Dédale (chapitre 2)

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II

Vaugirard

20110103 rue de vaugirard BLOG

« Rue de Vaugirard », Olivier Balanqueux

Dédale. Je décidai d’appeler l’homme que je poursuivais Dédale. Parce qu’il me fallait nommer cet être, le matérialiser en l’entourant d’alphabet, donner un sens à cette aventure absurde. Et quitte à le faire, autant choisir un nom qui sonne à la fois comme un chat et un alcool. Alcool. Voici que sur la rue de Vaugirard la liqueur commença à faire effet.

Par quel bout commencer ? Vaugirard débouche sur tous les recoins de Paris. Nord ou Sud, Brassens ou Saint-Michel ? La carte ne donnait rien de plus que le nom, L’Hydre ; le dessin de la bête, il lui manquait d’ailleurs une tête, un soleil en forme de visage de femme, avec les cheveux tressés en chignon, et une des mèches tombantes se mêlant à la queue d’un écureuil qui me tournait le dos, occupé de grignoter sa noix. Les énigmes ne m’avaient jamais intéressé. Je m’engouffrai dans la première épicerie pour acheter une bouteille d’alcool.

Lumières agressives, jour dans la boutique. Un autre homme se tint au comptoir, la main droite dans son portefeuille, la main gauche gardant ses achats. Il me sourit d’un air sûr, ou plutôt il ne me voyait pas, il contemplait seulement une idée lointaine. C’est à la sortie du magasin, les yeux enfin ouverts, que je pus le dévisager. Il portait une veste en cuir et une crinière châtain. La veste, malgré les déchirures et les points de coutures ouverts, luisait sous les réverbères. Dans la noirceur de la nuit, le marron se renforçait, prenant par-à-coups la profondeur du jais, dans le flux et le reflux de la lumière, quelques vagues scintillantes, les flots argentés en rouleaux. Le vent marin retourna le col de son habit, recouvrant le cou et remontant sur sa chevelure à la manière des lianes sur une falaise. Une seconde bise : les boucles de ses cheveux dévalèrent la pente raide. Des rochers rugueux. Puis ils remontèrent, soulevés par un mouvement de tête ample et violent. De dos, cette peau sombre et cette parure léonine donnaient l’image d’un océan calme travaillé par d’innombrables courants cachés. Il me proposa une cigarette, j’acceptai. Au fil de la discussion je découvris qu’il s’apprêtait à retourner à l’Hydre, qu’il en était même la tête de l’Hydre. Je ne compris pas tout à fait, mais le suivis.

Il marchait d’une manière curieuse. A chaque pas ses pieds se raidissaient légèrement, comme pour décrocher un coup. Ses deux jambes aiguisées, et dans leur prolongement les chaussures cirées, mordaient férocement le pavé. A cette tenue s’ajoutait une certaine gaieté, une excentricité qui se cachait dans les reflets de ses habits, la lumière extérieure qu’il domptait si prestement, une élégance des gestes qui trahissait une posture trop désinvolte pour un homme d’armes. Sa marche révélait à la fois un sens solennel du devoir et un plaisir presque criminel. Un militaire dandy, un dandy militaire, si une telle chose pouvait exister. Il se retourna subitement, mordit le filtre de sa cigarette en essayant de composer un sourire, la recracha avec amertume, et me donna son nom : Icare. Une tempête se préparait à l’horizon.

***

L’Hydre désignait en réalité toute la rue de Vaugirard. Necker, Cherche-Midi, Rennes… Chaque intersection abritait une des ses têtes. Chaque tête est autonome, incapable de communiquer avec les autres. Mesure de précaution. Les directives venaient de la tête principale, qui avait pour tâche de serpenter Vaugirard la nuit, de long en large, surveiller le Sénat, ravitailler les troupes, coordonner les actions. Ainsi, l’organisation ne pouvait être totalement démantelée, la semaine dernière Icare perdit la section de Versailles, mais trois jours suffirent pour en faire pousser une autre entre le palais de Luxembourg et Tournon. De la même manière, il était à l’origine des dessins sur la première carte que j’avais trouvée dans le hall de mon immeuble. Des indications de lieux : l’écureuil pour le parc Georges Brassens, car les canards ne sortent pas l’hiver, le soleil pour Sèvres-Babylone, parce que Cherche-Midi n’est plus un repaire tout à fait sûr, et comme il fallait préserver la symbolique de la carte…, et enfin le chignon de femme qui parcourait le parchemin dans toute sa longueur renvoyait à la Bretagne où se trouve le Port de Vaugirard, quand on part on dit toujours adieu à une femme, l’image est claire non ? J’étais assez inspiré à ce moment là. Rue du Départ, Montparnasse.

Je le questionnai pour les huit autres cartes. Il resta muet un temps, sortit une des bouteilles de rouge qu’il venait d’acheter et en but une gorgée. Je fis de même. De ses deux mains il grimpa sur une voiture, piétina le capot et s’assit sur le toit. Il me fixa du haut de son trône, tout en se balançant lentement, suivant un rythme régulier, une musique de son imagination. Son front vacillait, tantôt illuminé par les lampadaires, tantôt illuné par la pénombre, distillant à la fois un air sérieux et amusé. Il me répondit qu’il ne savait pas grand-chose des autres îles. Qu’elles sont toutes très différentes les unes des autres, que si je n’avais rien à faire, comme je le prétendais, il vaudrait mieux que je reste avec lui. J’allais assister à un grand feu d’artifice, le plus grand du siècle. Tout se passera cette nuit. Il se tut un court instant, puis chuchota quelques mots presque inintelligibles : de toute façon, ce n’est pas la peine de suivre l’homme qui distribue les tracts. Dédale. Il le connaissait.

Il sauta de la voiture, reprit la marche avec une allure plus soutenue cette fois. Inspiration et expiration. La fumée roula sur ses joues avant de disparaître derrière ses tempes, elle lui donnait une moustache blanche. Il me demanda si j’aimais Fight Club. Seulement le film. Nous bûmes une nouvelle gorgée. Je ne voulais pas lui poser davantage de questions sur Dédale et sur toute cette nuit. J’étais très curieux des événements à venir, mais cette envie était telle que les entendre dire et les savoir à l’avance n’auraient pas suffit à l’étancher ; il fallait que les choses arrivent, il fallait que je les vive de moi-même. Ce qui se passe ensuite n’a aucune valeur par rapport à ce qui est en train de se dérouler. Les roulis amers de l’eau-de-vie, dans la gorge, chauds, brûlants, les picotements dans mes mains, le trépignement de mes pieds. Deux minutes, deux heures, demain, demain, les exploits qu’on me narrerait, dans un bistrot, dans un bus municipal, ces choses sordides. Aucune existence. Il suffit de poursuivre, battre le pavé, un peu plus fort à chaque fois, que les embruns noirs remplissent le cœur d’alacrité. À cet instant, je sens bien que l’exploit se trouve devant mes yeux, courant à mes côtés avec force, Icare ; plus encore, je sens bien que l’exploit se trouve dans mon épiderme, mes phalanges, mon foie : je suis l’exploit.

Que penses-tu de la dernière scène du film ? Les buildings qui s’éteignent un à un comme des étoiles, c’est une vue plutôt grandiose, n’est-ce pas ?

Mais tout de même, ce film manque de nuances.

***

On n’a que si peu d’occasions de voir les étoiles à Paris. Sans le vin, j’aurais oublié l’image de la voie lactée. Je l’avais aperçu, enfant, à la maison de campagne de ma grand-tante, puis j’avais déménagé dans mon appartement avec ascenseur et dont personne n’utilisait les escaliers, et ensuite j’avais oublié. Jusqu’à ce soir. Nous arrivâmes au Port. Niché dans une longue ruelle de Vaugirard, débarras, basse-cour et impasse de mur en ciment. Un escabeau permettait de le grimper, deux hommes y étaient d’ailleurs assis. Pour la vue, dit Icare, il y a une vue imprenable sur tout le carrefour. Montparnasse demeurait Montparnasse, surtout un samedi soir, une marée de marins et voyageurs. Nous nous arrêtâmes devant une porte gigantesque. Bois sombre, macéré par les âges, à moins que ça ne soit par l’eau saline, des pontons énormes qui mènent à un donjon caché.

Icare se mit à chantonner un air que je ne reconnus pas tout de suite. A vrai dire, je n’étais même pas sûr qu’il chantait. Assurément ses yeux mi-clos et ses sourcils grappillants tentaient d’atteindre une note musicale, mais le son distordu qui s’échappait de sa gorge n’était pas tout à fait humain. Une personne ne pouvait pas être autant dénuée du sens de la mélodie et du rythme. Et pourtant il tint bon, penchant sa tête légèrement pour battre la mesure, s’appliquant, tenace, il persistait à chanter terriblement faux. Ses doigts repliés comme un chef d’orchestre maniant sa baguette pouvaient tout aussi bien être ceux du bucheron sur le point d’abattre un arbre avec sa hache ; chaque coup qu’il donnait défigurait un peu plus la chanson. Le nez gracile remuant de temps à autre comme un animal aux sens excités, il flairait l’aigu mais entonnait le grave. L’intérêt avec lequel il s’attelait à la tâche et le résultat, aux antipodes, ces bruits loufoques et déconcertants, rendaient la scène irréelle. J’eus l’impression d’être devant un roi, parce que nous nous trouvions bien à l’antichambre de son royaume, mais un souverain si malhabile que l’on aurait dit dérangé. En même temps que j’attrapai quelques paroles et reconnus la musique, je compris enfin son jeu. Il massacrait Brel. Y a des marins qui dorment. Nous étions dans son fief, libre à lui de rendre le sordide grandiose, de s’habiller nu, Comme des oriflammes, d’être le ténor en chuchotant, libre à lui de faire et de défaire, nous nous apprêtâmes à entrer dans son rêve. Le long des berges mornes. La porte s’ouvrit.

***

La fête avait déjà commencé. Une quinzaine de personnes, en tenue sombre de la tête aux pieds, avachis sur la table centrale. Chuchotant en enfermant leur mots dans le creux de la main, avachis et fatigués, les coudes dressés en piliers, trinquant à grands éclats les chopes en fer. Bières, vieux bois et senteurs marines se mélangeaient confusément dans la salle. Lumières jaunâtres, quatre ou cinq bougies, braises chancelantes, écrasées par les murs et les planchers moites. Le grincement des vieilles chaises complétaient le tableau ; des cris lointains de goélands. Les hommes en noir, chacun portait à son bras droit un tissu carmin. Au premier abord caché par l’uniforme, le rouge regagnait sa vigueur sous le passage des torches et, sur certaines parties trempées par le stout, des taches rouge-sang. Bienvenue parmi les porteurs de drapeau, tu arrives au bon moment, demain ils ne seront plus. Ils ? Je n’en fais pas vraiment partie, si tu préfères tu peux me voir comme un mercenaire. Un geste ample fit vaciller les flammèches, le visage d’Icare s’assombrit. Je ne fais que passer.

Je pris une pinte et m’assis à l’extrémité du banquet, Icare me rejoignit. Les marins discutaient de politique ; un avait perdu son frère dans la guerre, l’autre disparu dans les mines, il n’y a plus de mines, les gens ne pourront plus mourir des mines, la mort plus douce ! Tu parles. Regards errants, ils parlaient sans se regarder, ils se regardaient mais fixaient le front de l’autre, entre les deux yeux, là où se logent des balles. Dis, on va vraiment faire ça ? Et pourquoi pas, chef l’a dit. De toute façon, tu te sens de continuer comme ça toi ? Les lèvres mus par autre chose que de la pensée, une force implacable. Bientôt je réussis à démêler la signification des nuances de rouge. Il y avait une hiérarchie de couleurs dans les foulards, ceux au visage balafré, usé par le temps et les excès, portaient un tissu presque noir ; et les visages se rajeunissaient au fur et à mesure que le rouge du foulard se vivifiait. Je me remémorai des explications d’Icare. Il ne m’avait pas réellement expliqué le fonctionnement de l’Hydre, sinon qu’elle s’agissait d’une multitude de tanières secrètes dispersées sur Vaugirard. Une organisation secrète, peut-être. Mais j’eus du mal à croire une telle hypothèse ; il suffisait de voir cet être pour comprendre qu’il était incapable de toute conviction. Sa démarche cabotine, l’indifférence avec laquelle il saisissait les bouteilles de vin, qui manquaient de tomber à chacun de ses pas, le sourire jamais sincère, empli d’un entrain espiègle. Je ne crus pas que cet homme, plus proche de l’enfant, put avoir quelconque projet politique. Quelle était cette Hydre alors ? Icare a bien parlé de mercenaire.

Maudites poudres. C’est une histoire de poudres. C’est toujours une histoire de poudres. Sa main gauche se baladait sur le verre, index levé, majeur couché, à nouveau l’index, tâtonnant, contemplant.

Dis-moi, tu en penses quoi toi de notre gouvernement ?

Je pensai qu’il en valait autant qu’un autre.

Tu crois qu’il faudrait le renverser ? Ça ne te dérangerait pas, n’est-ce pas ?

Non.

Les porteurs de drapeau sont là pour ça. Ça fait des dizaines d’années qu’ils se préparent. Ils sont plutôt intelligents ; ils n’ont jamais eu de chef, ils en empruntent, pour une réunion, pour un soir. C’est comme une fratrie, chacun d’eux a une grande foi en l’autre, ils n’ont pas besoin de directives, ils agissent en unisson. Avec ces derniers mots Icare devint plus songeur, air sérieux. Tu as de la famille qui t’attend à l’extérieur ?

Non.

C’est bien ce que je pensais. Bon, attends-moi là.

Icare prit une torche du mur et grimpa sur la table, marcha lentement, d’un pas décidé, au centre. La salle se tut, tous le dévisagèrent :  

« Crimes… Siècle de crimes ! La situation actuelle est intenable. Il y a moins en moins de travail, ils ne peuvent plus nourrir leur famille, ils s’entassent, se recroquevillent dans la misère. Sofia, de chez qui je reviens… Ô la douce Sofia ! Trois usines dans lesquelles son père travaillait ont fermé leur porte. Il ne revient plus, son père, il a préféré les bistrots. Broyé par une voiture, laissé pour mort sur la chaussée. Quelle tristesse que de revoir le visage de cette fille, chaque nuit… Aux antipodes, ceux en haut, plus dédaigneux que jamais, ceux aux gains indécents. Ceux-là qui n’ont jamais eu de cloques sur leurs mains, jamais créé quoi que ce soit, ils plantent leur richesse comme une graine, et elle grossit la mauvaise herbe, elle se répand. Bientôt on n’aura plus besoin d’usine, une partie de la population s’affamera, sur les bras de Sofia plus que la peau, on n’aura plus besoin de travail, et ces gens-là vont mourir. Je ne nourris pas de haine envers ces gens du haut. Mais ils ne comprennent pas, ils restent insensibles. Ils pensent que cela n’est pas de leur ressort. Ils le pensent car ils ne voient pas, ils ne voient pas le corps amoindri de Sofia, il leur suffirait de voir son squelette pour comprendre… Et ceux qui vont au travail, ceux qui partent le lundi, reviennent le vendredi soir, certains samedi, ceux-là aussi, des mourants. Ils ont beau faire semblant, continuer à aller au travail, en transport en commun, en voiture, en train, la lassitude leur prend, ça arrive, à la gorge. Parce que travailler ne signifie plus rien. Ce n’est plus qu’une tâche ingrate, elle a cessé d’être gratifiante, elle n’est même plus douloureuse ; elle n’est plus rien, une anesthésie sans la piqûre, le poison jusqu’au cœur, dans toutes les veines et  les artères, le corps de Sophia si pâle, insensible à force de mutilations. Ces gens-là sont tout autant misérables, ils perdront leur travail, sentiront à nouveau la misère, chargeront leur âme la misère de leur corps, bétails. Ils sont tous damnés. Il faut repartir de zéro, donner à ce pays un sens, une volonté. Amputons les parties décadentes tant qu’il est temps. Brûlons tout ce qui peut être brûlé, détruisons tout ce qui peut être détruit, tuons s’il le faut, et nous savons qu’il le faudra. Tout détruire pour tout reconstruire, premiers et derniers, riches et pauvres, nous serons à nouveau hommes. Détournons-nous du monde extérieur, laissons la gangrène les prendre, l’égoïsme est le premier pas vers notre guérison. Notre jardin, la terre de nos parents, de nos amis et de nos enfants, cultivons notre jardin, ô terre viciée ! Dans la ruine, sur les plateaux aplatis, les montagnes terrassées, dans une lande immense, la plus grande qui n’ait jamais vu le jour, on n’en verra pas le bout, rien ne dépassera, les brindilles grandiront solidaires, les unes aussi grandes que les autres, la ruine, dans la prairie de ruine, la première pomme sûre viendra de nos mains ; aux gens les fruits de leur travail, aux gouvernants la fierté du gouvernail retrouvé, à tous la joie de la société. Aux uns rappeler la valeur du travail, aux autres la valeur de la vie. Trop de choses sont en jeu, la dignité de Sofia, nous brûlerons cet Etat pour qu’il puisse renaître. Il ne faudra pas avoir peur du sang, c’est ce soir, le châtiment ; c’est l’heure du châtiment. »

Les porteurs de drapeau exultèrent au mot châtiment. Des verres s’entrechoquèrent et l’alcool qui s’en échappa attisa les flammes. Le lieu n’était plus morose. Un voile chaud le recouvrit. Dans les clameurs confuses, le visage d’Icare. Souriant. Fier. Sursauts imperceptibles au coin droit de la lèvre inférieure. Le sourire s’effaça une seconde. Visage impassible. Le sourire revint. Cri de courage dans la salle. Le sourire repartit. Le serveur s’interposa pour une troisième tournée générale. Le sourire revint. Il regarda la foule extatique, lointain. Plus personne ne faisait attention à lui, ses mots dans leur esprit comme des cymbales. Enfin Icare se retourna vers moi. Me regarda un instant, et enleva pour de bon le sourire de son visage.

Nous prîmes part à la célébration. Je me glissai entre les corps debout et agités, me laissant emporter parfois, des bruits comme le vent venant de toutes parts. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’appartiens pas à leur groupe. Voudrais-tu en faire partie ? Allons, allons. Tiens, je vais te dire où se trouve Dédale. Dans le boudoir, à l’étage. Un homme s’étala devant nous, interrompant Icare. Le tohu-bohu grandissait à chaque seconde. Si tout se passe bien on se reverra dans la nuit, d’ici quelques heures. Sinon… bon ! Sa silhouette et sa voix s’évanouissaient. Je me serais bien amusé. Quoi que tu fasses, fais attention aux poudres ! Allez, va, une accolade pour la route. Tandis que je grimpai l’escalier, il hurla ces derniers mots : « Souviens-toi de mon nom : je suis Icare ! »

***

Ainsi je les laissai festoyer en famille. Je remontai les marches de l’escalier, lentement, chacun de mes pas faisait grincer le bois. L’escalier aurait pu s’effondrer et j’aurais pu tomber, mais je me sentais léger, presque trop léger ; la sensation déroutante de marcher sur des nuages, sans appui, même pas sûr de marcher, sans équipage, la déroute proche, sans repère, encore fallait-il la sentir. Je n’avais pas le cœur à les rejoindre, pas plus qu’Icare. C’était bien ce feu que je recherchais, tous assis devant l’âtre, certains accroupis, la contact humain plus brûlant que les braises, les rires et les paroles crépitant à la douceur du foyer. Mon voyage aurait pu s’arrêter ici ; j’avais rempli mon corps de philtres d’amour, je serrais dans mes mains les mains d’une autre personne, toute aussi réelle et toute aussi ivre. Mais quelque chose n’était pas tout à fait à sa place, trop noirs les charbons qui nourrissaient la cheminée ;  pas ma place. Leurs cris s’éloignaient. Bientôt il ne resta plus que les soupirs du bois fatigué.

De plus en plus haut. L’escalier s’étirait en longueur comme un tunnel. Je quittai la salle des marins, traversai quelques antichambres, toutes éclaboussées d’un feu minuscule, une tache d’huile sur le mur parfois boisé, parfois simplement fait de pierres épaisses. Les taches se succédèrent rapidement, une après l’autre ; bois, pierre, bois, une autre gorgée. La bouteille que j’avais emportée avec moi s’alourdissait. J’y avais pourtant puisé une grande partie. Seulement un peu plus que la lie au fond. Pourtant cette lie lourde. Lie de plomb. Et puis c’était les jambes. Je fermai les yeux. Non, il fallait les rouvrir. Bois, bois, pierre. Des taches comme des étoiles dans Paris. Ce ne sont pas des étoiles mais des avions, il n’y a pas d’étoile à Paris Père me l’a dit à trois ans. Pierre. Le dos sur la pierre, juste un moment. Non, il fallait continuer. Marcher vite pour échapper au plafond au fond de la bouteille la lie. Il tremblait, les pierres comme des lustres dans un séisme. Il tournait. Bois. La lie l’ouragan. Court répit. Ca recommençait de tourner. La tempête à nouveau. La tempête l’œil mauvais et lourd. Les paupières s’écrasaient. Je jetai la bouteille. Berthes chez Maman ça tourne un peu parce que tes oreilles ne fonctionnent plus allons allons ouvre les yeux c’est comme d’avoir le vertige concentre toi regarde tout droit et puis qu’est-ce qui te prend d’habitude tu ne… tu as pensé au fils il est encore dans l’autre chambre alors qu’est-ce que tu crois qu’il va dire F    ? Je jetai la bouteille. Des gouttes froides dégoulinaient sur le front. Les poils de bras hérissés comme des barrages contre les flots. Dédale au bout. Dédale là. Et la lumière revint. Picotant d’abord mes narines, une forte odeur d’épices, herbes, encens, quelque chose de marron dans cette odeur ; un marron un peu feutré, impur, macéré dans des milliers de breuvages, mille ans dans un tiroir un sachet d’atroces médecines une lumière au goût de rhum, du vieux rhum, un rhum qui parlait aux narines et me disait bois bois bois l’escalier est fini. Puis le dégoût me revint. Bois bois pierre bois. La lumière couleur rhum dans mes narines comme un paralytique. J’étais arrivé : la lumière à la porte, là, la porte au rhum, minuscule, rétrécissant, plus qu’un pas, j’étais arrivé, plus qu’un bras, vite le bras, larguez les amarres, tenez-vous, sur la première chose que vous pouvez attrapez, tenez bon. Sourd. Je m’écroulai au seuil de la porte. Dans mes mains des cailloux lisses et froids.

***

C’est dimanche, j’ai dans mes mains quelque billes. Le vendeur m’a dit qu’elles sont fluorescentes. Je ne lui ai pas répondu et il m’a dit qu’elles brillent dans le noir. Je ne veux pas de billes qui brillent dans le noir. Elles ont la couleur du lait. J’ai demandé à Maman de me les offrir elle a dit oui car je ne lui demande pas souvent de m’acheter des choses. Les billes claquent dans mes doigts c’est agréable car il fait chaud dans la maison les billes sont froides. Je les ai gardé un peu avant de les mettre dans l’aquarium pour que nos poissons se sentent mieux chez eux avant l’aquarium triste comme une chambre vide. Maman à côté de moi on a regardé les poissons s’agiter ils sont sûrement excités par les billes. L’un d’eux a ouvert sa bouche en grand O pour l’avaler mais la bille était trop grande donc il s’est retourné pour aller nager ailleurs.

Le soir les billes brillent dans le noir. Je reste debout à garder l’aquarium je me sentais coupable que les billes dans le noir les empêchent de dormir. Les longs néons que Père a installé au dessus de l’eau s’étirent un peu comme des vagues dans les vagues la nuit quand elles se retournent et roulent sur le noir le petit creux en argent des va-et-vient comme une main qui caresse l’eau. La main de Maman sur mon cou. J’ai mis ma main dans l’eau et les poissons sont venus je sais qu’ils ne sont venus que parce qu’il croyaient que j’allais les nourrir mais ça ne fait rien leur chatouille est agréable. L’eau est tiède et agréable. Les vagues des néons réchauffent l’eau tiède et agréable. Je dépose dans un coin mes économies mes pièces mes centimes et quelques billets je reviendrai les chercher quand je deviendrai un pirate dur à cuire. Je chasse le poisson clown rouge qui m’a suivi dans ma cachette. Il revient à l’assaut. Je lui dis de s’en aller en chuchotant car Maman et Père dorment dans la première chambre dans le corridor. Il revient encore c’est l’odeur du trésor ce poisson a un bon flair je l’emmènerai avec moi quand je partirai en mer tout pirate a besoin d’un compagnon digne. Le butin est en lieu sûr caché derrière des rochers des billes et enveloppé dans des algues. Au fond les billes de ce matin roulent sur mes mains, je les caresse avec le dos de la main, doucement, sur la vague chaude comme les poils du chat, les billes de ce matin sont lisses et froides.

Quand Maman et Père sont partis et qu’on a abandonné la maison. J’ai beaucoup pleuré quand le couvercle et les longs néons se sont écrasés sur les poissons et les billes sont en morceaux.

***

Les billes dans ma main. Le visage d’une jeune femme au-dessus du mien, en biais, sans surprise dans le regard. Elle portait des plumes dans ses cheveux ou alors c’était ses cheveux tissés en plumes. Elle se dégagea pour que je puisse me lever. Nous nous trouvions dans une salle confinée, un boudoir, un confessionnal. Je n’étais pas claustrophobe. Sa coiffe ou son plumage pointait vers l’entrée où pendait un rideau de perles, une sorte de voile. Je le devinai élégant, même s’il était maintenant en lambeaux. Je laissai les perles froides et lisses au sol et m’excusai pour le fracas. Elle a l’habitude. Encore cette lumière sale odeur rhum. Je me redressai au cas où la nausée reprendrait le plafond vacilla non ça allait mieux une dernière fois le plafond puis se tut. Pas tout à fait l’odeur de rhum, quelque chose d’autre en plus. La lumière s’était adoucie, voilée dans une fumée grise, plutôt drapée, fine fumée grise venant des murs latéraux, montant au ciel en une colonne cendrée. Elle brûle des encens, elle a l’habitude. Sa silhouette dans les cendres, les dissipant, les épousant, un châle de neige sur ses épaules, une fourrure. Elle prit ma main pour me relever. Je manquai de heurter le plafond, la chambre était aussi grande qu’un homme, je levai les bras ; assez large pour dégourdir mes bras, je jetai un coup d’œil droit au fond… pas de fond. Un néon vermeille, rose chair brillant faiblement, clignotement ; rose, vermeille, néon éteint, chair à nouveau, clignotement, néon vrombissant comme une abeille, clignotement contenu, timide et malicieux, éclairage trop obscur pour révéler les contours de la salle, une enseigne aguicheuse flottant dans le vide noir : Madame Sosostris.

(Emma pour toi.)

(A suivre…)

Cen Zhang

EHH PARIS

 

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