Steve McCurry : un voyage radical

Un russe de Carélie, le crâne chauve et les traits fatigués, regardant l’objectif de biais, en tenue militaire devant sa cabane cerclée de clôtures de bois, sous un ciel uniformément gris diffusant une lumière neutre. Une rue dans une ville indienne, toute en pente, encadrée de maisons aux façades bleues et travaillées, où passent des femmes en vêtements traditionnels rouges et orange, un homme en turban rouge, et une vache. Un jeune garçon à Marseille, torse nu et regardant farouchement l’objectif, attablé dans une maison sombre où l’on aperçoit un chat dans l’ombre et la lumière aveuglante qui entre par une porte entrouverte. Un enfant péruvien de Yaneva, le dos reposant contre un mur sale, et pointant un revolver sur sa tempe, les yeux rouges, et des grosses larmes coulant sur un t-shirt Spiderman au logo à moitié effacé.

La photographie de Steve Mc Curry est plurielle, elle voyage dans le monde entier, va dans les grandes villes et les villages, capture les trains, les paysages, et surtout le regard des hommes.

Elle rencontre des enfants soldats afghans, des bimbos de San Francisco, des moines bouddhistes en prière, ou un sans-abri indien dormant sur un banc de Calcutta.

Ce sont certes des photos de voyages et d’exploration, mais c’est un voyage profondément individuel et rempli d’imaginaire :

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La plupart des photos de McCurry semblent ainsi être des consécrations : la capture de cette beauté évidente, qui existe forcément, à la croisée des paysages, des hommes et des cultures, mais que l’on ne pouvait encore que soupçonner. Ainsi ce birman sur sa barque, seul au milieu d’un lac sublime et dont la silhouette nous évoque une beauté lointaine, quasi-inaccessible. Que la lumière douce qui se répand en mille nuances sur les replis de l’eau, avec ces montagnes en arrière-plan, et la position en équilibre du pêcheur, peuvent nous évoquer un monde éloigné mais plein d’une richesse inaccessible !  Le voyage de Mc Curry, c’est donc un voyage qui se confronte au réel rempli d’exigences, d’un regard inapte à la déception, et qui en extrait, triomphant, ses moments de grâce.  Mc Curry dit vouloir trouver « l’inattendu, le moment du hasard maîtrisé qui permet de découvrir par accident des choses intéressantes que l’on ne cherchait pas ». Ses photographies semblent toutes correspondre à un déclic, un moment, un instant où quelque chose se passe et rejaillit de toute sa force, exotique et charriant avec lui tout un monde imaginé.

L’apogée de ce mécanisme, c’est le portrait, la photographie de la jeune afghane aux yeux verts perçants a d’ailleurs fait le tour du monde.  « De manière inconsciente, je crois, je guette un regard, une expression, des traits ou une nostalgie capable de résumer ou plus exactement de révéler une vie. »
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Il n’y a peut-être pas toute une vie dans le regard de cet enfant soldat afghan de Kaboul, mais sa photographie semble révéler quelque chose de lui : peut-être une tristesse acceptée, peut-être autre chose de plus vague et indéfinissable.  Plus encore, on semble entrevoir quelque chose de radical, un sentiment extrême, franc et sans demi-mesure dans ces regards :

tumblr_m2lfvrafju1qaf7nco1_1280Ce sont les portraits de gens qui vivent, mais ce n’est pas une vie en mouvement, c’est une vie arrêtée pour un instant, saisie directement dans les yeux d’un magicien indien ou d’un enfant afghan. L’on sent ne posséder qu’un aperçu : un moment parfait pour la prise de vue et partiellement mis en scène, mais c’est un moment qui semble d’une importance toute particulière. Il n’y a rien de suggestif dans ces portraits, c’est une vérité insaisissable mais réelle qui se dévoile dans les yeux et impacte par sa franchise.

Ce qui frappe plus encore, c’est le contraste entre la proximité ressentie et la distance indéniable des scènes saisies pour un spectateur européen et urbain, celui qui se présente un samedi matin devant la salle d’exposition, attentif et déterminé à donner à chaque photographie sa dose d’attention. Comment concevoir la vie de ce thaïlandais qui garde ses éléphants et cède au sommeil accroupi sur un arbuste ? Ou de quel point de vue envisager ces deux indiens enturbannés, l’un de rose et l’autre de bleu, discutant assis par terre sur un bassin près du temple d’or d’Amristar ?

L’altérité est indiscutable : c’est d’elle que naît la fascination, mais l’émotion naît des regards :

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C’est dans les yeux de cette touareg de Tombouctou, dont le regard semble ne fixer que vous, que la photo de Mc Curry dépasse le stade de la beauté même sublime, et s’installe dans le voyage, c’est-à-dire dans la rencontre qui laisse des traces. Certes, bien qu’ému, le spectateur oubliera peut-être vite ce regard qui l’a marqué, car l’art a parfois des limites. Mais l’impression, même fugitive, qu’il y a quelque chose à découvrir, et que ce quelque chose ne peut pas laisser indemne, reste.

Enfin, au-delà des bateaux qui voguent au grand soleil dans des lacs bleus, il y a l’horreur quand elle existe. La violence chez Mc Curry est implacable, mais elle évoque autre chose que du dégoût. La violence est toute proche : l’enfant va-t-il appuyer sur la gâchette ? Il semble trop jeune pour un chagrin si total …

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Valentin Hénault

Retrouvez Steve McCurry sur son site.

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