Grande Joséphine à la Petite

Grande Joséphine – « Toute petite Joséphine, c’est à toi que je veux parler. Il y a quelque chose qu’il faut que tu saches. On va te faire beaucoup beaucoup de mal. Et non, ne hoche pas la tête, ne dis pas que tu sais, tu sais, ta maman te l’a dit, que toujours dans la vie il arrive des choses tristes parce que tu n’en as aucune idée. N’insiste pas ! Que tu es têtue, j’avais presque oublié… Joséphine, oh ! petite Joséphine, je ne veux pas te dire ça, mais on va être très méchant avec toi. Pourquoi ? Ça, je ne peux pas te le dire mon enfant, parce que je ne sais pas. Si tu as fait quelque chose de mal ? Je ne crois pas… Les gens disent que non, bien sûr que non mais moi je ne sais pas, Joséphine. Je suis un peu comme toi, moi, je crois que si on est gentils et qu’on fait les choses bien, les gens ne voudront pas nous faire du mal. Mais je ne sais plus, Joséphine, je ne sais plus. Quelque part toi et moi on s’est trompées, mais je ne sais pas très bien où. Joséphine, il faut que je te prévienne, ce qu’on s’apprête à te faire, c’est grave. Non ! petite Joséphine, n’aies pas peur, ne me fais pas ses yeux là. Oh mon petit, mon pauvre petit, profite, profite, profite. Regarde Cartoon Network et fais des grasses matinées. Marie-toi avec Sébastien après l’avoir laissé jouer au monstre dans le bac à sable. Oh ! Joséphine, tout va changer si vite. Oui, continue à dire que ta couleur préférée, c’est l’arc en ciel, que tu n’es pas de mauvaise foi, que tu ne coupes pas la parole, les enfants seulement y ont droit. Petite Joséphine, tu rigoles tellement fort… Mais laisse les autres se moquer, ils sont jaloux. Tu es tellement heureuse… Ça va changer ma Joséphine, il faut que je te le dise. Oh ! non ne pleure pas, surtout ne pleure pas, tu vas beaucoup le faire plus tard. C’est vrai Joséphine toi et moi on va être tristes et moi, surtout très inquiète pour toi. Petite Joséphine, tu aimes tellement la vie, tu aimes les gens, continue, surtout continue. Tu vas être trop gentille et trop sensible aussi, parfois tu seras prise pour une idiote. Mais ta générosité, elle est très jolie petite Joséphine, ta confiance, elle est très rare. Ne laisse jamais la vie te les égarer.

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Judit Reigl, « Massive writing » (1964)

Petite Joséphine – Toi qui sais tant de choses, j’aurai douze enfants avec Sébastien ? Je vivrai dans une chambre bleue ? Je voyagerai au Pôle Nord ? J’habiterai toute seule, comme Catherine, ou j’aurai un mari ? Je serai célèbre ? Une artiste ?

G.J – Joséphine, j’aimerais tellement te répondre. Mon enfant, je ne sais pas. Je ne suis pas très forte tu sais. Je peux juste te dire qu’il est peu probable que tu aies douze enfants, ni que tu en aies avec Sébastien. Mais sois heureuse avec lui, toujours. Ce que vous avez, cette insouciance, tu ne la retrouveras pas ma Joséphine. Tu ne comprends pas ? Ça n’est pas grave. Oh ! ma chérie, ma pauvre chérie, continue de rigoler et d’être trop bavarde. Toute petite Joséphine, ça me déchire le cœur de le faire, mais je dois te raconter. Les choses vont beaucoup changer et tu vas être vraiment très triste. Non Joséphine, pas comme tout le monde. Oh ! petite fille tu vas devoir être courageuse mais je ne sais pas si tu vas t’en sortir ma pauvre Joséphine.

P.J– Alors je vais avoir une vie très triste comme dans les romans ? Et je vais être très forte comme Sally Lockhart ? Je vais être une héroïne ?

G.J – Non, ma chérie, non. Personne ne lira ton histoire, oh ! C’est si banal… Et non, Joséphine, ma jolie Joséphine, toi et moi on ne va pas être très fortes. Tu vas tellement m’en vouloir Joséphine de ne pas réussir à être fortes pour nous deux. Je me bats Joséphine, je te promets. Toi et moi, on s’est bien battues, mais je suis tellement fatiguée… Quand je m’apprête à laisser tomber, tu bats très forts des poings dans mon cœur, tu te débats et tu me forces à me relever. Joséphine, toute petite Joséphine, je ne sais pas comment on va faire.

P.J – Raconte-moi ce qu’il s’est passé et moi je vais t’aider, je vais te dire quoi faire.

G.J – Oh mais mon enfant, mon trésor, tu es tellement loin de tout ça, tu ne connais pas ces choses-là. Moi je croyais les connaître en grandissant, mais non Joséphine, on vivait ailleurs, on croyait à ce qu’on ne nous racontait. Mais ma toute petite Joséphine, c’est à nous que c’est arrivé, et ça n’est pas la même chose. Joséphine, je dois te raconter, je n’ai pas utilisé la bonne méthode pour te sauver. Oh mon trésor, ma jolie, je suis tellement désolée, j’ai tellement peur de te perdre pour toujours, … Joséphine, s’il te plaît, pour nous deux, rigole, profite. Joséphine, fais-le pour nous deux.

P.J – Dis-moi qui tu es.

G.J – Moi, j’ai encaissé les coups durs, ma Mathilde. J’ai essayé de te préserver pour que tu avances, pour que tu aies la vie dont tu rêves toute petite Joséphine et que tu mérites. Écris, écris, j’aime tellement quand tu écris, c’est plein de fraîcheur ma Joséphine. Tu rends heureux. Moi je vais juste te faire grandir Joséphine, jolie Joséphine, mais je te promets ça va être pour de faux. Je vais faire semblant de commencer à prendre des décisions, toi et moi on va même faire le mur, mais je te promets qu’on s’amusera et promis directement après on va s’excuser en larmes auprès de Papa et de Maman. Tu vois, toujours je t’ai protégée Joséphine. Oh ! Joséphine je savais ce que je faisais, tellement bien. Je te promets, toujours on allait rester innocente et gentille et très forte. Toujours on allait sourire devant la vie Joséphine, je te l’avais promis. Mais maintenant, Joséphine, ma pauvre petite Joséphine, je ne crois pas qu’on s’en sorte. Ma Joséphine, on ne sourit plus, on a peur d’être gentilles. Joséphine, toute petite Joséphine tu es tétanisée. Tu ne t’attendais pas à ça. Non mon enfant, ne pleure pas. Souviens-toi, tu n’as pas encore le droit de pleurer. Tu le feras beaucoup après. Joséphine, arrête !

P.J –  Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

G.J –  Joséphine, j’ai fait n’importe quoi, c’est à cause de moi… Ne me juge pas mon enfant. Toi, tu n’aurais pas fait ça évidemment, mais tu n’as pas idée ma Joséphine, après on change… Joséphine, tu sais qu’on fait confiance aux gens toi et moi, qu’on pense qu’ils sont gentils tous. Il ne faut pas juger aux apparences, ma Joséphine. Alors on a confiance et je t’ai emmenée à un endroit pour rigoler avec ces gens, pour partager un peu leur monde. Tu es diablement curieuse ma Joséphine, mais moi j’aurais du te dire de faire attention. Mon enfant… Je n’y ai pas pensé. Et puis il y a un garçon qu’on aimait bien. Il était très drôle et puis il plaisait aux autres filles. Et tu sais quoi, ma toute petite Joséphine ? C’est à nous qu’il s’intéressait. Je te promets, à toi petite timide qui se cache toujours derrière la gentillesse ou la bizarrerie voire l’extravagance pour ne pas trop te dévoiler et montrer ta réserve, ta peur toute fragile. Ma Joséphine, lui il la voulait bien ta fragilité, alors je me suis trompée. Toute petite Joséphine, pardonne-moi, je me suis trompée. Eux, ils n’étaient pas gentils avec nous. Pas ce regard, Joséphine, pas ce regard, c’est fini. Je ne sais pas ce que j’ai fait Joséphine, je ne sais pas. Je ne sais pas si je nous ai mise en danger toute seule ou si c’est eux les méchants qui avaient tout prévu. Je ne sais pas Joséphine, je suis désolée mais je ne me souviens plus. Tout le monde te le dit gentille Joséphine, c’est sûrement eux, mais si tu me demandes, toute petite Joséphine, pardonne-moi mais je ne me souviens plus. Je ne comprends pas, je ne comprends plus, je croyais avoir le contrôle et soudain Joséphine… Je ne sais pas. Les heures ne me reviennent pas en mémoire. Je te promets que j’essaie.  Mais il y a cinq heures de ta vie que tu ne connaîtras jamais, dont tu ne te souviendras jamais. Joséphine, ne fais pas la grimace. Je sais que tu détestes ça et que c’est pour ça que tu luttes contre le sommeil. Ne mens pas, à moi, tu peux bien dire qu’après le dîner tu es fatiguée, même si avec tes peluches, vous essayez de faire des nuits blanches en jouant à faire l’orchestre. Ne boude pas ma chérie, je n’ai pas fini de parler.

P.J –  Je ne veux pas savoir. Ce que tu dis, c’est pas vrai.

G.J – Toute petite Joséphine, écoute-moi, il faut que tu sois prévenue. Je crois que l’on t’a fait beaucoup de mal pendant ces cinq heures. On t’a humiliée ma Joséphine, pardonne-moi. On t’a déshabillée, ma Joséphine, ma pauvre Joséphine. Non ne pleure pas mon amour, ma chérie, ça va aller. Je ne sais pas comment, mais ça va aller. Arrête seulement de pleurer parce qu’alors je n’ai plus la force de résister. Je ne sais pas exactement ce qu’on t’a fait Joséphine mais je crois que ça n’était pas gentil. Et moi… Moi j’ai eu peur Joséphine. Tu ne t’es pas manifestée pendant longtemps. J’ai été effrayée Joséphine, j’ai fait ce que j’ai pu pour nous sauver. Mais je m’y suis mal pris Joséphine, je suis désolée. J’ai tout caché à Papa et Maman et j’ai travaillé. Toute petite Joséphine, je ne voulais pas que tu perdes du temps, je voulais que tu aies la vie dont tu rêvais. Je n’ai pas laissé ça nous écraser ma petite Joséphine, j’ai vite oublié pour mieux continuer, et je me suis battue, battue, battue avec acharnement. On n’allait pas laisser ça nous faire couler tu comprends. Je voulais que tu les réalises tes jolis rêves, je voulais que tu espères ma Joséphine. Je me suis acharnée. Tu as rencontré un homme Joséphine. Il te rend heureuse. Alors tu es revenue. Et j’ai encore plus forcé la dose, il ne fallait pas que tu te rendes compte de ce qui s’était passé Joséphine. De nouveau ma toute petite Joséphine qui rigole était là. Arrête tes gros sanglots, mon enfant, ma douce enfant, il faut que je termine de te raconter. J’ai mis des petites voix en place. Oh ! ne m’en veux pas Joséphine, ne m’en veux surtout pas, je croyais que c’était la bonne solution… J’ai mis des petites voix en place, une pour que tu continues à avancer le plus possible sans jamais te laisser t’effondrer et avoir à affronter ce que j’ai laissé t’arriver ma toute petite Joséphine, j’avais peur que tu ne tiennes pas le coup, que tu te sentes coupable d’avoir agi de telle sorte à ce que des gens veuillent être méchants avec toi… La voix elle te dit en ce moment de travailler toujours plus, d’enrichir ta vie, d’avancer, de toujours avancer sans t’arrêter pour ne surtout pas que tu regardes en arrière… Toi tu es encore pure mon enfant, ma Joséphine. Si tu regardes ce désastre, j’ai peur de ce qui restera de toi. Oh ! mon enfant, ne pleure pas, ça n’est qu’un gros chagrin. L’autre voix elle te rappelle de ne pas manger ou plutôt de savoir exactement ce que tu manges, des choses légères, natures, pures. Je vais te fatiguer Joséphine, je ne vais pas te plaire mais tout en avançant et en te poussant à bout ma Joséphine, j’espérais te préserver de la culpabilité, t’aider à réaliser au mieux tes rêves en restant pure, en faisant ce qu’il faut faire. Joséphine, ses voix me dépassent, elles ont pris le dessus, elles t’angoissent, elles t’épuisent et au lieu de t’amener jusqu’à tes limites, elles te détruisent. Je suis fatiguée de m’efforcer à nous faire avancer, ces voix sont devenues des despotes. Elles vont te tuer et Joséphine ça les rend heureuses. Ma toute petite Joséphine, mon enfant, tu ne t’attendais pas à ça, hein ? Je suis désolée, je voulais juste te protéger, te préserver de tout ça, de mes erreurs. Il y a Papa, il y a Maman, il y a ton amoureux Eliott, alors ne t’en va pas s’il te plaît, ne t’en va pas. Joséphine, ne sois pas fâchée, ne sois pas déçue. Joséphine, je fais au mieux. J’ai aussi peur que toi. J’ai peur qu’on n’y arrive pas ma toute petite. … Joséphine ? Pucette ? Tu es déjà partie ?… »

Mathilde Tahar

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