« In search of civilization », la cause perdue de John Armstrong ?

Le déclin de l’Occident (the West) et le rattrapage accéléré du Sud (the Rest) n’ont pas fini d’inquiéter en Europe et aux Etats-Unis. On a vu s’affronter au cours des vingt dernières années les pessimistes conservateurs, tenants de la thèse du choc des civilisations, et les optimistes libéraux, disciples de Fukuyama. Les premiers en appellent à une prise de conscience, un sursaut face à des cultures moins tendres à l’égard des libertés individuelles ; les seconds comptent sur les dynamiques à l’œuvre dans le monde émergent et annoncent le triomphe de la démocratie libérale dans le grand métissage mondial.

Ce qui frappe, dans un cas comme dans l’autre, c’est l’attachement à l’idée d’Occident, ou de contribution occidentale, à l’humanité ; et la conscience que cela peut prendre fin. La thèse du déclin de l’Occident n’est pas nouvelle, mais elle prenait autrefois la forme d’une inquiétude existentielle autocentrée. Des penseurs aussi divers que Freud, Spengler, Husserl, Valéry, Toynbee en décrivent, dans la première moitié du siècle passé, les menaces et les manifestations. Deux guerres mondiales sonnent le glas des illusions du Progrès. La critique, d’inspiration romantique, de la raison instrumentale, du matérialisme, d’une technologie potentiellement barbare, alimente la déclinologie.

Les Trente Glorieuses ne furent-elles pas une renaissance ? Pour de nombreux auteurs, trois décennies de paix, d’industrialisation et d’enrichissement ont accouché du relativisme, de l’individu roi, de l’indifférence à la cause commune. L’avènement de l’ère du vide (Lipovetsky), le repli sur la sphère privée (Hirschman), l’impératif d’ouverture à la différence et à la nouveauté conduisant la « fermeture » de l’esprit (Bloom), la communication triomphante (Serres), représentent une rupture, sinon une menace, pour la transmission des valeurs et des œuvres.

C’est pourtant dans ce contexte que le concept de « civilisation » fait son grand retour. Son succès, depuis une dizaine d’années, indique l’attachement à l’idée d’un progrès qualitatif, d’un mieux par rapport aux générations précédentes, au-delà du simple développement économique. Sous la plume d’Edgar Morin, elle prend une connotation social-écologique : lutte contre la pauvreté, protection de l’environnement, élargissement du temps non-marchand… De manière plus générale, réfléchir à l’idée de civilisation aujourd’hui revient à poser la question du sens. S’enrichir, oui, mais pour quoi faire et à quel prix ? Progresser vers où ? Comment défendre l’idée d’une frontière entre civilisation et barbarie qui n’épouse plus les anciennes barrières ethniques, culturelles, sociales ? Qui ne soit plus suspecte de paternalisme moral, de volonté dominatrice?

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Un livre paru en 2009 au Royaume-Uni, In Search of Civilization, Remaking of a Tarnished Idea (disponible en poche chez Penguin Books) renouvelle la réflexion sur la civilisation de manière particulièrement stimulante. Son auteur, John Armstrong, est un professeur de philosophie écossais formé à Oxford, vivant et enseignant à Melbourne depuis 2001. Ses références sont majoritairement occidentales, mais sa portée se veut universelle. L’auteur a expliqué récemment sa démarche en critiquant ouvertement la façon dont les « humanités » (la culture générale) étaient enseignées en Occident, à savoir selon un esprit de clocher universitaire. Au contraire, nous dit-il, l’idée d’un double perfectionnement matériel et esthétique doit être promue auprès du grand public ; les philosophes doivent être présents sur les marchés, dans les entreprises, là où il y a production et consommation.

Armstrong commence par constater que les questions d’appartenance et d’identité appellent aujourd’hui des réponses aussi larges que possibles. Au possible choc des civilisations, il oppose la « communauté des gens civilisés » ; à la loyauté totale et aveugle au groupe, le discernement qui consiste à reconnaître le meilleur dans chaque chose. La civilisation est une forme d’amour en ce qu’elle impose de cultiver une haute qualité de relation de soi aux autres, aux idées, aux choses qui nous sont étrangères. Armstrong fait l’éloge de la vertu d’Aristote, celle qui consiste à toujours rechercher la juste mesure dans notre comportement, et à nous garder de l’excès ou du manque (Ethique de Nicomaque, Livre II, chapitre 8).

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Jusqu’ici, rien de renversant. Armstrong met cependant le doigt sur la question qui fâche: comment l’idée de qualité peut-elle se déployer en démocratie? Tocqueville observe dès 1830 le conformisme accompagnant l’égalisation des conditions en démocratie. Un demi-siècle plus tard, Matthew Arnold s’inquiète du matérialisme de l’Angleterre industrielle et d’un monde sans « joie ni amour ni lumière […] où des armées ignorantes se battent de nuit » (La Plage de Douvres, cité par Armstrong). Arnold propose d’enseigner aux masses « le meilleur de ce qui a été pensé et dit » afin que chacun puisse développer le meilleur de lui-même (« to reach one’s best-self »). Armstrong reprend cette idée et insiste sur la dynamique qu’il faut instaurer entre prospérité matérielle et prospérité spirituelle. A l’enrichissement devrait correspondre un glissement dans la hiérarchie des désirs, conformément à la pyramide des besoins proposée par Maslow dans les années 1940. Or c’est précisément cette dynamique qui semble s’être grippée dans les sociétés riches.

Armstrong affine son raisonnement en évoquant deux dangers symétriques guettant la civilisation dans toute société : barbarie et décadence. La première gaspille la richesse en ne l’utilisant pas à des fins supérieures. Elle se contente d’acquérir, de dominer et de maintenir l’ordre. La décadence, quant à elle, consiste en une incapacité à tenir son rang face à l’adversité. Elle se réfugie dans la fatalité contemplative et continue de se comporter comme si la chute n’allait pas advenir: le syndrome de Rome. Armstrong n’applique pas ces catégories à l’époque actuelle, mais on peut lire entre les lignes une critique de tendances à l’œuvre, tant dans la Chine contemporaine et le monde émergent, que dans un Occident devenu frileux et se cramponnant à ses acquis.

Comment réconcilier richesse et vertu? Armstrong ne préconise pas une intervention politique excessive, qui serait vécue comme moralisante, voire liberticide. La volonté d’éduquer les masses, la foi en la Culture, a vécu. Malgré tout leur mérite, les politiques culturelles publiques (dont la France se revendique depuis longtemps terre d’élection) rencontrent leurs limites. C’est donc très largement aux marchés d’ « enseigner aux individus leurs besoins réels », de les éduquer au bon goût. Dans une société riche, il y a nécessairement une demande de nourritures intellectuelles et esthétiques. Le développement actuel du christianisme en Chine ne traduit rien d’autre que le besoin de sens. Dans l’Occident post-religieux, tout porte à penser que l’industrie culturelle et spirituelle a de beaux jours devant elle. Aux humanistes d’occuper le terrain.

Des responsables politiques français, Nicolas Sarkozy et Martine Aubry pour ne citer qu’eux, ont tenté, ces dernières années, de définir une politique de civilisation. L’intention était louable, mais cela sonnait un peu faux. Autant un discours sur la « vie bonne » parait indispensable aujourd‘hui, autant il n’est pas certain que de nouvelles politiques soient concevables, ni même souhaitables. L’ouvrage d’Armstrong se veut un appel à la responsabilité de chacun, notamment des entreprises, dans la perpétuation de ce que nous aimons et de ce qui rend notre vie meilleure. Les critiques objecteront que l’entreprise a pour finalité de faire du profit. Par conséquent, 1) elle se tourne vers les instincts les plus primaires des individus 2) elle n’a pas intérêt à réinvestir le profit dans le beau ou le bien. On répondra qu’il revient au législateur de réguler les excès et d’encourager les pratiques altruistes (type mécénat culturel et social). L’économie privée non-lucrative peut, elle aussi, contribuer à protéger la fourniture de besoins sociaux d’une logique marchande de court terme.

Nouvelle chimère, cause perdue, défaite entendue ? A bien des égards, la civilisation parait un manteau bien trop lourd à porter pour l’homme du 21e siècle. Préserver la paix et la planète, rembourser nos dettes, lutter contre l’exclusion et la solitude, n’est-ce pas là un programme suffisant ? Sans doute. Mais réussir dans ces taches tout en restant léger et joyeux suppose de changer de regard et de résister à la course au toujours plus.

Renaud Thillaye

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3 réflexions sur “« In search of civilization », la cause perdue de John Armstrong ?

  1. « Le développement actuel du christianisme en Chine ne traduit rien d’autre que le besoin de sens. » J’avoue ne pas très bien comprendre le sens de cette phrase. Pourrais-tu développer l’idée sous-jacente ?

    • C’est un développement dont j’ai trouvé la description dans un autre essai, celui de Niall Ferguson, « Civilization, the Six Killers Apps of Western Power  » (disponible chez Penguin en poche). Ferguson rappelle que l’évangélisation de la Chine, au 19e siècle, a été « effacée » par le régime communiste au 20e. Or il semblerait que la dynamique ait repris récemment. Ferguson évoque l’exemple de Wenzhou, dont la population de 8 millions d’habitants est à 20% chrétienne. Il écrit: « it offers an ethical framework to people struggling to cope with a startlingly fast social transition from communisum to capitalism ». J’interprète cela comme une demande de sens, de spiritualité, dans un univers extrêmement matérialiste. Ferguson n’ignore pas le rôle du confucianisme en Chine, mais observe que son instrumentalisation par le régime (« la société harmonieuse ») n’apporte pas de réponses aux Chinois.

  2. Interressant. C’est aussi une question que je me pose. Le rôle et les responsabilités de l’entreprise vont elles évoluer dans ce sens ?
    Je me souviens qu’à cette problématique Dominique Wolton explique, à travers l’analyse des marques et de leur communication, qu’elles ne doivent pas faire de l’intime et encore moins de la politique (cf : http://vimeo.com/m/33678618). Le point de vue de John Armstrong mérite d’être connu.

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