Entretien avec le poète Nicolas Grenier (2/2) : « La poésie est une manière de se protéger »

[Lire la première partie de l’entretien]

Nicolas Grenier 2

La revue Littérales t’a considéré comme « une nouvelle voix de la poésie contemporaine ». En quoi penses-tu te différencier de tes contemporains ? D’ailleurs, les lis-tu?

Oui, je les connais et je lis leur travail. Aujourd’hui ce que j’essaye de faire c’est véritablement d’innover : les poèmes japonais sur les universités par exemple, cela n’a jamais été fait avant. De même quand j’écris sur des marques contemporaines comme Mc Donald’s, c’est quelque chose de nouveau. C’est un peu comme Blaise Cendrars qui dans les années 1920 évoquait Kodak dans ses poèmes.

Tu écris sur des lieux que tu qualifies de « branchés ». D’ailleurs, te considères-tu comme branché ?

Je dirais oui, et bien plus en fait que des gens de vingt ans qui se croient branchés et qui ne le sont pas. Avec l’âge on identifie beaucoup plus rapidement ce qui est intéressant, on a l’expérience de tout ça, on a beaucoup plus de flair. Mais ne t’inquiète pas, dans dix ans tu seras comme ça (rires).

Tu as aussi traduit des poèmes de présidents américains. Comment t’es venue cette idée ?

Un jour, en faisant des recherches, j’apprends qu’Obama écrit des poèmes, ce qui m’a vraiment intrigué. Cette relation président-poésie m’a tout de suite intéressé et j’ai découvert que, contrairement aux présidents français, beaucoup de présidents américains possédaient une vraie fibre poétique et écrivaient des poèmes assez fréquemment. J’ai donc traduit des poèmes, d’Abraham Lincoln à Barack Obama. Il y a d’ailleurs chaque année un grand gala organisé par la Maison Blanche où ils invitent des acteurs pour lire des poèmes. C’est intéressant parce qu’en France, poésie et pouvoir ne font pas forcément bon ménage. D’ailleurs chaque année la poésie est de moins en moins subventionnée.

Tu dis que la poésie est moins à la mode. Quel rôle doit jouer le poète dans notre société ?

La poésie est moins à la mode, c’est une évidence. Elle n’intéresse que très peu de personnes et, contrairement au Japon par exemple, elle n’a pas sa place dans la presse ou les médias. Après je ne pense pas que le poète doive jouer un rôle précis. Il pose plutôt un écran entre la terrible réalité du monde et lui-même. Tous les jours il y a des enfants qui meurent, des femmes enceintes qui meurent, des gens qui dorment dehors, des gens qui perdent leur boulot, des gens qui divorcent, il y a de quoi se flinguer. La poésie c’est une manière de se protéger, de ne pas voir ou affronter la réalité.

Mais le monde n’a-t-il pas toujours été marqué par une certaine violence ? Ce n’est pas une nouveauté…

Oui, c’est une certitude. Mais de nos jours elle est plus symbolique, plus fragmentée. A l’époque, une guerre c’était beaucoup plus radical : les gens en revenaient avec une jambe en moins, c’était radical. Aujourd’hui, tout est dans la demi-mesure et c’est beaucoup plus violent à ce titre là.

Les titres de tes poèmes sont toujours très long, imagés. C’est à la fois poétique et très aride. Quel sens est-ce que ça a pour toi ?

C’est en partie une référence à des mouvements comme l’Oulipo ou d’autres mouvements similaires. L’objectif ici aussi est de renouveler la forme : traditionnellement un titre est court. Il est donc intéressant de renouveler tout ça. Ainsi, pourquoi ne pas faire un roman composé d’une seule phrase ou encore un roman fait uniquement de titres ? Par exemple récemment j’ai fait un poème qui s’appelle « Love » et j’ai écrit une seule fois love. C’est un peu de l’art minimaliste…

Oui ta démarche me fait justement beaucoup penser à celle des compositeurs minimalistes pour qui chaque note a un sens profond et qui donnent une importance tout aussi grande à ce qui est dit qu’à ce qui est suggéré, entre les lignes…

Oui, exactement. Tout est dans le détail, dans le clin d’œil. Un haïku ce n’est peut-être que quinze mots mais cela regorge de sens.

Il y a quelque chose de paradoxal dans ta démarche : tu dis à la fois écrire pour toi et pas pour les autres mais en même temps tu cherches absolument à te démarquer des poètes contemporains, à constamment innover…

Oui c’est vrai mais c’est que cela me paraît pragmatique par rapport au réel. La poésie est souvent très existentielle et autocentrée, les gens parlent de leurs douleurs, mais cela ne m’intéresse pas. Ce que j’ai trouvé intéressant c’est de me cristalliser par rapport à des lieux, de Saint-Germain-des-Prés au Starbucks. A travers des choses très simples on arrive à dire des choses très puissantes. J’essaye de transformer cette matière en quelque chose de badin alors que ce ne l’est pas franchement.

Tu interviewes des photographes pour la revue Diapo. Tu es aussi passionné de photographie ?

Je suis passionné par beaucoup de choses mais la photographie contemporaine à la caractéristique d’être extrêmement vivante, contrairement à la poésie qui est morte aujourd’hui. La photographie est très contemporaine, très pragmatique, ancrée dans le réel. Cela me semble donc intéressant de montrer qu’au delà des grands photographes connus et médiatisés, il y a énormément de jeunes qui ont un talent énorme.

Le manque de succès de la poésie aujourd’hui vient-il de son manque d’interactivité, valeur essentielle aujourd’hui dans notre monde hyper-connecté ?

En partie, oui. La poésie ne peut pas être exposée, et on manque d’initiatives comme ce qu’on voit aux Etats-Unis (services d’envoi quotidien de poèmes par SMS, inscription de poèmes sur les murs de nouveaux immeubles)…

Il y en a, dans le métro par exemple. Ce n’est pas toujours d’une grande qualité mais c’est un pas en avant non ? Mais je pensais à des choses encore plus poussées, comme une véritable mise en scène, dans des galeries, de poèmes. Les mots pourraient devenir ainsi le centre même d’expositions dont la scénographie renforcerait le côté interactif…

Oui, pourquoi pas. Ça a peut-être existé à l’époque du surréalisme, chez les Dadas. Mais quand j’évoque les Etats-Unis c’est parce que j’apprécie leur décontraction et désacralisation de la poésie : il n’est pas rare de voir des poèmes sur des T-shirts ou des choses comme ça, chose qui serait considérée comme un sacrilège en France. Je vois déjà tous les poètes français crier au scandale (rires).

Entretien réalisé par Paul Grunelius

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