vouloir innerver son film.

Saccadée, la structure d’Holy Motors est « hors cadre ». Si l’on suit la journée de M. Oscar, se levant trader millionnaire, se couchant banlieusard dans sa famille primate, le film ne s’inscrit pas dans une pure linéarité, avec un début, une fin. Certes Carax entame et conclut magistralement son œuvre, mais l’histoire racontée est sans fin, cet homme enchaînant indéfiniment le temps de sa vie, des bribes d’autres vies encadrées par le passage dans la limousine. Cette structure sérielle, mise en lumière par Henri Faucillon dans ses recherches sur les formes baroques et le « système des séries » [ii], se débarrasse de tout cadre et continuité linéaire. A la Bach dans ses Variations, Carax nous offre un enchaînement d’histoires, sans qu’à aucun moment un centre, un sommet, nous apparaisse. Libre à nous de nous promener, de nous perdre surtout, dans ce labyrinthe, dont la structure permet à Holy Motors de garder sa cohérence si souvent mise en péril et en jeu. C’est dans l’inconstance de sa structure sérielle que Leos Carax trouve la cohérence de son œuvre. A l’unité indivisible, il préfère l’unité multiple, la mise en abyme de vies dans une vie.

Mais c’est aussi l’inconstance et le débordement baroque des sentiments et des genres, que Holy Motors fait culminer. Tout le cinéma est là, tous ses genres embrassés. Intimiste quand Denis Lavant père, découvre les mensonges de sa fille. Hallucinant quand M. Merde traverse le Père Lachaise, bouffant les fleurs sur son passage. Cinéma noir mafieux, cinéma du monde contemporain, ou encore cinéma graphique, Carax emprunte à tous les genres et abonde en références. La palette des sentiments, instables et discontinus, shakespearienne après l’heure, explose à l’écran. La mélancolie d’un vieux couple qui se retrouve, dont l’amour passé semble avoir été celui d’une autre vie, une vie où la Samaritaine n’était pas un bâtiment vide au sol jonché de mannequins démembrés. Le drame d’un père que ne punira pas sa fille d’avoir menti, être elle-même étant une peine bien suffisante. Et puis tous ces instants où Oscar semble être lui-même, dans sa limousine, entre deux costumes, sombrant et nous avec lui, dans une quête de sens.

Le débordement et la rencontre des arts, ou plutôt la totalité de l’art baroque dont parle Gilles Deleuze [iii] c’est aussi ça : la globalité du cinéma mais aussi l’entrelacement des esthétiques. Kylie Minogue sur l’écran, sa mélodie en bande sonore. « Revivre » de Gérard Manset, ne fait pas qu’accompagner musicalement la fin de Holy Motors, elle en donne une lecture, une conclusion. On ne sait même pas au final, qui de Holy Motors ou de « Revivre » a le plus gagné à cette lecture parallèle.

Le mouvement et l’apparence. Holy Motors se nourrit de ces thèmes, construits et pensés par la littérature du XVIIe [iv]. Naviguant de vie en vie, tour à tour mendiant, trader, père de famille, criminel, Oscar vit dans un éternel mouvement, où tout s’écoule et se métamorphose. Inconstant, instable, pas de cohérence, mais une constance dans le mouvement, la fluidité. N’est ce pas la liberté baroque, la liberté de l’être : précaire, instable, mais libre ? Oscar, et nous à sa trace, se perd dans le labyrinthe de sa vie, dont il ne sait où elle le mène. Pourtant cet éternel commencement, cette possibilité de revivre, de ne pas s’inscrire dans un cadre fait aussi la grâce et la beauté du cinéma. Denis Lavant le dit, c’est la chance de l’acteur, de pouvoir parcourir des vies dans sa vie, de trouver sa liberté dans ce mouvement et cette instabilité. C’est aussi la beauté du cinéma de toujours pouvoir se renouveler, et nous offrir à chaque fois de nouvelles bribes de nos vies.

Mais ce que Holy Motors pourrait nous dire, c’est qu’il y a là une certaine illusion, une illusion bien baroque. Oscar revit, mais « ça voudrait dire revivre encore la même chose ». Carax nous raconte une vie au cinéma, mais aussi le cinéma de la vie, un éternel théâtre, où nous ne pouvons qu’enchaîner les rôles. Une sorte de théâtre des apparences, où chacun s’illusionne pouvoir revivre, et se donner à chaque fois de nouveaux rôles, mais tout ça n’est qu’apparence. Angèle ment, s’invente pour paraître plus forte aux yeux de son père, mais l’illusion est de courte durée. Découvrant la réalité, les mots paternels brisent « Ta punition ma pauvre Angèle, c’est d’être toi et d’avoir à vivre avec ça ». Holy Motors, c’est à la fois l’illusion de l’authenticité, mais aussi celle de pouvoir échapper à ce qu’on est. Oscar est tout et rien à la fois. Bien qu’il le tente par deux fois, Oscar n’arrive même pas à se tuer. Oui, « There are no new beginnings ». Condamné à être soi-même, mais condamné à jouer des rôles, à toujours se poser la même question, entre chaque vie, dans sa limousine, « Who were we, who were we… ».

Le travail sur le corps de Denis Lavant relève lui aussi du miracle, on peine à y croire. Du travestissement qui rendrait jaloux tout dramaturge baroque, dont on sait qu’ils ont particulièrement affectionné les masques, les déguisements et la métamorphose. La transformation physique de Lavant est saisissante, d’autant qu’il nous est possible de voir les moments de transition,  lorsque Oscar, à l’arrière de la limousine enfile ses costumes, se maquille, se masque. Ce goût du jeu, des artifices propre au cinéma est exacerbé dans Holy Motors, posant irrémédiablement la question du regard, qui se pose ou fait tomber les masques.

Holy Motors ne saurait véritablement être baroque sans aborder la mort. De plus en plus présente au fil du jour, Denis Lavant, ou plutôt Oscar, la rencontre trois fois, mais, pris dans les tourbillons de sa vie, s’en relève à chaque fois. Vieillard sur son lit de mort, Oscar alias M. Vaughan finit sa vie accompagné de sa nièce Léa, dont il cherche à tarir la douleur.

Mais Leos Carax nous donne à voir une mort encore plus belle, encore plus triste, celle du cinéma. Holy Motors débute sur l’entrée du réalisateur dans une salle de cinéma, comble mais morte. Le film joue mais le public dort. Cette inquiétude d’un monde qui meurt de n’être plus regardé, suit Oscar à tout moment. Acteur nostalgique, il regrette le temps où les caméras étaient plus lourdes que lui, et permettaient de véritablement « y croire ».  Si la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, que faire si personne ne regarde plus ? Leos Carax clôt Holy Motors par une pépite sans nom, un dialogue de voitures annonçant la disparition des moteurs, la disparition de l’action, la disparition du cinéma ?

On lui objectera qu’en créant Holy Motors, il nous prouve par l’inverse, que le cinéma est loin d’être mort, et qu’il existe un public pour le regarder.

Sylvia Bodin

[i] La venusta opposée à la terribilità. Claude-Gilbert DUBOIS, Pierre-Paul LACAS, Victor-Lucien TAPIÉ, « Le Baroque », Encyclopédie Universalis.

[ii] Henri Focillon, La vie des formes, 1934

[iii] Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le Baroque, 1988

[iv] Jean Rousset, La littérature de l’âge baroque en France : Circé et le Paon, 1954

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