Antonia et Jacques, l’influence du sentiment amoureux dans l’oeuvre de Jacques Zwobada

« Ce jour d’octobre à 4 heures de l’après-midi, Antonia m’apparut avec sa robe bleue, sur le chemin tout doré des feuilles d’automne. Le 6 octobre 42. Et c’est ainsi que commença notre amour« .

"Liberté", Jacques Zwobada, 1953

« Liberté », Jacques Zwobada, 1953

Un flash, une révélation, c’est ce que ressent Jacques Zwobada en regardant dans le jardin de son voisin, de son ami, René Letourneur, l’épouse de celui-ci, celle avec qui il entretient des relations amicales depuis dix ans. Antonia Fiermonte, la belle italienne, la musicienne qui a fui l’Italie mussolinienne en 1932 pour venir à Paris et devenir peintre. Quatre ans auparavant elle avait posé pour René Letourneur, premier Grand Prix de Rome de sculpture, à la villa Médicis. Si assidûment que l’épouse de René (dont la présence à la Villa en principe ouverte uniquement aux célibataires était le fruit d’une dispense pour bonne conduite pendant la première guerre mondiale…) le quitta.

Un rayon de soleil envahit le jardin de Fontenay-aux-Roses. Le redoux fait s’alanguir Antonia sur son banc. C’est un vaste jardin. Jacques et René l’ont acquis grâce à l’argent issu de la commande du monument à Bolivar. Ils y ont construit ensemble un atelier suffisamment grand pour réaliser cette oeuvre monumentale et, parce qu’ils sont les meilleurs amis du monde, ils vont aussi se le partager et vivre côte à côte. Cette amitié est profonde, lumineuse, sincère. Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un concert étudiant aux Beaux-Arts. Letourneur, chargé de l’organisation cherchait un violoncelliste et Zwobada se présenta.

Jacques Zwobada et René Letourneur devant le monument à Bolivar, 1931

Jacques Zwobada et René Letourneur devant le monument à Bolivar, 1931

Un vent frais fait murmurer les feuilles frémissantes et vibrer le bleu de la robe d’Antonia. C’est un beau mardi automnal. Zwobada n’entend aucun autre son que celui des feuilles, du vent.  Même pas ceux du monde où la guerre fait rage, sur tous les fronts. Même pas le silence de la France bâillonnée, occupée, tremblante des froidures qui s’annoncent. Quelques mois plus tôt a eu lieu la rafle du Vel d’Hiv. Les allemands s’apprêtent à envahir la zone Sud. René est loin, tout entier aux choses de la résistance et de la guerre. Jacques Zwobada, en raison de son infirmité (il est borgne, comme Degas) a été réformé. Il cache bien quelques explosifs dans son atelier. Mais l’explosion va se faire dans son coeur en écho aux circonstances dramatiques de l’histoire.  Un souffle énorme que l’artiste éprouve  et qu’il va faire passer  dans son oeuvre de manière totale et singulière, se faisant le chantre du lyrisme moderne.

Il y a l’avant-Antonia. Il y a l’après. Il suffit de regarder les dessins et les sculptures de Zwobada. Cette révolution ne se fait pas immédiatement mais elle sera radicale. Elle est attisée par des amours contrariées. Jacques et Antonia sont mariés. Et pas l’un à l’autre. Jacques révèle la passion pour Antonia à sa femme un mois après l’épisode du jardin :

« Marthe est partie ce soir… René et moi avons parlé. Quel étrange sentiment m’oblige à lui tout avouer? Il m’a pris pour un fou. Nous ne pouvons mentir et nous taire devant la force intérieure de certains sentiments. J’ai vécu jusqu’ici avec moi-même, tout seul, comme un chien avec des êtres qui se croyaient les maîtres« .

Son divorce est prononcé en 1944. Celui d’Antonia, 4 ans plus tard !

Pendant toutes ces années, les deux amants vivent presque sous le même toit mais séparés. « Six ans de huis-clos » (Bernard Vasseur). Comme des nuages aux formes différentes qui se succèdent, Zwobada écrit des lettres presque journalières à son aimée où il exprime les sentiments les plus divers, de culpabilité (« René est un frère, il reste mon frère dans la souffrance » – Lettre du 8 avril 1944), de scrupule  (« je n’ai aucun droit sur vous sauf celui de vous aimer« – Lettre du 24 mars 1943), de désespoir (« ce soir vous dormez à ses côtés comme tous les soirs »  – Lettre du 8 avril 1944), de colère (« j’ai pensé depuis ce matin à cette proposition fantastique que l’être qui dit vous aimez vous soumet continuellement. Vous avez bien mieux à faire qu’un enfant à faire. Il y a l’Art » – Lettre du 24 juin 1944). L’impossibilité d’être ensemble crée l’exaltation : « il y a en ce moment des forces qui m’entraînent au delà de moi, et par vous, j’atteins le climat où je sais pouvoir créer » (16 août 1943).

ne parmi les centaines de lettres de Jacques Zwobada à Antonia Fiermonte

Une parmi les centaines de lettres de Jacques Zwobada à Antonia Fiermonte

Cette exaltation due au désir sans cesse réfréné par la réalité va se matérialiser dans le travail de Zwobada. Dans ses dessins, dont ceux illustrant  une édition de luxe des « Fleurs du Mal » de Baudelaire (1945) et ceux pour « l’Après midi d’un faune » de Mallarmé (1944).

Elle parvient à son paroxysme quand enfin les amants sont réunis, joyeusement lisible dans la sculpture « Offrande » (1952) où une femme aux courbes rondes et suggestives offre ses seins, suprême déesse de l’amour charnel et païen. « Spasmes de nos élans, tels des corps qui s’étreignent de désirs, qui s’excitent d’un rut spirituel et qui s’abattent de volupté, repus d’une longue ascension harmonieusement poursuivie« .

Autant les femmes de Letourneur évoquent le repos, beautés douces, rondes, posées, autant celles de Zwobada inspirent le mouvement, ce que le critique d’art Pierre Restany nommera « l’ordre horizontal », un élan terrien, « démeterrien », celui du désir, de la joie orgasmique, du temps qui bouge en rythme avec ses hanches, dans la juste lignée de Rodin, sa référence absolue en sculpture.

"Offrande"

« Offrande »

Mais c’est réellement au Vénézuela que va s’accomplir le grand bouleversement artistique de Zwobada. Antonia, désormais son épouse, retourne en Europe. Jacques est seul, dans un pays étranger et tout empli de son amour. En se servant de toutes les émotions éprouvées, de cette plénitude retrouvée, l’artiste laisse libre cours à une effusion du geste, de la forme, inventant peu à peu un nouveau langage. On peut l’imaginer envahi par des images de sensualité ou jouant sur son violoncelle : « la musique a des vertus excitatrices sur mon imagination, comme des parfums« . Jacques a ce côté excessif des Slaves prompt à s’exalter. « L’exaltation extrême de mes sentiments et de mes désirs me permit de travailler non plus en me référant à la nature des formes, mais au contraire à la nature de mes sentiments, par le mouvement de mes élans intérieurs que l’imagination transpose par les formes enregistrées dans la mémoire » écrit-il encore à Antonia.

Mais il y a aussi cette angoisse permanente du cyclope qui pourrait devenir aveugle.  N’est-ce pas l’une des raisons pour laquelle il retourne son regard comme un gant le faisant luire de l’intérieur, ses émotions comme des paumes qui frottent une lampe magique? Pour lui, dont les yeux sont les outils de travail, ne plus voir, comme pour Polyphène, c’est n’être Personne. Il faut donc trouver les moyens de compenser cette infirmité. Pour comprendre ce qu’est la vision non binoculaire donc sans relief, il existe une expérience d’optique fort intéressante : des cubes de cartons blancs dont le côté face à vous est ouvert, sont disposés les uns sur les autres de manière aléatoire. Vous fermez un oeil et vous reculez de quelques pas. Ils semblent en apesanteur dans l’espace et ils tournent sur eux mêmes ! Jacques voit en permanence ainsi. Beaucoup d’objets apparemment inertes ne le sont jamais pour lui. Le monde fixe pour Zwobada est un monde pas seulement émouvant. Il est mouvant ! De l’émouvant ou du mouvant, lequel influence l’autre? L’esprit retient les formes. Les émotions aident à les reconstituer.

Lumière et angoisse de sombrer à jamais dans l’obscurité. Cette angoisse correspond à cette période de l’histoire dans laquelle il évolue, terrifiante, celle qui charria l’holocauste. Dans cet acharnement que Jacques déploie à revenir au trait, il y a peut-être au delà d’une époque tourmentée, cet instinct de conserver « la trace possible d’une intégrité de l’espèce humaine » Claude Vasseur

« Parce qu’il sait bien que si, à notre différence, les personnages dessinés de Léonard ou de Rembrandt portent perruque, ils sont à jamais, tout comme nous, soumis à l’enchaînement des saisons, à la succession des jours et des nuits, nés de l’accouplement d’un homme et d’une femme, et nous ressemblent comme des frères. Parce qu’il sait bien que le temps, lui ne passe pas, qu’il demeure avec nous comme un inexorable destin, un horizon indépassable dans lequel se déploie et se construit l’existence humaine. » Bernard Vasseur.

Regardons ses sculptures de terre, de bronze, de plâtre. Et surtout ses dessins toujours en noir et blanc, souvent de grande dimension. « cette dyade renvoie sans doute à l’opposition du jour et de la nuit et aux peurs primitives qui lui sont attachées. Elle renvoie aussi au balancement dont la résonance est psychomatique, entre lumière et ombre. Mais elle renvoie aussi à une praxis première, qui fut celle des anthropiens, c’est à dire de la trace laissée par la craie et le charbon, eux-mêmes les produits de la sédimentation au fond des mers , des organismes animaux et végétaux, coquilles calcaires et fougères, c’est à dire toutes les traces de vie » (Eloge du Visible, Jean Clair).

De « l’ordre horizontal », du lit, des draps, des corps enlacés, de l’étreinte, Zwobada passe à « l’ordre vertical » suivant les mots de Restany, celui de l’élévation, de l’exigence spirituelle, du ciel, l’art de la résistance. C’est le temps des « compositions ». Il assemble ses formes ou ses traits comme un compositeur. Certaines de ses sculptures portent le nom de « fugue », « prélude », « rythmes », « concerto », « hommage à Debussy », « Hommage à Bach », des compositions avec des numéros comme des opus. D’autres, « élévation », « verticale », « un crayon ». Des noirs épais, profonds, veloutés, des noirs de « matière noir », des noirs de taureaux noirs, de masques, de menaces. Les lueurs des lances, des épées, des gris de toutes sortes, ombrés, divers, nombreux, l’infinie palette des gris, la décision même dans les gris indécis, un foisonnant vocabulaire, langage nouveau qui fait « composition 37″ parler. » commente Pierre Seghers, poète et grand résistant, éditeur de la célèbre collection « poètes d’aujourd’hui ». C’est un grand dessin au fusain de 145 x 195 cm. Il date de 1960. Cela fait quatre ans qu’Antonia est décédée.

Un remarquable ouvrage de Bernard Vasseur aux Editions Cercle d’Art

Un remarquable ouvrage de Bernard Vasseur aux Editions Cercle d’Art

Antonia et Jacques auront vécu librement leur amour huit ans en tout et pour tout. De même que l’amour pour Antonia avait insufflé à Jacques un nouvel état artistique qui tendait à traduire l’amour comme principe universel, sensuel, rond, enivrant, résistant, de même sa mort le conduit à explorer plus loin encore le champs métaphysique. Selon les mots de Pierre Restany, Zwobada passe de la « pulsion érotique » à l' »effusion cosmique » dans « une dynamique pure de l’instinct sensuel qui débouche sur l’aléatoire absolue de l’au-delà des apparences ». Pierre Restany, Paris, juin 1998. Déposée l’enveloppe charnelle comme le corps du Christ sur le sol terrestre. Résistant dans l’amour, cet amour qui l’a porté dans son oeuvre, Jacques le sera dans la mort de sa bien-aimée. Tout son travail d’amoureux posthume s’en verra infléchi. Il conçoit un monument à Antonia, à Camposanto de Mentana, près de Rome, un cénotaphe avec la collaboration de René Letourneur. La mort d’Antonia a fait se retrouver les deux amis. Ce lieu est bien entendu le symbole d’un amour infini d’un être pour un autre. Mais c’est aussi le témoignage d’un artiste: l’Art permet de lutter contre le monde moderne qui nous absorbe, de ne pas perdre de vue ce qu’est la destinée humaine. Chez Zwobada, cela signifie se remettre en cause pas seulement en utilisant son intelligence mais aussi en préservant son instinct. « Il y a en chacun de nous une possibilité d’évasion plus ou moins définie et de réceptivité sensible aux formes, aux couleurs, aux sons. Que fait-on pour développer cet instinct? On l’enterre dans des connaissances dites « histoire de l’art », qui précisent les époques par leurs styles, mais qui n’ébauchent jamais que l’art est une expérience particulière de la vie, chaque fois renouvelée« .

Jacques Zwobada meurt à l’entrée de l’automne 1967. Son corps rejoint celui d’Antonia à Mentana. René écrira : « commençant par l’étreinte impossible de la « chevauchée nocturne », cette quête s’achemine, en passant par l’illumination incandescente de la « grande verticale », vers la sérénité du « couple » enfin réuni » mars 1996. »

Zwobada signifie « liberté » en tchèque. Dans les papiers qu’on retrouvera après sa mort, de nombreuses notes, dont celle ci écrite à la fin de sa vie: « Eternel Prométhée, l’artiste brûle du feu dérobé« .

 Catherine Dobler 

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