« La guerre est là, à l’affût, pas ici, mais là-bas. Ici tout est calme. »

Je ne pourrais aimer la Russie sans nourrir l’espoir de l’embrasser tout entière. Peut-on expliquer la Russie, relier objectivement un effet à sa cause ? La Russie oblige à être modeste ; au mieux, elle se laisse comprendre.

Sémantiquement, il y a deux manières d’être Russe : rossiyskiy, citoyen de la Fédération de Russie ; et rousskiy, dans un sens ethnique.  C’est ainsi que se détache un étranger intérieur, le Nord-Caucase. La Tchétchénie fait partie de cette Ciscaucasie, qui comprend d’autres sujets fédéraux, et est secouée depuis la disparition de l’URSS par des mouvements séparatistes.

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La Russie a toujours tenté d’intégrer politiquement et culturellement les différentes ethnies – pour exemple, au XIVème siècle, la création de plusieurs khanats gouvernés par des musulmans tatars ou mongols, sortes de protectorats de la Moscovie.

C’est contre cet ennemi  intérieur qu’est la République de Tchétchénie que s’est battu le pouvoir fédéral russe. Les tensions  n’ont  pas commencé en 1994 ; au cours du XIXème les Tchétchènes, convertis à la religion musulmane depuis peu, résistent à la colonisation russe avant d’être annexés à la Russie impériale, puis à l’Union soviétique. En 1944, Staline les accuse de collaboration avec les nazis- ils seront réhabilités en 1957. Entre temps, ils sont déportés.

C’est en 1994, lorsque Doudaev, élu président de la République en 1991, proclame l’indépendance, que commence la première de ces deux guerres intestinales. Bien que la seconde guerre s’achève symboliquement par la prise de Grozny en 2000, les combats contre les séparatistes continuent encore aujourd’hui – en janvier dernier, deux islamistes tchétchènes ont été tués par les forces russes à Moscou.

Comme toute guerre, celle de Tchétchénie a créé une littérature. Une littérature double, puisque composée aussi bien d’écrits russes que tchétchènes.

Zakhar Prilepine et Arkadi Babtchenko sont respectivement originaires de l’oblast de Riazan, et de Moscou. Ils ont un parcours similaire : tous deux ont été enrôlés dans la première guerre de Tchétchénie, arrachés, pour le premier, à un début prometteur de  délinquant, pour le second à des études de droit.  C’est en qualité de volontaires qu’ils reprennent les armes lors de la seconde. Un goût d’inachevé. Après la guerre, ils écrivent dans Novaïa Gazeta, journal d’opposition.

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Ils sont revenus de la guerre, à peine vivants, victimes et coupables. Ils se purgent. Prilepine publie Pathologies en 2004. Tachevski, le narrateur, traverse la guerre dans un semi-délire, obsédé par sa fiancée, par sa jalousie, perdu dans le passé. Il semble ne rien regretter. Pathologies s’achève en effet sur ces mots : «Je ne demande pardon à personne, pour aucun de mes actes. » Que penser de Prilepine ? La guerre semble un dépassement, une dépossession de soi en même temps qu’elle apporte une justification…  Dans une interview, il cite les guerres du Caucase auxquelles ont participé Tolstoï et Lermontov, comme l’amorce de son entrée en littérature. Mais ces guerres ont eu un héros et un vainqueur, l’Empire russe. Ici, il n y a pas de gloire.

La Couleur de la guerre est le recueil de récits d’Arkadi Babtchenko. L’auteur-narrateur, est tout aussi jeune et tout aussi perdu que Tachevski. Mais a vécu la guerre d’une autre façon. Les treize récits sont inscrits dans une continuité et une unité étouffantes. La Couleur de la guerre suinte d’une violence, qui stagne jusqu’au sein de l’armée et se propage dans cette humanité pourrie et perdue. Les camarades s’entretuent, se volent, s’humilient. Tout le monde est dans l’attente de la fin, de la mort, du tir ennemi ou du coup de trop porté lors de la dedovshina rituelle.  Un des récits les plus éprouvants est Mozdok-7, qui rend compte de la vie du régiment installé non loin de la ville de Mozdok, qui, en attendant d’être envoyé au front, s’entretue. La violence est crue, les coups sont lassants, répétés, obéissant à la logique de la dedovshina, qui semble être le seul comportement envisageable et possible dans ces conditions particulières. C’est presque l’impatience, après la peur, qui s’impose : Babtchenko veut aller au front. C’est chose faite dans le récit qui suit immédiatement, L’été 96, où point l’autre violence, celle du front, et ce qui devient la matrice de toutes les culpabilités, « avoir atteint l’âge de la mobilisation  pour cette guerre ».

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La violence est le terreau de cette guerre civile, fratricide, que rend fertile l’incompréhension et la rancœur. La guerre a donné un écho aux écrivains tchétchènes, puisqu’on peut aujourd’hui trouver des  textes publiés dans une traduction française, qui vaut ce qu’elle vaut ; les textes écrits en tchétchène ayant dû être traduit en russe avant de l’être en français. Le titre du volume est à double entente évidemment, il s’offre sans que l’on ne l’ait sollicité… pourtant, il est nécessaire.

L’ennemi officiel est la rébellion indépendantiste, et évidemment, comme dans n’importe quelle guerre, les victimes sont les civils. Les auteurs que l’on peut lire dans le recueil Des Nouvelles de Tchétchénie offrent de grands témoignages des ravages de la guerre.

Le recueil inclut, au milieu des écrivains tchétchènes,  deux textes russes : le récit Le Songe du soldat d’Arkadi Babtchenko, et Il était une fois des gens de Vladimir Kirevetski, défenseur des droits de l’homme. La nouvelle de Kirevetski  est tristement comique, narrée par un jeune enfant dont le père a servi dans la guerre. Alcoolique et amputé des deux jambes, il tient salon dans le but de convaincre ses amis de s’engager pour la patrie –exhibant pour les appâter  sa prime de guerre et les entailles faites à son fusil pour chaque Tchétchène tué.

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Zakhar Prilepine

L’ensemble diffère des textes russes : Babtchenko et Prilepine se vident de la violence, y soumettent le lecteur sans égards, et ils savent qu’après cela leurs mains resteront tout de même pleines de sang. Ils cherchent à recouvrer ce qu’ils ont laissé en Tchétchénie et que le retour ne leur a pas restitué. Tous deux cultivent une rancœur contre le pouvoir fédéral, qui les aura pris pour de la « chair à canon », les balançant dans une guerre qu’ils pensaient gagnée d’avance. En 1996, la Tchétchénie accède à l’indépendance de facto par les accords de Khassaviourt, qui met par le même coup fin à la guerre. Les ambitions de certains ne sont pas apaisées pour autant : les attentats se succèdent dans le Caucase et dans la Fédération, revendiqués par des partisans d’un Caucase islamique et autonome. En octobre 1999, Moscou y entame une opération terroriste, Babtchenko et Prilepine s’y engagent comme contractuels. Dans le but d’achever le nettoyage de la région, d’affirmer la supériorité des Russes sur les « Tchèques » (surnom donné aux Tchétchènes), de s’y perdre enfin définitivement, de s’anéantir dans une mort par trop présente, qui les nargue en fauchant amis et ennemis à l’entour  et les épargnant, eux qui pourtant sont interchangeables, remplaçables ;  ou de s’y retrouver ?

Les Tchétchènes proposent des textes dont la violence et la souffrance s’impriment en filigrane. Leur écriture est simple, on croit respirer.

La nouvelle qui m’a peut-être le plus touchée,  La demande en mariage , de Zamboulat Idiev, illustre la tentation et le risque, chez les jeunes de « partir pour la forêt », c’est-à-dire rejoindre les groupes salafistes. Un soldat russe convoite une jeune fille tchétchène ; le jeune frère de celle-ci, qui se rêve en chahid, finit par accomplir sa cause dans l’explosion d’une grenade. Par quoi ou par qui est poussé Mouslim, pour se faire sauter dans un tank russe, auprès du soldat qui courtisait sa sœur ? Le soldat avait commencé sa conversion à l’islam, le village poussait la famille à accepter le mariage, l’union leur promettant une trêve dans les combats, un semblant de tranquillité.  La fierté, un sens du patriotisme qui se trouve  excité par la présence arrogante des Russes dans sa maison, la volonté de les repousser au-delà du seuil qu’ils ont franchi : l’entrée dans la République et celle de son foyer ; tout cela le précipite vers le seul geste dont il est capable : le martyre.

Il y aussi La Zatchitska, écrite par Machar Aïdamirova : la zatchitska est le ratissage et le « nettoyage » des villages, des maisons, par les soldats russes à la recherches de combattants. Les abus sont légion, évidemment. Quelques pages pour peindre la violence qui s’abat au hasard, les accusations absurdes,  un dénouement qui  porte le poids de l’innocence sacrifiée… face aux soldats qui menacent ses parents et sa sœur, un jeune garçon répond à la « fatalité de la situation » par une grenade.

Ce qui fait jour, c’est la volonté d’un peuple, à travers ses écrivains, de retrouver une voix. La Tchétchénie a un statut bancal, à la fois semi-autonome et sous le joug de Ramzan Kadyrov; Grozny est reconstruite, méconnaissable, la misère règne, les gens ne parlent pas, la peur impose encore son silence. La Trace d’une araignée dans le sable, de Moussa Beksoultanov, s’intéresse à la situation post-traumatique de Grozny. Autour de ce qui reste de la place de la Minoutka, les policiers russes et plus loin, les policiers tchétchènes, ne laissent circuler les automobilistes qu’après qu’ils se soient soulagés de quelques billets. Les maisons sont toujours inhabitables, la vie reprend au marché- elle n’y a jamais vraiment cessé-, les élections de 2003 se préparent. On a peur de l’oubli et de l’acquiescement, des siens propres et de ceux des autres. « Tout le monde a sa Tchétchénie » après tout.

 « Ils sont apparus au petit matin, brisant le silence. »

Peut-être que la guerre continue, mais muette et invisible. « La guerre est là, à l’affût, pas ici, mais là-bas. Ici tout est calme. »,  écrit Arkadi Babtchenko.

J’ai assisté, il y a quelques mois, à une conférence, « Logiques de violence et expérience de guerre« . Les intervenants, russes et tchétchènes, semblaient enthousiasmés de voir des personnes « extérieures » présentes. L’on s’accordait sur l’impression que donne Grozny aujourd’hui, celle d’une « ville cautérisée ». La peur est entretenue, et maintenant que son régime est bien consolidé, Ramzan Kadyrov peut assouvir ses envies. Les enlèvements et les meurtres reprennent, Kadyrov a été publiquement accusé du meurtre de Natalia Estemirova, membre de l’ONG Memorial. S’il prétend avoir éradiqué le wahhabisme, il impose sa charia, avec le port du foulard tchétchène obligatoire pour les femmes, son soutien aux crimes d’honneur, la création d’un centre d’éducation morale pour la jeunesse, présent dans les écoles, à l’enseignement misogyne. Décoré du titre de Héros de la Russie, il profite du consentement tacite de Moscou pour violer les lois fédérales.

Comment appréhender et tenter de comprendre les violences de Tchétchénie, sinon en faisant face à deux littératures qui semblent de prime abord totalement opposées… l’écriture est des deux côtés un exutoire, une purification, une attente. La guerre n’a pas porté de héros, ni de vainqueurs ; elle empoisonne tout de sa mémoire délétère.  Des deux côtés, la souffrance sourde et muette, d’individus atomisés, engagés dans une guerre qu’ils ne comprennent pas, livrés à eux-mêmes et égarés dans leur propre pays ; un peuple piétiné et par le pouvoir fédéral et par les indépendantistes, qui s’accordent de facto sur la destruction d’une région, d’une culture, d’hommes. Aujourd’hui laissé de côté par Moscou, abandonné à un Kadyrov. C’est un refus de l’oubli et du silence, qui menacent constamment de s’abattre.

 Shannah Mehidi

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