L’impasse

C’est une histoire qui a lieu en Afrique du Sud (mais le lieu n’importe pas vraiment). Trois frères, des jumeaux, étaient venus s’y installer pour faire fortune, comme l’on dit lorsque le foyer d’origine est devenu si étouffant que nous n’en voyons que les défauts. Chacun s’était établi dans un secteur, et les frères partageaient leurs revenus car, disaient-ils, l’envie entre frères ne mène à rien de bon. Ils étaient raisonnables, tous trois, quoique différents de caractère et physiquement identiques à celui qui les connaît mal. A leur rythme et chacun de leur côté, ils gagnèrent peu à peu suffisamment d’argent pour que le mot « succès » leur fût applicable à tous. Ils étaient en effet convaincus que certes, chez l’homme l’union fait la force, mais que la poursuite individuelle de gains produirait une somme de revenus supérieure à ce qu’ils feraient s’ils travaillaient ensemble. Cette position ne leur venait pas d’un dogme quelconque, ni d’une expérience. Au contraire, ils en avaient longuement débattu, jour et nuit, jusqu’à ce que chacun sentît au fond de lui la beauté et l’appel des réalisations personnelles, ayant compris que leur échec serait moins pesant que la réussite dans laquelle il s’agit de rendre à chacun le mérite qui lui revient. L’argument qui avait fait mouche provenait de l’un d’entre eux, le plus âgé, pour qui dans ce type d’unions d’efforts, il y en a toujours un qui est plus habile que les autres et qu’il vaut alors mieux que les autres soient de simples inconnus plutôt que des frères (qui nous sont chers et nous pardonneraient difficilement une inégalité injuste).

impasse

Les années passaient pour les frères, ils s’épuisaient doucement et avaient eu entre-temps des enfants afin que leur accumulation ne fût pas vaine dans la longue chaîne de l’humanité. L’âge approchait et si la lassitude ne les gagnait pas encore, il était certain que leur quotidien n’avait pour eux plus de mystères ; ils s’étaient débattus pour le maîtriser et y étaient parvenus.

Dans l’un de ces conciliabules dont ils avaient l’habitude, ceux où ils décidaient de tout et qui pouvaient durer plusieurs jours, l’un d’entre eux souleva une question qui perturba les autres. Rien n’avait pourtant présagé que cette soirée allait se dérouler différemment et il ignorait pourquoi cette pensée lui venait subitement, ni d’ailleurs quels événements particuliers la lui avaient instillée. Toujours est-il que le frère doutait. « Qu’avons-nous fait de notre vie ? leur demanda-t-il. Je n’envie rien ni personne, notre nom est suffisamment connu pour que notre mort soit accompagnée d’une folle certitude de ne pas être oubliés, le chemin à parcourir est encore possiblement long puisque le commerce présente cet avantage d’être fluctuant, mais un sentiment étrange me tourmente. Que pouvons-nous faire qui changera quelque chose ? Je veux dire, vraiment … » Pour la première fois en de si nombreuses années, la réunion s’acheva sans avoir abouti à du cerné. Les frères étaient repartis pensifs, eux qui en sortaient d’habitude si sûrs du lendemain comme du jour précédent.

Dans la période qui suivit, leur ardeur à la tâche ne fut pas la même, ils se sentaient jetés dans un vide que rien ne comblait, pas même l’acquisition de nouvelles richesses par le cadet qui venait de réussir une entrée sur un marché incertain – des richesses telles qu’il leur paraissait indécent de les obtenir à ce stade avancé de leur vie mais que voulons-nous, les jeunes ne savent pas encore ce qui fera leur prospérité.

Il n’est pas important de connaître s’ils ont accédé par la suite à cette félicité envisagée tardivement. L’homme peut mettre du temps à trouver son engagement, la manière par laquelle il entaillera ce qui l’environne ; et ô combien douloureux peut paraître parfois le moment où la réalité se comporte comme un boomerang. L’on peut alors choisir de la relancer ou de l’examiner. Il est intéressant de mettre en parallèle une autre histoire, pour les similitudes avec celle qui vient d’être contée autant que cette sorte de lien qui les unit.

L’homme dont nous parlons à présent a eu le malheur d’être la cible d’un destin vengeur, d’un acharnement du sort. C’était un jeune homme que le travail épuisant n’avait jamais intéressé – il avait l’intuition que s’y trouvait quelque chose de vain. Il cultivait, depuis son arrivée dans l’âge adulte, l’idée que le système présentait suffisamment de failles pour qu’il pût s’y insérer à peu de frais et en tirer de quoi vivre tout à fait raisonnablement, conscient que le mot « raisonnablement » avait une signification toute relative. Ses revenus lui venaient d’une combine ingénieuse qu’il avait imaginée avec un ami, perdu depuis. Observant que de nombreux vols de voitures avaient lieu, il s’était décidé à offrir sa protection aux particuliers les plus soucieux. L’invention du jeune homme, son idée la plus lumineuse comme il l’appelait, consistait à proposer ses services puis si le client s’y refusait, à dégrader lui-même le véhicule afin que personne n’osât finalement se soustraire à cet implacable système : les possédants finissaient par céder.

Un jour comme les autres, un vieil homme, de ceux dont le jeune homme imaginait qu’ils étaient perclus de doutes car, pensait-il, ils voient approcher peu à peu leur fin, gara sa voiture, un modèle des plus inhabituels et dont il sentait qu’il valait cher, dans ce qui était son secteur. Comme il en avait l’habitude, le jeune homme lui offrit sa protection en annonçant un prix assez élevé (le prix dépendait du bien à protéger, et il était devenu habile dans l’estimation de la valeur des voitures), sûr que le vieil homme qui connaissait probablement ce système (implacable) accepterait. Cependant le vieillard refusa le plus naturellement du monde et parut même ne pas l’apercevoir en s’adressant à lui. Sans doute sa vue avait-elle baissé car les vieillards, avant de quitter le monde se débarrassent de leurs sens et ne semblent pas en souffrir. L’homme appliqua la méthode déjà décrite et causa au véhicule de légers dommages, suffisamment visibles pour que son propriétaire s’en rendît compte. Insouciance de celui qui croit maîtriser son environnement ! A son retour à la voiture, le vieillard examina les dommages, puis repartit. Le lendemain et dans le même modèle que le jour précédent, toutefois intact, le vieillard reparut. Le jeune homme, surpris, infligea alors au véhicule des dégâts cette fois-ci tout à fait irréversibles (comme celui d’arracher les deux portières arrière, ou de faire disparaître tous les enjoliveurs). Le jeu continua plusieurs jours encore et chaque fois, le vieillard reparaissait avec le même véhicule,  vierge de ce qui lui avait été fait la veille.

Le jeune homme commençait à sentir son monde s’écrouler peu à peu. L’indifférence de cet homme le réduisait à un état misérable qui lui était insupportable. C’est pourquoi il prit une décision importante, il décida qu’il tuerait le vieillard et ferait disparaître sa voiture ainsi que son cadavre. Tout en poursuivant son jeu, il élabora son plan puis le mit à exécution. Le soir de cet acte (qui fut peut-être sa seule erreur), il se coucha enfin apaisé, sûr que tout allait redevenir comme avant le début de ces événements si incompréhensibles. Le lendemain matin pourtant, alors qu’il attendait, ce jeune homme fut saisi d’un effroi certain lorsqu’il vit venir la voiture, le vieillard et leur air indifférent. Le jeu recommença, plusieurs jours encore, et notre homme n’avait plus aucun plaisir à proposer sa protection au vieillard le matin, ni même à détruire son véhicule pendant son absence, ce qu’il fit pourtant. N’y tenant plus, il assassina le vieillard une deuxième fois. Le matin suivant, ce ne fut plus la surprise mais une terrible et immaîtrisable indifférence qui l’étreignit lorsque le vieillard revint, aussi peu soucieux de sa protection que des dommages qu’il allait infliger à son véhicule. L’homme finit par l’assassiner – une troisième fois -, sans certitude.

La nuit qui suivit fut l’une de ces nuits où la relativité du temps qui passe est incontestable. Il songeait qu’une telle répétition infâme de son quotidien lui en avait ôté le goût et se demandait à quel surnaturel il venait d’être confronté. Les explications plausibles qu’il envisagea ne le satisfirent cependant pas. Son existence reposait sur ce qui s’était effondré en quelques semaines, quelques mois tout au plus. Las, il mit fin à ses jours, pour des raisons que nous ne pouvons qu’imaginer – la quatrième mort qu’il provoqua ne fut donc pas celle du quatrième vieillard. Quatrième vieillard ?

CP

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