Les mots du sexe

Une histoire de mots (épisode IV)

Saviez-vous que sous l’Antiquité, les enfants faisaient des fellations à leurs mères, et qu’au XVIIe siècle, Molière avait des orgasmes sur scène ? Ne vous emballez pas… rien de choquant à cela ! Les mots n’avaient pas le même sens, tout simplement. Petite exploration du registre de la volupté, à manier avec tact lors de vos dîners d’amoureux.

On pourrait y passer des heures ! Sur le mot sexe, s’entend. Arrêtons-nous un instant sur l’origine. Apparemment, rien de bien compliqué : les latins ont déjà sexus, le chemin semble tout tracé. Eh bien non. D’abord, les experts s’affrontent sur deux pistes étymologiques. Le mot viendrait-il de secare, couper, diviser (d’où proviennent les mots scie ou secte par exemple), ce qui expliquerait le sens premier de subdivision d’une espèce entre mâle et femelle ? Voilà un sexe qui nous éloigne les uns des autres, nous classifie, nous met dans des cases… Autre hypothèse plus crédible, le sanscrit sacate, qui donnerait le latin sequor, signifiant « ce qui vient après, ce qui suit» (comme dans « second », par exemple). Et là, c’est de progéniture qu’il est question, de descendance. Dans les deux cas –distinction des genres, filiation- on est loin des plaisirs de la chair.

Pour parler de ces-derniers, les Anciens disposent d’ailleurs de termes assez vagues : voluptas chez les Latins, et  sunousia ou aphrodisia chez les Grecs. L’acte n’est pas réellement désigné en tant que tel. « Corps contre corps, ils jouissent de la fleur de l’âge » écrit évasiment Lucrèce dans le De Natura rerum. Soit dit en passant à l’heure du mariage pour tous, ni les Latins, ni les Grecs ne différencient homosexualité et hétérosexualité, mots et notions datant du XIXème siècle. Non, ce qui s’oppose, c’est l’activité au regard de la passivité. Bien évidemment, aux hommes libres reviennent la puissance, la virilité, l’activité (y compris la sodomie) ; aux esclaves et aux femmes l’obligation de passivité (criminelle et punie chez un patricien).

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D’où le sort peu enviable de la fellation à cette époque, réservée réellement aux enfants tétant leur mère. Car fellare, sucer volontairement, implique que l’autre se laisse faire passivement : un total tabou (que transgressait allègrement l’empereur Tibère, qui se faisait « téter » par de jeunes enfants tout en nageant) ! Il faudra attendre le XXème siècle pour que la fellation soit sur toutes les lèvres. (Notez que si vous voulez faire chic –Romain Gary l’explique très bien- parlez plutôt de fellatio, encore attesté aujourd’hui). Les Latins ne boudent pas pour autant ce type de plaisir, ils ont l’irrumatio, terme qui n’a pas laissé de trace dans notre langue et désigne une pénétration active de la bouche du partenaire. Prenez garde si vous projetez de vous y livrer dans le plus pur style antique : il faut laisser l’initiative au membre viril et vaguement l’encourager sans avoir l’air d’y toucher.

Tout cela, c’est la faute du cunnilingus, dont la fellatio n’est pour les Anciens qu’une dérive condamnable. Et le cunnilingus, qui ne se nommait pas ainsi, est une pratique des femmes de l’île de Lesbos (lécher se disait lesbiazein en grec). Plutôt mourir, pour un Latin libre, que de se livrer à ce crime dégradant ! De quoi bousculer nombre de nos idées reçues sur le monde antique, que l’on croit débridé et décadent, et qui s’avère parfaitement codé et ritualisé. Le joyeux érotisme des Grecs s’est métamorphosé en trente ans, sous Auguste (à partir de -18 avant notre ère), en une pratique mélancolique et inquiétante que le christianisme a facilement réinvestie et prolongée. Rien d’étonnant à ce que le « phallus » grec ait pour équivalent l’étrange et ambivalent « fascinus » en latin : le sexe de l’homme est un danger qui attire autant qu’il pétrifie. Et puisque nous en sommes aux fausses croyances, deux autres, relatives au cunnilingus précisément, doivent être mises à mal : d’abord le mot n’existe pas, purement et simplement. Tous nos dictionnaires parlent du cunnilinctus, au demeurant composé de toutes pièces en 1967 (sans doute pour pouvoir sévir en toute liberté dès l’année suivante !), du latin cunnus (con) et de linctus, lingere, lécher. Cunnilingus est en fait incorrect, même s’il nous semble plus évocateur en raison du surgissement subreptice et approprié d’une sorte de lingua, (langue), devenue lingus. Autre erreur que vous ne répèterez plus : rien à voir avec le lapin ! Le vigoureux rongeur se nommait en latin cuniculus, terme éliminé au XVe siècle précisément en raison de ce qu’on nomme une paronymie : une ressemblance de sonorités entretenant l’ambiguïté entre deux termes d’étymologie et de sens différents.

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Agostino Carracci, 1557-1602.

Mais revenons-en à notre sexus, qui n’a guère servi jusqu’ici. Il connaît une longue éclipse avant de resurgir au XIIe siècle, uniquement pour désigner, là encore, l’ensemble des caractères distinguant mâles et femelles. Mais comment diable nos ancêtres médiévaux parlaient-ils donc de la bagatelle ? La palette est étendue et mériterait une thèse, entre les écrits de l’amour courtois et les fabliaux érotiques, où la profération de mots transgressifs –vit, fot-en-cul, trou- provoque en soi la jouissance. « Le Chevalier qui faisait parler les cons » (si, si) en est un bon exemple. On retiendra tout de même coït à compter du XVIème siècle, du co-ire latin, aller avec, d’où se rassembler, d’abord pour délibérer. Et de la délibération à l’accouplement… Ainsi le coït réunit, là où le sexe sépare, classe et distingue.

Heureusement, voici le XIXe siècle, son appétit de savoir, de nommer, en dépit de son puritanisme. L’évolution du mot sexe va du social vers le physiologique. Cent ans vont tout de même être nécessaires pour opérer ce dévoilement de l’apparence vers le caché, de l’identité sexuelle visible à son origine biologique jusqu’aux organes génitaux et à leur activité. Dévoilement non totalement assumé, d’ailleurs. La langue française reste encore empêtrée dans un euphémisme : alors que les Anglais disposent de « to make love », qu’ils différencient de « to have sex », nous avons pour seule traduction « faire l’amour », échouant à forger une expression courante et non vulgaire qui permette d’effectuer cette légitime distinction. Imagine-t-on Bill Clinton dire, à propos de sa « relation » avec Monica Lewinsky, « I did not make love with that woman » ? Of course he didn’t !

Annibale Caracci, "Jupiter recevant Junon dans son lit nuptial" (XVIème siècle)

Annibale Caracci, « Jupiter recevant Junon dans son lit nuptial » (XVIème siècle)

Une question demeure : Bill Clinton a-t-il eu un orgasme ? S’il avait vécu au XVIIème siècle, il se serait agi d’un simple accès de colère, d’un haut degré d’excitation (composé savant du grec orgê : tempérament, ardeur, passion), pas de quoi générer un monicagate. Au XVIIIe siècle ? Une simple érection, encore acceptable. Puis les choses se disent enfin, l’éjaculation est là. On notera au passage que l’orgasme ne concerne pas la femme avant le XXe siècle. Le XIXème et ses préoccupations hygiénistes s’y intéresse mais l’affaire est vite classée : les vraies femmes, honnêtes, sont celles qui ignorent la jouissance. Les autres ont sans doute une malformation physique, à moins que ce ne soit une fréquentation excessive des hommes qui les conduisent à cet extrême dégradant, ainsi que l’explique le célèbre médecin anglais William Acton.

Nous sommes loin d’avoir fait le tour du sujet. A peine l’avons-nous effleuré. Peut-être caresserez-vous l’idée de vous plonger dans Freud, Foucault, Bataille ou Quignard pour approfondir la question ? Une dernière chose : évitez, en ce jour de Saint-Valentin de mourir en épectase ! Epectase ? Voilà un mot que le Canard Enchaîné peut se féliciter d’avoir créé dans son sens moderne en 1974 : celui de mort durant l’orgasme. Une nuit de 74 donc, le cardinal Daniélou trépasse dans des circonstances douteuses que l’Eglise (non sans un certain sens de l’humour ?) qualifie « d’épectase de l’apôtre », terme tiré de Saint-Paul désignant alors une… tension, pour atteindre le Seigneur ! L’irrévérencieux journal s’empare de l’expression, la détourne, rendant du même coup une dignité toute antique à ceux qui ont disparu dans les affres du plaisir. Pie IV par exemple, mais aussi Rockefeller, Richard Wagner ou Félix Faure en 1899.

Catherine Rosane

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7 réflexions sur “Les mots du sexe

    • Tout à fait ! Mais je trouve que c’est dans un registre un peu vulgaire. Il me semble qu’en français, Clinton n’aurait pas dit « je n’ai pas couché avec cette femme », mais quelque chose du type « je n’ai pas eu de relations sexuelles/intimes ». Personnellement je trouve qu’il manque un terme entre coucher et avoir une relation sexuelle.

  1. Tout á fait, mais c’est d’un registre un peu vulgaire. En francais, Clinton n’aurait pas dit « je n’ai pas couché avec cette femme » mais un truc du style « je n’ai pas eu de relations sexuelles ». Et coucher est encore une sorte d’euphemisme : le mot sexe est absent.

  2. « Le joyeux érotisme des Grecs s’est métamorphosé en trente ans, sous Auguste (à partir de -18 avant notre ère), en une pratique mélancolique et inquiétante que le christianisme a facilement réinvestie et prolongée » : n’est-il pas question plutôt des Romains, s’il est question de Auguste…?

    En fait, l’article aurait gagné à distinguer les Latins et les Grecs ! qui ne sont pas homogènes par ce seul fait qu’on les rassemble souvent sous l’appellation « d’anciens »…l’érotisme grec n’est-il pas « joyeux » par nature, tandis que les moeurs latines seraient plus austères? Ce qui est sûr c’est que l’homosexualité n’est pas vue de la même façon d’un côté et de l’autre, ni d’ailleurs dans toutes les cités grecques…et que le mariage gay, puisque l’article y fait référence, eût été inconcevable à l’époque.

    • C’est vrai, on gagnerait à mieux distinguer les Romains des Grecs. Mais si j’en crois Pascal Quignard, spécialiste de la question, l’homosexualité n’était pas différenciée de l’hétérosexualité, chez aucun des deux peuples. Au sens où ce n’était pas moralement condamné. Après, il y a en effet beaucoup de nuances, dues par exemple à l’âge et à la condition sociale des personnes impliquées (pileux actifs, glabres passifs). Mais on peut probablement avoir une autre lecture des choses.

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