Becketty Becketty Beckett

L’idée me vint d’une jeune fille de Trinity. « Becketty Beckett » qu’elle disait dans leur langue enroulée et musicale. Becketty Beckett. Et soudain Beckett réapparut devant moi, ses pupilles cristallines et brisées, le visage entièrement scarifié par les rides, la même morosité du grand-père. Et il sourit.

C’est vrai, Beckett est un jeu, je l’avais oublié.

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Peut-être était-ce naïf, mais je vis pour la première fois dans les œuvres de l’homme une lueur d’espoir. Au-delà de l’incompréhension qu’elles suscitent, la poésie, cachée un peu plus profondément que le désespoir noir, la poésie de Beckett.

« Gris ! Tu as dit gris ? »

Son monde n’est pas décoloré par excentricité, il doit l’être. Les pièces de Beckett sont rongées par un monologue constant, incessant. Une tornade de pensées qui ravage les esprits. Le monde extérieur n’importe pas, ou plutôt, la désertion des objets environnants reflète la ruine intérieure des personnages. Pourquoi s’occuper de l’extérieur, pourquoi est-ce que Vladimir et Estragon, Hamm et Clov, toutes les bouches parlantes de Beckett, pourquoi auraient-ils autre chose qu’un torchon pour vêtement ?

À quoi pensent-ils ? A rien ? Si seulement ! Ne brûlons pas les étapes. Si les voix de Beckett pensent, c’est bien la preuve qu’elles sont incapables de ne penser à rien. Tout le drame de l’écrivain est là : je pense, je ne suis pas. Pensée mille fois maudite, doute cartésien comme l’ultime et éternelle défaite de la pensée. Je doute, je pense, je pense : mais je ne peux pas atteindre la Pensée. L’être, le temps, l’espace, l’altérité, la mort ; autant de vérités que la pensée qui se cogite en moi refuse d’effleurer, ou effleure par absence. La pensée résolument négative : l’homme a le soupçon de l’existence de ces choses et ne peut l’atteindre. Il est torturé par sa logique.

Ainsi l’œuvre de Beckett vise à atteindre l’harmonie, le silence parfait, où la pensée pourrait s’éteindre, s’éteindre à jamais, ne plus parler ; le silence. C’est une écriture de l’anéantissement, elle n’a aucun but, elle cherche simplement à se détruire, se faire plus petite à chaque fois, atteindre le repos. Néanmoins, son écriture ne détruit pas par romantisme ou par nostalgie du paradis perdu, l’impérative d’annihilation est en réalité un acte de création.  « There were moments I thought that would be my reward for having spoken so long and so valiantly, to enter living into silence. » Living into silence : il n’est pas question de la mort, le meurtre du langage n’est pas une révolte négative de Beckett. Il résulte d’une intuition artistique, de sa poétique du néant. En effet, si la pensée est incapable d’atteindre son origine ; si la pensée est incapable de se penser, de se retourner sur soi, si le Temps et l’Espace sont des données a priori et incommensurables, si le Moi, en même temps immuable et toujours changeant, est désespoir, c’est que la pensée n’a pas les outils pour le faire. Il faut une nouvelle alchimie du verbe, une lettre plus voyante.

Nous voici au cœur du sujet : l’héroïsme de Beckett. À l’époque où il écrivit ses pièces, l’âge d’or de la littérature déjà arrivant à sa fin, régnait une idée partagée par ses contemporains et ses maîtres et disciples –Proust, Joyce, Eliot, Faulkner… l’idée que la langue ne permettait pas d’exprimer le chaos dans lequelle l’Homme se trouva soudainement jeté; « I will show you fear in a handful of dust. » psalmodiait Eliot. Deux façons de déjouer la fiction grammaticale dont Nietzsche s’était tant moquée auparavant et dont d’autres tels que Koestler ou Orwell y reviendront ; pour forcer le langage, fourcher sa langue, il faut résolument tout dire –Joyce, ou absolument rien dire –Beckett.

Il y a dans cette entreprise un mélange d’amour et de douleur, un certain degré de sadisme. Le langage limite la pensée en ce qu’il ne permet de penser l’absolu que par négation, et pourtant, rien n’est possible hors du langage, pas même le vide. Et si l’on pouvait le tordre ? Et si, dans un éclair d’espoir (une petite lueur suffirait), la langue pouvait signifier autre chose, quelque chose de complètement hasardeux, d’inattendu, ou plus encore ; et si, par le plus saint des hasards, la langue pouvait ne rien signifier ? Alors nous serions sauvés. Du premier au dernier. Les premiers les derniers, les derniers les premiers. Dans ce monde qui a perdu ses sens et ses valeurs, l’absence de sens devient ironiquement le seul repère.

Cependant, dire l’absence de sens ne suffit pas, et en ce sens Beckett est le plus grand poète du vide, ayant comme point de départ la conclusion même des œuvres d’Ionesco, dire l’absence de sens revient à créer du sens dans une grille de valeurs et de sens définis : le vide véritable réside en un silence ferme, absolu, la seule façon d’écrire le vide est de le montrer. Beckett, ce sculpteur de citrouille d’halloween, vidant minutieusement l’intérieur ; une petite entrée par la pédoncule, puis c’est la chair, les pépins, le voilà qui fait des gribouillis sur une coquille vide. Dire les mots en détruisant leur sens.

Vous vous doutez bien que cette initiative est vouée à l’échec. Ça ne fait rien, Becketty Beckett continuera tout de même. Il sourit. D’ailleurs il se moque de lui-même. Je ne serais pas surpris si la citrouille qu’il taille lui servait de masque, il y rajouterait une lanterne pour faire ressortir la bouche. Il continue tout de même car il sent que le silence auquel il aspire n’est pas une chose absolue. Plutôt une harmonie, une mesure des choses, le point de convergence du sens et du non-sens ; assez de non-sens pour tranquilliser l’esprit ce chien geignard, et assez de sens pour ne pas tomber dans l’abîme, le vide absolu où l’animal recommencerait à aboyer. Il continue car il n’a pas le choix, se taire est tomber dans l’abîme, alors il parle avec du silence. « Was it ever over and done with questions ? Dead the whole brood no sooner hatches. Long before. In the egg. Long before. Over and done with answering. With not being able. With not being able not want to know. With not being able. No. Never. A dream. Question answered. »

La poésie de Beckett est pleine de jeux de mots, d’insultes, de malentendus. Ses personnages mangent les mots avec délice pour recracher des sons purs, parfois une cacophonie. Ces procédés ne sont pas « absurdes », ils sont nécessaires car surgissent de cette parfaite imitation du chaos originel des moments de poésie fulgurants, des éclats de lucidité si précieux, comme si… comme si pour trois, cinq, dix lignes, le silence était enfin advenu, le silence…

Cen Zhang

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