Libérer les genres : la mode et l’androgynie

Il y a plus de 100 ans, Gabrielle Chanel faisait ses débuts en couture, et allait devenir la libératrice du corps de la femme et de son corset étriqué. Yves Saint-Laurent, celui qui allait accompagner les grands mouvements féministes en leur dessinant des vêtements autrefois réservés au patriarche, sortait il y a cinquante ans sa première collection. Aujourd’hui, le début du 21e siècle est le témoin d’une nouvelle tendance qui pourrait bien à son tour révolutionner l’imagerie du genre de nos sociétés. Alors que les gender studies ont infusé toutes les universités anglo-saxonnes et commencent à faire leur chemin en France, et alors que les questions sur le mariage pour tous occupent l’actualité, faisons un point sur ces tendances nouvelles.

Casey Legler

Casey Legler

Cela fait plusieurs années que l’on savait que la mode était à l’unisexe. La silhouette des années 2000, c’est incontestablement celle imaginée par Hedi Slimane, directeur de création chez Dior Homme. Son look rock aura donné aux jeunes de cette décennie un terrain d’entente pour les garçons et les filles. Le blazer, le slim, les derbys… Mais le début des années 2010 va plus loin, et annonce la décennie de l’androgynie.

C’est une révolution à plusieurs vitesses. Le premier degré du changement de l’image du genre dans la mode, c’est la multiplication ces dernières années des top-models transsexuels. La marque française Givenchy lance une campagne de publicité intitulée « Confusion des genres » en 2010, avec pour modèle, notamment, le mannequin transsexuel brésilien Léa T., ayant terminé sa transition la même année. Sur cette publicité, on la voit poser avec d’autres modèles, hommes eux, plus ou moins androgynes. American Apparel n’a pas été en reste et a créé le buzz en 2012 avec son opération Gay O.K., t-shirts en faveur du mariage homosexuel distribués gratuitement. Sur la campagne d’affichage accompagnant l’opération, on peut voir le désormais célèbre top-model américain Isis King, née homme aux Etats-Unis, participante de plusieurs éditions de l’émission américaine « America’s Next Top-Model ». L’utilisation de ces mannequins transsexuels est déjà en soi une remise en question du genre, en cela qu’elle remet en cause sa définition essentialiste qui associe genre et sexe biologique, mais ne va pas plus loin dans la définition du genre en soi. On conserve les catégories, l’homme et la femme, bien que l’on admette que l’un peut devenir l’autre.

Casey Legler est une nageuse – française, comme son nom ne l’indique pas – ayant participé aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1996, mais aussi et surtout la première femme à défiler pour des collections pour hommes. Elle a signé un contrat de mannequin pour homme chez Ford Model, et défile pour de nombreux créateurs. Ne défilant jamais en tant que femme, elle se fait le chantre de la liberté, estimant que tout le monde devrait avoir le choix de porter ce qu’il veut, sans être soumis aux diktats du genre et les codes qui les accompagnent. Voilà donc peut-être la révolution qui s’opère en ce moment dans nos sociétés, celui de l’indifférenciation des genres. Si les codes persistent, les frontières se brouillent et se transgressent. Casey Legler n’est qu’un exemple, et peut-être pas le plus édifiant. Elle est femme, mais elle ne représente que les marques pour homme, et en quelque sorte, elle consacre de cette façon la légitimité de la distinction entre créations pour hommes et pour femmes. Car si leur fusion n’est pas à l’ordre du jour, un OVNI introduit par Jean-Paul Gaultier a fait son entrée dans le monde de la mode, qui fascine autant qu’il dérange.

Andrej Pejic portant la robe de mariée Eté 2011 par Jean-Paul Gaultier

Andrej Pejic portant la robe de mariée Eté 2011 par Jean-Paul Gaultier

L’androgynie fascine le monde de l’art depuis de nombreuses décennies, et beaucoup d’icônes comme David Bowie en ont fait leur fer de lance. Mais celle-ci pourrait envahir bientôt nos garde-robes. C’est tout d’abord Martin Roth, un jeune New-Yorkais, qui fait son apparition en 2010. Il n’est pas très grand public mais son look androgyne fait parler dans le milieu de la mode et préfigure ce qui suivra. Dans cette nouvelle-donne du monde de la mode, Jean-Paul Gaultier peut se féliciter de son avant-gardisme, puisque cela fait 30 ans bientôt qu’il a introduit dans ses collections pour homme… des jupes. C’est ce même « enfant terrible » de la mode qui a révélé au grand public un jeune mannequin serbe de 19 ans, immigré à Melbourne pour éviter la guerre civile, qui crée l’événement en 2010.

Andrej Pejic a l’apparence d’une – très belle – femme, mais la voix, la poitrine et le sexe d’un homme. Pour sa collection automne-hiver 2010/2011, Jean-Paul Gaultier le fait défiler, coiffé comme une vamp, portant des costumes, des manteaux de fourrure, pour sa collection hommes. Il se fait remarquer, fait la couverture de nombreux magazines qui s’interrogent sur son apparence physique hors du commun. Mais c’est pour la collection Printemps-Été 2011, en janvier de la même année, que Gaultier ose l’inimaginable en lui faisant porter la robe de mariée de sa collection femme. C’est une première dans l’histoire de la mode, qu’un homme soit autorisé à porter la sacro-sainte pièce maîtresse de la collection. Gaultier en fait bientôt son égérie, le faisant poser aux côtés du mannequin russe Karolina Kurkova pour une publicité sur laquelle on les voit s’embrasser. Andrej Pejic devient le premier top model à défiler indifféremment dans les collections femmes – comme chez Gaultier – ou hommes – comme chez Marc Jacobs.

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Pejic pour Marc Jacobs Hommes en 2011

Qu’on soit bien clair, Andrej Pejic n’est pas transsexuel, il n’a jamais subi la moindre opération, et il est déclaré comme un homme à l’état civil. Pourtant sa beauté androgyne a quelque chose de fascinant, et la presse s’empare de lui. Le magazine LGBT américain OUT surfe sur la vague et le fait poser en « bride » sur sa Une avec un voile et des fleurs dans les cheveux en 2011. Andrej Pejic incarne à bien des égards les questions de genre qui chamboulent nos sociétés depuis les années 70, et semble être la négation vivante des frontières du genre. C’est comme si la théorie queer disposait d’un spécimen pour prouver la vacuité des catégories sociales du genre et de la sexualité. En d’autres termes, l’une des plus belles femmes du monde est un homme. Il y a de quoi déranger autant que fasciner. En mai 2011, la couverture du magazine américain Dossier est censurée. On y voit Andrej Pejic coiffé de bigoudis et maquillé en bonne housewife se déshabiller et montrer son torse d’homme. N’importe quel top model masculin aurait pu se montrer sous se jour sans craindre les foudres de la censure, mais il n’en va pas de même pour la nudité chez les femmes. Cette anecdote montre bien le trouble qui entoure le personnage. Doit-on le traiter comme un homme ? une femme ? Aucun des deux ?… Le simple fait qu’il ressemble à une femme rend sa poitrine taboue et pornographique, ce qui peut paraître assez ironique mais finalement assez édifiant sur le symbolisme des genres.

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Plus qu’un top-model, Andrej Pejic s’est imposé comme une icône étrange et nouvelle, déjà l’égérie de nombreuses marques de haute couture, mais également muse de la photographie, et n’a pas fini de déranger les codes du genre dans la mode et l’art. L’hôtel W Paris – Opéra, dans le 9e arrondissement, accueille jusqu’en mars une exposition du photographe iranien Ali Madhavi, intitulée « Double Jeu », ou l’on peut voir une série de photos du top serbe, en double sur chaque photo, explorant le genre, entre homme et femme. En fait, on pourrait penser que ce que Pejic apporte de réellement nouveau au monde de la mode, c’est un « corps neutre », façonnable et beau quel que soit le genre qu’on lui « prête ». On pourrait dans une certaine mesure ramener cela au culte de la maigreur qui a cours depuis une dizaine d’année dans le même milieu, avec des femmes de plus en plus jeunes et de plus en plus maigres qui ressemblent dangereusement à des enfants. Si on peut déplorer cette tendance, les choses sont différentes avec Andrej Pejic. Avec lui, la notion du beau prend un nouveau sens, et le genre n’est plus un critère pertinent de sa définition. Que dire ? Est-il beau ? Est-il « belle » ? Les deux, ou quelque chose à mi-chemin. Ce sont ses vêtements qui le déterminent, pas le corps. Ce n’est pas sa virilité qui en fait un bel homme, et son refus catégorique de changer de sexe le retient d’être une belle femme. Andrej Pejic est un support propice à l’imagination et l’inspiration des couturiers.

Enfin, qui en regardant une photo d’Andrej Pejic ne pense à la figure biblique de l’ange ? Les longs cheveux blonds peroxydés, la maigreur et l’indétermination du genre le rapprochent de la figure biblique. L’ange est censé être une créature asexuée, contrairement aux êtres humains. C’est donc bien l’idée d’un corps neutre qui prédomine dans la fascination pour Andrej Pejic. Là où il se démarque très nettement de tous les autres exemples que nous avons abordés, c’est dans son refus de changer de sexe. Léa T. et Isis King sont au fond des corps transformés qui incarnent l’idée que pour porter des vêtements féminins, il faut avoir tous les attributs de la femme. Pejic est « garanti sans hormones », et refuse de dire s’il se considère homme ou femme. Reste à attendre de voir la postérité de ce phénomène dans le futur, et l’impact réel qu’il aura sur nos perceptions du genre et du beau. Voilà donc la nouvelle révolution des codes vestimentaires qui pourrait se tenir, un siècle après que les femmes ont ôté leur corset. Affaire à suivre.

 Thomas Colineau et Valentin Perez

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