Le doute et la folie dans les oeuvres écrites à la première personne de H.P. Lovecraft

Tout lecteur avisé qui connaît de loin Lovecraft voit en lui un auteur certes respectable, mais au fond assez inintéressant. C’est un  nom de la littérature, diront certains. Les plus téméraires iront jusqu’à citer le « mythe de Cthulhu » ou son goût pour l’étrange, comme l’on fait référence aux personnages de Proust, mais sans avoir lu La recherche du temps perdu

Mais, pour qui a lu Lovecraft, une des caractéristiques de son œuvre réside dans la folie de ses narrateurs confrontés à un surnaturel auquel ils refusent de croire.

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Les événements auxquels ils sont confrontés sont-ils des inventions de leur esprit malade ? Ou bien l’horreur créée par la découverte stupéfiante de réalités innommables les a-t-elle rendus fous ? Toute la trame des récits de Lovecraft tient à ce doute : la tension ne peut se résoudre que par la lecture de ses histoires dont la narration à la première personne confine à la confidence. Ainsi ce cercle proprement infernal qui met en scène une réalité impossible à décrire ne peut trouver sa résolution que dans une reconstruction minutieuse et haletante, œuvre d’un narrateur qui croit en la véracité de ce qu’il dit autant qu’il doute du caractère fiable et crédible de sa propre perception. L’ancrage dans le réel se double d’une peur explicitement formulée, résultat du doute qui ronge l’esprit du narrateur. On comprend mieux ainsi que notre auteur ait appelé un de ses récits les plus fameux La peur qui rôde.

C’est donc le discours des prémices d’une folie consciente d’elle-même qui est mise sur le papier. Et si la trouvaille ou la révélation se révèle révolutionnaire, comme celle de ruines d’une taille cyclopéenne ou d’une maçonnerie primitive aux inscriptions antédiluviennes, le ton devient rapidement prophétique. Il s’agit de convaincre et de témoigner en affirmant que les faits auront l’air d’histoires à dormir debout, que les causes invoquées passeront pour autant de prétextes fallacieux, et que les mises en cause ne sembleront relever que d’allégations mensongères et surtout sans fondement. Ainsi on peut dire sans détour que le lecteur de Lovecraft est celui qui s’intéresse à un discours construit sur la conscience de sa propre incohérence, et que celui qui y résiste est dans une attitude de défense face à cette folie. Pourtant la résistance, ici perçue comme un symptôme, n’est-elle pas aussi une résistance face aux réalités décrites par Lovecraft ?

Monstres endormis qui attendent patiemment leur réveil, sorcellerie et malédictions qui hantent des lieux abhorrés des vivants, réalités dépassant l’imagination par leur caractère improbable, race des grands Anciens aux constructions cyclopéennes qui dominèrent un jour notre planète, pouvoirs psychiques exercés sur les humains pendant leur sommeil, goules, vampires, humains dégénérés dont les tares trouvent leurs origines dans des pratiques aussi ancestrales qu’abominables… On peut se montrer compréhensif pour ceux que Lovecraft n’enchante guère. Tout le monde n’a pas le goût des monstres… Mais est-ce à dire que ceux qui l’apprécient seraient alors d’obscurs nécromants qui s’ignorent ou qui se délectent à la lecture de faits sans nom ?

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En réalité, ce ne sont pas tant les faits racontés qui attirent la curiosité du lecteur que cette recherche du narrateur éperdu qui vise à nommer ce qui ne se peut pas, à concevoir ce que les conceptions communes rejettent comme aberrant, à imaginer des raisons et les causes d’une réalité qui fait vaciller l’esprit du côté d’une parole que personne n’écoute. Le lecteur bascule lui aussi : page après page, l’inquiétude naît de la certitude. Cet étonnant paradoxe repose sur le fait qu’ordinairement l’inquiétude, c’est-à-dire l’absence de calme et de repos, naît de l’incertitude. Or chez Lovecraft c’est bien la certitude qui rend fou. Et le lecteur ne peut échapper à l’angoisse qui transpire pour ainsi dire du texte et à l’apparente incohérence de certains propos, car la certitude qu’il y a là un sens caché, c’est-à-dire à trouver, est enfouie dans le récit. Au fur et à mesure, apparaissent à la lumière les vestiges d’une réalité abominable comme autant d’éléments d’une mémoire qui a enfouie dans la confusion une expérience traumatisante. De plus, Lovecraft met en place un mécanisme d’écriture redoutable pour le lecteur car à proprement parler, il ne tranche pas entre réalité et imaginaire. Il laisse le doute en place, l’installe comme une constante et assoit la paranoïa naissante comme un instrument de vérité. Il y a là quelque chose à entendre d’inouï, au sens étymologique du terme (in-ouï), de « jamais encore entendu » ou « qui ne peut être entendu ». Le discours d’un supposé fou révèle non la folie du sujet mais l’incapacité du monde des hommes à l’entendre et à l’écouter. L’apparente confusion du compte rendu d’une expérience déstabilisante révèle non tant l’incapacité du sujet à formuler cette réalité que le caractère indisponible de l’espèce humaine à entrevoir certaines réalités ou certains pans de ce que nous appelons réalité. C’est de l’invisible que le visible prend tout son sens.

Et c’est en quoi Lovecraft attire autant qu’il fait naître une certaine répulsion. Loin de nous l’idée de vouer aux gémonies les lecteurs qui n’arrivent pas à lire Lovecraft. D’ailleurs certains, et non des moindres, n’arrivent pas à lire Proust… En revanche, il est important de saluer ici ceux qui lisent ou qui, à l’avenir, liront le maître de l’horreur, car il semble que leur goût pour l’obscur ainsi que pour les profondeurs de l’âme et du monde soit à leur honneur comme un hommage à l’imaginaire et au plaisir du frisson qu’il réveille chez les vivants. Frisson qui se double d’une conscience aiguë des lacunes essentielles de notre savoir, ouvrant ainsi des perspectives effrayantes et pourtant nécessaires face au constat suivant : le monde dépasse notre connaissance.

Arnaud Fabre

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