« Rachel, Monique » par Sophie Calle : un travail sur l’absence, entre la performance et le rituel (2/2)

Lire partie 1

Chaque fois que Sophie Calle terminait sa journée, elle écrivait sur une petite ardoise posée sur sa chaise les informations sur sa prochaine intervention, ainsi le public pouvait savoir quand elle reviendrait pour continuer la lecture. On assistait donc à une installation avec la participation aléatoire de Sophie Calle. Lorsque l’artiste apparaît dans l’église, nous pouvons observer plusieurs caractéristiques appartenant à la Performance. Toutefois l’installation présente également plusieurs éléments performatifs. Par exemple le rapport au réel, une immédiateté du réel. L’artiste nous montre les photos de sa mère qui vient de mourir, une vidéo de ses dernières minutes de vie, les petites boîtes de morphine qu’elle devait recevoir, la photo de la dépouille avant la fermeture du couvercle du cercueil, recouverte de différents objets, etc. Un autre élément qui nous renvoie à la performance est le discours autobiographique de l’artiste. C’est Sophie Calle qui se présente elle-même et nous montre son intimité, sa vie privée, la mort de sa mère. Grâce à des lettres, des photos et des vidéos, on l’accompagne dans son voyage à Lourdes et au Pôle Nord, on est invité à rentrer dans l’ultime demeure, dans les ultimes désirs de sa mère (la photographie de son cercueil rempli d’objets et de souvenirs) et finalement on assiste au dernier souffle à travers la vidéo de ses derniers instants. Ce boomerang lancé sur sa mère revient, à la fin, sur elle-même. Comme dans toutes ses oeuvres, Sophie Calle fait un art égocentrique et nombriliste. Ainsi elle expose, au creux d’un mur, une page du journal de sa mère, elle choisit celle qui parle d’elle.

« Inutile d’investir dans la tendresse de mes enfants, entre l’indifférence tranquille d’Antoine et l’arrogance égoïste de Sophie. Seule consolation : elle est tellement morbide qu’elle viendrait me voir sous ma tombe plus souvent qu’à la rue Boulard »

Calle-Monique

Sophie Calle se met elle-même à travers la performance dans un risque émotionnel. Cependant, comme nous l’avons souligné précédemment, elle assure que s’il y a des choses pénibles à lire dans les journaux intimes de sa mère, il est plus simple de les supporter en les lisant en public.

« Je ne sais pas encore, car j’ignore quelles seront les difficultés de lecture que je devrai affronter, si je lirai d’une traite, à intervalles réguliers, ou quand bon me semblera. Je ne sais pas si je lirai pendant dix heures d’affilées – parce que je serai passionnée par le texte, parce que les visiteurs resteront avec moi ou parce que je me sentirai bien – ou si je ne lirai qu’une heure par jour, parce que je trouverai cette lecture trop difficile et que la situation deviendra intenable. Je pourrai peut-être lire à toute allure, pour en finir, je commenterai peut-être les textes que je vais découvrir… Tout est possible »

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Sophie Calle est la créatrice de l’oeuvre qui se présente. C’est elle la performance. Elle envahit l’espace par sa présence et accomplit une action. Elle lit, pour nous et pour elle-même, quelques parts du journal intime de sa mère. Il y a une évocation, un récit dans un ton monocorde. Elle lit en se promenant dans toute la nef de l’église. De cette manière, elle se prête aux expériences qui peuvent survenir de cette action de partage de l’intimité de sa mère récemment morte avec le public. Parfois elle s’arrête, elle regarde les gens, elle s’approche et regarde une fille qui prend des notes. Sophie Calle se sert du hasard. Elle interrompt la lecture quand elle le souhaite, parfois pour commenter sa lecture, parfois pour saluer quelqu’un ou pour marcher en silence. Les spectateurs profitent de ces moments pour s’approcher de l’artiste, pour lui poser des questions ou lui dire quelque chose. Ensuite, il y a un espace, celui de l’église, qui ne « représente pas », c’est-à-dire, qui n’est l’objet d’aucun traitement. C’est un ancien cloître qui contient maintenant l’oeuvre. L’espace est la performance. Concernant certains éléments dramatiques, la théâtralité apparaît dans Rachel, Monique par exemple au début de l’action de Sophie Calle. D’abord, elle se présentait dans l’ancien « choeur » de l’église, elle rangeait ses affaires et les disposait dans l’espace où semblait se développer la performance. Ensuite, elle partait pour un petit moment, puis revenait habillée d’une manière différente. Elle prenait un des journaux intimes de sa mère et commençait à lire l’un d’eux. Une question se pose alors : sa nouvelle robe est-elle un costume pour jouer le spectacle?  Examinons ensuite la problématique de l’espace. Sophie Calle commençait à lire assise sur une chaise placée dans une petite ouverture (une ancienne porte) tout au fond du choeur de l’église. Elle avait sur la tête une petite lampe allumée qui faisait l’effet d’une auréole. En allant plus loin dans notre réflexion, nous pourrions dire que le choeur pourrait correspondre à la « scène » du théâtre du clergé qui officiait la messe autour du maître-autel (scénographie). Les fidèles dans la nef seraient le public assistant à la représentation. L’artiste lisant le journal intime de sa mère pourrait être le prêtre qui lit la Bible. Après quelques minutes, l’espace de l’action se transforme. Nous sommes conduits d’un théâtre « à l’italienne » comprenant une division claire entre l’espace de la scène et celui des spectateurs, à un théâtre, que Richard Schechner qualifierait d’environnemental, c’est-à-dire un espace partagé par l’oeuvre et par les spectateurs.

“Once one gives up fixed seating and the bifurcation of space, entirely new relationships are possible. Body contact can naturally occur between performers and audience; voice levels and acting intensities can be widely varied; a sense of shared experience can be engendered”

Performeurs et spectateurs sont réunis en effet dans le même espace. Sur ce point, Artaud explique dans son premier manifeste :
« Nous supprimons la scène et la salle qui sont remplacées par une sorte de lieu unique sans cloisonnement, ni barrière d’aucune sorte, et qui deviendra le théâtre même de l’action. Une communication directe sera rétablie entre le spectateur et le spectacle, entre l’acteur et le spectateur, du fait que le spectateur placé au milieu de l’action est enveloppé et sillonné par elle. Cet enveloppement provient de la configuration même de la salle »

Postérieurement, le théâtre post dramatique en vient à montrer qu’il n’est plus le texte représenté, la mise en scène d’un texte. La priorité est donnée aux sensations physiques et les textes vont être utilisés comme matériaux.
« … le théâtre postdramatique n’est pas seulement un nouveau type de texte de mise en scène ~ encore moins un simple nouveau type de texte théâtral, mais un mode d’utilisation des signifiants dans le théâtre qui bouleverse fondamentalement ces deux niveaux du théâtre au travers d’autres types du texte de performance structurellement transformés : davantage présence que représentation, davantage expérience partagée qu’expérience transmise, davantage processus que résultat, davantage manifestation que signification, davantage impulsion d’énergie qu’information. »

Le théâtre devient donc un art d’événement  On peut y trouver plusieurs croisements de disciplines, de styles, de genres, dans la façon de travailler le spectacle, mais aussi en ce qui concerne la relation entre l’oeuvre et l’espace, le temps et le public. Il existe actuellement beaucoup de pièces de théâtre qui jouent avec la frontière entre réalité et fiction. Dans cette optique elles réalisent parfois un travail de déconstruction de l’espace et du temps de la fiction pour nous laisser dans l’espace-temps de la réalité de l’événement.

« Le théâtre, l’art d’événement par excellence, devient le paradigme de l’esthétique. Il ne demeure plus le domaine institutionnalisé qu’il était jusqu’ici, mais devient le nom pour une pratique artistique dé-constructrice multi- ou intermédiale de l’événement momentané ».

Nous conclurons ce travail en disant que la dernière oeuvre de Sophie Calle présentée au Festival d’Avignon est une performance dont la théâtralité n’est pas absente.

« La performance n’est pas du théâtre à proprement parler, c’est la résultante de l’introduction de la théâtralité dans une pratique artistique quelle qu’elle soit (ou dans un ensemble de pratiques); ou encore, comme on le verra, l’exploration de la théâtralité inhérente à cette ou ces pratiques »

L’action de Sophie Calle dans le cadre de l’installation qu’elle a fait au Cloître des Célestins, est une action performative, « where, ‘performative’ itself carries the double-meaning of ‘dramatic’ and ‘non-referential’ » comme le dit Judith Butler. L’artiste accomplie une action apparemment simple : lire en public les journaux intime de sa mère. Mais cette action dans le contexte de l’installation dans l’ancienne église transforme l’événement en un rituel/cérémonie. Il s’agit d’un moment sacré partagé par l’artiste et les personnes conviées. C’est un rituel répété et concerté. Dès que nous arrivons, le lieu tout entier nous enveloppe dans une atmosphère funèbre. C’est comme avoir assisté à une veillée, celle de Rachel, Monique. Tout nous fait participer à cette cérémonie de mort. Théâtre sacré qui nous renvoie à des référents tels qu’Artaud : « Tout dans cette façon poétique et active d’envisager l’expression sur la scène nous conduit à nous détourner de l’acceptation humaine, actuelle et psychologique du théâtre, pour en retrouver l’acceptation religieuse et mystique dont notre théâtre a complètement perdu le sens »

Le Théâtre sacré privilégie l’expérience au-delà de la représentation. Il ne se focalise pas sur la fonction “spectaculaire” mais se centre sur l’aspect rituel de cet art. Dans Rachel, Monique on assiste à un rituel funèbre chargé de symbolismes. Sophie Calle comme un curé qui a la parole de Dieu, prend la voix de sa mère. Mais le curé n’est pas Jésus et Sophie Calle n’est pas sa mère. Rachel, Monique est morte, cependant, à travers le rituel, elle apparaît dans la voix de sa fille. “This is the peculiar but necessary double negativity that characterizes symbolic actions […]: « me » and « no me », the performer and the thing to be performed, are transformed into not me… not not me […]. This process takes place in a liminal time/space in the subjonctive mood”.

Schechner a particulièrement insisté sur ce point: la transformation par le contexte du rituel des rôles du « moi ». Tout passe par le « Je » qui n’est pas dans cette oeuvre, le « Je » de la performeuse elle-même. C’est le « Je » de sa mère. Il y a donc une double négativité. Elle n’est pas sa mère, elle n’est pas non plus un personnage de sa mère. En effet, dans cette performance, Sophie Calle s’interroge sur l’absence. Elle nous renvoie à penser à la finitude de la vie et à tout ce qui se passe quand quelqu’un n’est plus parmi nous. Comme le considérait Turner, le rituel est un élément capable de restaurer, par sa capacité de dramatisation et de symbolisation, l’ordre social et de rétablir la position de l’individu dans la culture ou le cosmos. « Les hommes ne sont libérés de la structure pour entrer dans la communauté que pour retourner dans la structure revitalisée par leur expérience de la communitas » Bouleversés par cette expérience, nous, les conviés au rituel, revenons au quotidien transformés. Pourtant, comme dans un mythe, on demeurera dans le doute pour ce qui est de la véracité ou du mensonge de certains éléments que Sophie Calle nous a présentés.

Denise Cobello

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